Table des Matières

Table of Contents

Dr. Père Cesar Mourani ocd

Nouvelle Edition 2002

   

L'Architecture Religieuse de Cobiath (Kobayat) sous les Croisés

 

Introduction

 

Avant Propos

 

“Peuple heureux n’a pas d’histoire”, dit le proverbe; mais l’Histoire est-elle écrite, seulement, à grands coups de malheurs, d'événements extraordinaires ou de monuments grandioses?

Si l’archéologie a dans ses objectifs, de traiter une tranche de vie, la vie vécue n’est pas faite seulement de traits saillants; ce sont plutôt les petits détails qui cimentent les grandes constructions.

 

Dans le district de Cobiath, région du Liban nord, limitrophe de la Syrie, aucun monument grandiose n’attire le regard et ne frappe l’esprit du visiteur par sa magnificence les châteaux-forts ne sont plus que des amas de débris enterrés par les alluvions et envahis par la broussaille. Leur bel appareil crie dans les murs rustiques des maisons villageoises ou met une note d’exotisme dans les palais des Cheikhs voisins.

 

Les belles cathédrales croisées des grandes cités sont, ici, remplacées par le spectacle désolant de quelques pans de murs pantelants ou d’amas de pierraille informes. Si l’on s’attend au grandiose et au spectaculaire esthétique on serait, certainement, déçu. mais si l’on se met dans la peau du savant amoureux, si l’on porte les yeux du chercheur at­tentif, la soif de vérité serait vite étanchée, car les ri­chesses archéologiques du pays sont palpitantes de vie et d’intérêt pour l’Histoire. Cobiath, l’inconnue, la mystérieuse, cachée dans la gueule vorace de l’oubli reste encore champ vierge pour la vérité, l’archéologie et l’Histoire. Cependant les racines du pays remontent loin dans l’Histoire. Certes, les textes, connus de nous ne le disent pas. Les témoins grandioses qui, seuls, attirent, souvent, les équipées touristiques n'existent pas non plus. Pourtant, les petits détails qui passent inaperçus aux yeux des non-initiés et qui, souvent, coopèrent au progrès de la connaissance beaucoup plus que les sites frappants, sont là, épars il est vrai, mais bien vivants. Il s’agit de les rechercher systématiquement, de les rassembler avec amour et passion, de les relier prudemment pour pouvoir déchiffrer le message qu’ils tiennent caché. Sur le plan fouille, la région, en effet, est toujours vierge. Personne ou presque ne s’en est occupé, sauf parfois les fouilleurs clandestins, ceux qui font “la chasse aux trésors” sous les ailes protectrices de la nuit.

 

RENAN, dans sa Mission de Phénicie, a été rebuté par la difficulté du pays et DUSSAUD confesse dans sa Topographie s’être confiné parfois au ”l’on m’a raconté”.

 

Pourquoi, pourrait-on nous demander, nous sommes-nous attelé à un travail aussi ingrat, vu le manque de témoins clairs, d’inscriptions ou de références sûres ? Que peut-on espérer retrouver sous ces tas informes de pierraille envahie par les buissons et gisant inertes aux pieds de chênes géants ?

 

Notre réponse jaillit spontanée d’une conviction fondée sur des certitudes. La première certitude c’est que le silence des chroniqueurs et des géographes, silence qui enveloppe la région, paraît déconcertant et ceci pour deux raisons: d’abord, une raison stratégique les anciens avaient deviné l’importance du passage Cobiathin et l’avaient fortifié de telle façon que Nabuchodonosor de Babel dut le contourner pour se frayer un chemin vers le littoral. Or ce serait trop enfantin de penser que les Croisés avaient ignoré son importance pour le laisser sans défense; d’où l’opportunité d’y chercher quelqu’un des châteaux ou des fortins dont la position reste toujours incertaine.

 

La seconde raison nous amène à nous demander pourquoi vouloir, à tout prix, assimiler les deux noms cités par les chroniqueurs, à savoir le “Castellum Coliat” et la “villa Coliath”? alors que le Castellum se retrouve aisément sous le nom arabe Qolei’ât, pluriel de Qolei’ (petite fortesse) ne peut-on pas rapprocher Cobiath de Coliath alors qu’un petit trait (l = b) faible erreur de scribe pourrait expliquer?

