Table des Matières

Table of Contents

Dr. Père Cesar Mourani ocd

Nouvelle Edition 2002

 

L'Architecture Religieuse de Cobiath (Kobayat) sous les Croisés

 

Conclusion

 

A. L’art croisé : un art local

 

        Après avoir affirmé l’influence des monuments de la Syrie centrale sur la décoration, l’ornementation et la sculpture européennes, de Vogue écrit : « Sous le rapport de la structurre, les architectes du douzième siècle ont peu emprunté à la Syrie centrale; quand ils l’ont imitée, ils ont agi avec une grande liberté, s’attachant plus à l’idée qu’à la   forme(1)

           

        Il est certain que les Croisés, au début du XIIe siècle, lorsqu’ils implantèrent leur organisation religieuse, militaire et sociale en même temps que leur architecture, se servirent exclusivement de l’arc brisé alors qu’il était rarement employé en Europe. Ceci indique que cet arc a été emprunté aux habitudes syriennes ainsi que coupoles et toits en terrasses. « Mais ces emprunts, affirme de Vogue, n’enlevèrent rien à l’originalité de leur art propre, les éléments étrangers se fondirent et s’incorporèrent, pour ainsi dire, à leurs conceptions(2) »

 

            En revanche, les maîtres d’œuvres des Croisés, au rapport de C. Enlart(3), ont, généralement, adopté les plans en usage dans le pays et ce fait tient parfois à ce qu’ils utilisèrent les fondations d’édifices antérieurs : ainsi la plupart des églises de pélerinage se sont élevées sur des cryptes vénérées telle la cathédrale de Tartous

 

            Au début de leur règne en Orient, les Francs ont réparé plus d’églises qu’ils n’en bâtirent, mais dès le deuxième quart du douzième siècle, la stabilité militaire et sociale donna l’occasion à l’éclosion d’un art architectural particulier; en d’autres termes, « le poids de la tradition syrienne et byzantine joua un rôle important dans l’élaboration d’une architecture médiévale propre à la Terre Sainte(4) »

 

Ce fut " l’Ecole d’outre – mer ", caractérisée par plusieurs éléments résumés dans ce paragraphe de C. Enlart " L’absence de toitures, la grande hauteur des collatéraux, la simplicité des plans, la fréquence des absides empâtées dans des massifs rectangulaires, la sobriété du décor, la beauté de la construction, l’emploi presque exclusif de l’arc brisé, les cordons qui relient les abaques entre eux en sont les caractères les plus frappants(5) ".

 

Au lieu de qualifier l’art croisé d’occidental ou de syrien, nous voudrions parler plutôt d’un brassage de cultures. Faire la part  respective des éléments orientaux et occidentaux dans l’art de la Syrie franque, paraît quelque peu déplacé, car, étant un tout intégral, l’art est à la fois, assimilation et création. C. Enlart(6) lui – même affirme, par ailleurs, qu’il y eut dans la chrétienté du Moyen – Age, beaucoup d’idées communes et de vie commune. Dans les domaines des églises latine et syrienne, deux évolutions se sont produites, parallèles sinon toujours synchroniques qui portent les mêmes caractères et accusent la même orientation: les deux Eglises, ont appliqué les mêmes principes et les mêmes traditions aux même programmes.

 

        On peut, certes, parler d’antériorité ou de postériorité par rapport à certains détails; - l’arc brisé par exemple - On peut souligner certains emprunts, mais ces emprunts, au rapport de R . Spiers, n’enlevèrent rien à l’originalité de leur art propre ( les Croisés ); les éléments étrangers se fondirent et s’incorporèrent, pour ainsi dire, à leurs conceptions(7).

 

Sans renier l’apport respectif des Francs et des Syriens dans l’élaboration de l’architecture croisée, nous pouvons affirmer que dans nos monuments religieux de la Syrie franque, deux peuples, deux génies se sont amalgamés, sur le terrain, pour réaliser une oeuvre commune admirable : l’architecture franque de la Syrie.

 

 

 

 

 

B. Les chapelles Cobiathines : soeurs cadettes

 

            Dans notre chapitre, au titre « Les Maronites », nous avons parlé de la présence de ces derniers dans le Cobiath  nous avons essayé de retracer leurs pérégrinations entre la Syrie centrale et le midi du Liban, à travers le Cobiath et les dédales du Akkar.

Nous avons suivi leurs déménagements à travers le pays. Nous avons admiré la grandeur et la beauté de leurs basitiques syriennes comme nous avons admiré leur fierté et leur abnégation dans la misère et l’humilité de leurs lieux de culte subséquents.

Nous avons suivi le mouvement de leurs foules en marche vers la Montagne comme nous avons vécu les souffrances et la pauvreté de ceux qui n’ont pas eu le loisir de plier bagage.

 

La première moitié du 12ème siècle a vu les petites équipées de leur retour et les perles de leur sueur en train de réaménager les terrains repris, comme elle a vu la floraison de leurs chapelles humbles et dénuées de tout mais bouillonnant de foi et de sainteté. Ils avaient abandonné derrière eux , la Montagne et les parents; ils avaient emporté avec eux leurs coeurs alourdis d’affection, leurs yeux remplis d’horizons nouveaux et leur mémoire grosse de souvenirs, mais dans le Cobiath, ils n’étaient pas des intrus, ils retrouvaient de la famille .

 

Ainsi qu’il est dans leurs habitudes, à peine déchargés de leurs pacotilles et repris du souffle, ils s’attelèrent au travail pour monter leurs petites masures et la « maison de Dieu » et résanctifier ainsi le sol qu’ils venaient de fouler. Ils n’avaient pas besoin d’architecte, ni même de maître – maçon. Tout le monde connaissait par coeur le plan habituel des chapelles. Ils y avaient toujours suivi les fonctions liturgiques – et beaucoup parmi eux savaient entasser les pierres des anciennes ruines ou, bien, en couper d’autres. Toute la famille participait à l’oeuvre, femmes et enfants compris. Le plan était habituel, les églises, en effet, se ressemblent. La couverture en voûtes d’arêtes ou en berceau, dénote une diversité de tâcherons plutôt qu’une différence de style. Le décalage visible entre les chapelles comme leur imbrication dans un seul édifice ne résulte pas de leur diverse paternité mais il est, comme nous l’avons relevé plus haut, un constat de l’état premier du terrain. Les chapelles relèvent d’un même peuple et desservent un seul programme cultuel. Quel est ce peuple ? Quelle est cette liturgie ?

 

Nous avons fait un périple presque égal à celui du P. Lammens. Nous avons visité les mêmes églises et bien d’autres encore. A un siècle de distance, de nombreux détails se sont estompés, d’autre ont trouvé place dans les vétustes lieux de culte qui ont été rénovés durant les deux dernières décades, mais loin de tout critère scientifique. Le plan et la fonctionalité n’étant pas altérés, le même programme liturgique développé dans les chapelles cobiathines semble se dérouler dans les églises doubles de la Montagne. Encastrées dans un édifier unique ou, bien juxta – posées en récul décalé, les églises doubles de Joubbé, Zawyé, Batroun et Jbail se présentent comme les images réelles du calque cobiathin .

 

Nous manquons de documents de datation au Cobiath alors que la floraison religieuse, dans la Montagne, remonte historiquement à la période franque du 12ème siècle. Cependant, et malgré l’éloignement géographique les monuments religieux, soit au Cobiath, soit à la Montagne présentent les mêmes caractéristiques dans leur aspect extérieur et dans leur architecture intérieure.