 

Notons, au passage, ce qu'écrit Jean Richard à propos de charte et de scribe: "… L'organisation de la chancellerie est très rudimentaire; c'est, souvent, le destinataire qui écrit la charte qui lui est destinée; c'est parfois aussi un scribe de hasard…"[1]

 

La deuxième certitude provient d’un fait acquis: la sacralité des noms propres. Or il est bien notoire que les noms propres, tout compte fait des aphérèses et des déformations vivent toujours dans les traditions populaires. La région de Cobiath possède plusieurs sites que les indigènes appellent Qassre. Or l’arabe Qassre ne signifie pas nécessairement palais, mais à rapprocher les racines arabe et latine, Qassre signifierait plutôt Castellum, château fort, ou bien castrum= place fortifiée.  D’où la probabilité de retrouver dans ces “qassre” quelques uns des castella francs qui restent à situer.

 

Enfin, une troisième certitude: Les archéologues qui ont visité la région peuvent être regroupés en deux: “Le groupe du Mandat” et celui des Jésuites.

 

Les envoyés du Mandat, tout en visant la science et l’objectivité d’archéologues émérites, étaient venus en Orient poussés par un sentiment national: refaire connaissance avec “La Provence Libanaise” selon l’heureuse expression de René GROUSSET [2] cependant que Camille ENLART, n’ayant pas eu le temps matériel, s’était limité, dans son étude  Architecture Religieuse des Croisés, aux monuments principaux. Les Pères Jésuites, s’étaient généralement confinés dans les marches frontières de l’Emésène, poussés, chacun, par une motivation propre. Et comme “la nuit, tous les chats sont gris”, tous les vestiges qui ne répondaient pas à leurs aspirations intérieures étaient des “Khirbets” (ruines).

 

Or, ces Khirbets sont là et bien palpitantes de vie. Pourquoi donc les négliger, si, une fois, mises en lumière, elles peuvent aider à mieux comprendre l’histoire du pays!

 

Or, et c’est là une autre conviction: ces Khirbets, pour la plupart, des ruines d’églises, n’appartiennent pas, en propre, à l’architecture religieuse des Croisés”, mais elles font partie du dépôt architectural de la nation maronite. Comme elles ont été construites sous la domination franque, elles accusent l’impact de cette domination sur un peuple oriental, il est vrai, mais toujours ouvert aux imprégnations de la civilisation occidentale.

 

Une motivation et plusieurs objectifs orientent notre démarche dans ce travail.

 

Notre motivation consiste à exhumer de l’oubli ces vestiges qui risquent de se perdre définitivement au détriment de la civilisation et de l’Histoire tout en attirant l’attention des intéressés sur l’importance et la richesse archéologiques du Cobiath et par le fait même rendre service à un pays que nous avons tant aimé: Nous ne prétendons, aucunement, avoir épuisé le sujet. Le chantier est immense, il est à peine entamé.

 

Nous avons voulu être témoin parmi tant d'autres -sociologues, psychologues, historiens et historiographes- témoin de la grandeur et de la misère d'un pays et d'un peuple qui ont lutté et qui luttent toujours pour leur survie et leur fierté.

 

Serons-nous moins heureux de lire, un jour, des chercheurs plus doués, plus à même de rendre service à "l'histoire vraie" et au "village de Qbayet"? A dieu ne plaise!

 

Quant aux objectifs, nous partons d’une vérité sociologique qui veut que toute œuvre d’art soit la résultante des caractères anthropologiques d’une société conditionnée par le temps et l’espace, donc, dans une période historique et dans des circonstances déterminées, de manière que cette œuvre reflète, presque toujours, les soucis du réel et les aspirations de l’idéal de cette société.

 

L’un de nos buts c’est d’essayer de lire avec les yeux et l’esprit du “pays” les caractères l’architecture religieuse syriaque-maronite de cette époque, tout en y discernant les emprunts faits aux Latins d’Orient.