Nous avons les mêmes plans relevés dans notre étude cobiathine dans les églises doubles en recul décalé comme à Eddé-Jbail ou bien-encastrées comme à Chamat et à Tannourine. Leur décor extérieur est partout semblable: un air de pauvreté, des murs entassés en pierres plus ou moins taillées, percés des même portes et des mêmes meurtières. Des absides saillantes ou encastrées portent les mêmes escaliers qui mènent sur les terrasses

 

Souvent les églises sont desservies par des puits et parfois c’est la source qui les rafraîchit comme à Saîdet Tannourine.

 

A l’intérieur, les divers monuments présentent le même décor deux chapelles voûtées en berceau brisé avec une porte de communication comme à Tannourine ou bien une ouverture en arcature comme à Dmolsa, parfois elles sont couvertes de voûtes d’arêtes avec arcades sur colonnes antiques comme à Chamat. La même calotte couvre les mêmes absides et une même mouluration biseautée démarque le départ de la coiffe absidiale Enfin et ce n’est pas un moindre signe, les mêmes croix ornent les divers monuments.

 

Or, l’histoire affirme que les églises de la Montagne sont des lieux de culte maronites. Ne peut – on, alors, à partir des critères sus-mentionnés affirmer la même fonctionalité liturgique ainsi que les chapelles cobiathines et que ces dernières sont, par conséquent, leurs soeurs cadettes ?

 

 

 

 

 
C. Les chapelles cobiathines : témoins du passé

 

Les vieilles chapelles du Cobiath, formant, généralement, des amas de pierres informes, ne peuvent pas, certainement, fonder une école d’architecture dans le sens exact du terme. Elles n’ont jamais dû avoir – et celles qui sont toujours debout, le montrent clairement – la somptuosité et l’éclat de leurs aînées de Syrie. Elles constituent, cependant, - et ce n’est pas là leur moindre valeur – un témoignage éloquent d’une certaine tranche du passé historique du patrimoine national maronite libanais. Témoins d’un passé historique; elles le sont à plus d’un titre. 

- I -

            Les chapelles témoignent, d’abord, d’une certaine société dont on peut dire à tout le moins qu’elle était pauvre en ressources financières et par conséquent artistiques.

            Au point de vue financier, les paysans, restés sur place ou bien revenus sous la domination franque, ne devaient pas être bien riches et ceci pour plusieurs raisons.

Disons, à titre d’exemple et comme nous l’avons signalé au cours du travail que les paysans, étaient soumis à des redevances de toutes sortes. Aussi que pouvaient produire les maigres lopins de terre mis à leur disposition par les seigneurs, ou bien, péniblement défrichés et gagnés à la forêt et à la montagne?!

 

Au point de vue artistique, la société maronite, en général, ne manquait certes pas d’artistes de valeur. Ceux-ci ont montré leur talent à plus d’une reprise et dans plusieurs endroits du comté tripolitain. Citons, à titre d’exemple, les églises saint Jean de Jbail et saint Sabas de Bcharré. Mais y en avait – il dans la société paysanne du Cobiath ? Et, même s’il y en avait, il leur était interdit d’aspirer à une oeuvre d’architecture de quelque valeur puisque leurs communautés, petites et dispersées manquaient littéralement des fonds nécessaires(8).

 

Il serait superflu d’insister sur le coup d’arrêt subi par l’architecture religieuse de la Syrie après la conquête islamique du VIIème siècle. Les conséquences de cette coupure furent tellement graves que l’art chrétien autochtone ne redémarrera pas avant longtemps.

 

L’installation des Croisés dans la région, pour des raisons multiples, ne permit point aux chrétiens de Syrie, de retrouver l’envergure de leurs aînés.

 

- II -

 

La société maronite du Moyen – Age souffrait de l’insécurité malgré la nouvelle « pax Latina » rétablie par les Franc dans le pays.

 

L’insécurité venait de l’intérieur : Les seigneurs ne cessèrent que rarement de s’entre – déchirer ; et surtout de l’extérieur: le Royaume Latin d’orient vécut d’une façon presque constante sous les menaces des voisins. Or, cette insécurité, de quelque origine qu’elle fut, ne manqua point de se réfléter sur la population maronite. D’où, leurs églises, à leur image, revêtirent un caractère défensif : « Nos vieilles églises sont, d’abord, des guerrières : murs de forteresse, portes très basses rares fenêtres percées en meurtrières(9)…»

 

            Nous avons, déjà, signalé l’importance de l’eau, sources, citernes, dans les anciennes églises. Cette importance provenait, justement, du fait que les fidèles, lors d’une attaque toujours possible, se réfugiaient dans les églises pour prier et se défendre à la fois.

 

- III -

 

Une fois passées les années de prospérité ( IV – VII siècle ) l’Eglise maronite ne connut que de rares moments de paix et, par conséquent, d’expansion économique. Guerres, persécutions, pressions de toute sorte, la société maronite sombra dans une longue nuit de désolation dont elle ne sortira qu’avec les temps modernes.

 

Une nouvelle ère de paix s’établit dans la région avec l’installation  franque, mais elle ne dura pas assez longtemps pour permettre aux Maronites un renouveau fondamental.

 

Pauvreté, insécurité, désolation, le peuple souffrait. Les petites chapelles du Cobiath reflètent en plein ses souffrances. Ecoutons, toujours, le Père Godard : « … De la cellule patriarcale une fenêtre donnait dans l’église. Le patriarche, souvent, y travaillait, les yeux fixés sur une grande fresque qui s’étale encore, gauche et effritée, devant nous : autour d’un tombeau, neuf patriarches assistent,  mitrés, et, crosse en main, au couronnement de Marie par les trois personnes divines … Ces poses raides, ces bras levés au ciel dans un appel unanime, c’est tout le Quannoubine souffrant que nous venons d’entrevoir. Les patriarches, ici-même, entourés de leur peuple qui psalmodie le cri de détresse ajouté à la liturgie de la messe pour présenter à Marie tous les maux dont souffrait la Montagne(10) …»

 

IL est vrai qu’une église, et, ceci jusqu’à la guerre de 1914, était, en général, quelque chose de fort simple: un cube de pierre, à peine distingué des maisons ordinaires par de moins nombreuses ouvertures et un bout de clocher poussé au coin de la terrasse. Mais, cette simplicité même révèle la personnalité de base du peuple maronite caractérisée, surtout, par la ténacité et la fierté :« La ténacité de ce peuple est digne d’admiration, non seulement pour s’être conservé dans la foi, mais pour avoir su maintenir aussi les éléments liturgiques et iconographiques du rite(11).


 

(1)  De Vogues, le marquis, La Syrie Centrale  I . II, P.23 .

(2)  De Vogues, La Cité de Ramleh, P. 178

(3)  Enlart C., Monuments religieux, V. I, I’. 34

(4)  Le temps des Croisades, collection A. Malraux gallimard, 1982. P. 104.

(5)  Enlart, C. Monuments Religieux, V. I, P. 52.

(6)  Enlart, C., C.  C.  E. 26.

(7)  Spiers, R. Architecture East and West London, 1905, P. 705.

(8)  Cf. Coupel, P.  trois petites églises du comté de Tripoli . in 5 . M.B.  1941

(9)  Godard, Père, La ste Vierge au Liban , P. 304

(10) Godard, Père, La ste Vierge au Liban , P. 212

(11) Godard, Père,  o.   c.   P. 304

 

 

Table des Matières

Partie1-Chap1

Partie3-Chap1

Partie4-Chap1

 

Partie1-Chap2

Partie3-Chap2

Partie4-Chap2

Introduction

Partie1-Chap3

Partie3-Chap3

Partie4-Chap3

  

Partie3-Chap4

Partie4-Chap4

 

Partie2-Chap1

Partie3-Chap5

Partie4-Chap5

 

Partie2-Chap2

Partie3-Chap6

 
  

Partie3-Chap7

Conclusion

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Ref: Père Cesar Mourani, Afif Mourani, عفيف موراني