 

Le travail comprendra une introduction et plusieurs grands chapitres. Dans l’introduction, nous insisterons surtout, sur l’axialité du défilé cobiathin comme route historique des invasions vers le littoral libanais d’où l’importan­ce et les soins accordés à cette région par les colonisations successives.

 

Le travail proprement dit comprendra plusieurs chapitres:

 

Le premier parlera des “Croisés en Orient” et relatera surtout les raisons qui ont été à la base du rapprochement Francs—Maronites. Pour ce premier chapitre, nous puiserons, abondamment dans les œuvres de nos historiens libanais et Maronites.

 

Le second chapitre comprendra, à son tour, deux parties proprement archéologiques. La première développera la présence des Croisés au Cobiath et leur organisation de la région d’où l’étude toponymique du pays sera, de loin la plus importante. A ce propos, les travaux des Orientalistes français et des géographes arabes, lus dans leurs propres textes, nous seront d’un précieux secours sans, toutefois, oublier que notre première référence sera la recherche sur le sol.

 

Quant à la deuxième partie de ce second chapitre, nous y étudierons les chapelles et les églises. Faute de documen­tation précise, nous axerons notre travail, fondamentalement, sur les monuments Comme document primordial.

 

Nous nous référerons, en outre, et, comparativement, aux travaux du Père Henri LAMMENS, de Camille ENLART et de Mr Hassan SARKIS [3]

   

Tout en adoptant, comme instrument de travail, la carte (i 20.000) de L'état Major Libanais, réalisée en 1965, en langue Libanaise, pour la transcription française des noms locaux nous aurons recours au système employé par le P. Maurice TALLON[4] qui, ayant vécu ,longtemps, parmi les gens du pays, nous paraît avoir mieux assimilé la phonétique  locale.

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Translittération

 Dans notre transcription de l’arabe en langue fran­çaise nous avons suivi le système employé par le père M. Tallon. Celui-ci, ayant vécu longtemps, dans le pays, semble avoir maîtrisé la vocalisation libanaise de la langue arabe. Quant à la transcription des noms propres, nous avons opté, pour un système, à la fois, logique et traditionnel.

 

ا

ب

A

B

ر

ز

R

Z ou bien s entre 2 voyelles

 

ق

ل

 

Q

L

ت و ط

ث

T

C

س

ش

ص

Ss

Ch

 S

 

م

ن

هـ

M

N

H

ج

ح

J+g

H

ض

غ

D

Gh

 

و

ي

Ou+voyelle

 Y, i

خ

د

ذ و ظ

Kh

D

Z

ف

ع

F

-a'

 

 

 

 

Note:   accent long :â, un trait au—dessus de la voyelle

             accent bref: م un petit  "v" au-dessus de la voyelle.


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Introduction

 

I. Un canton

“Un canton bien peuplé est celui qui descend des pen­tes du Djébel Akkar jusqu’au Nahr El Kébir, autour de Koubéi’at, de Sendyané et de Mendjez...”,affirme Dussand [5]. La petite ville de Cobiath,[6] dont,le nombre d’habitants ne dépasse  guère la trentaine de milliers, se présente, sous l’allure coquette d’une ville de province, paisible et gaie, somnolant, doucement, sous le clair soleil d’Orient. Ses maisons construites, généralement, en belles pierres de taille blanches, extraites sur les lieux-mêmes, et, couvertes en terrasse  selon l’usage du pays, se présentent, disséminées, parmi des jardins aux frondaisons épaisses, comme une éclosion de marguerites dans un champ printanier. Ses quartiers s’alignent sur les rives du “Fleuve”, torrent qui coule dans un profond vallonnement et s’insinue précipitamment parmi les excroissances du sol.

 

Les collines de la région cobiathine, aux douces rondeurs prennent racine assez haut dans les contreforts neigeux des montagnes du Akkar qui forment l'extrémité septentrionale de la chaîne du  Liban  et, déroulent le vert foncé de leurs forets dans une descente, en paliers, rapide jusqu’à. la Boqeïà donnant au pays, l’aspect d’une corne d’abondance.

 

Abondance de sources fraîches et cristallines, abondance de jardins aux arbres lourds de fruits divers et délicieux. Les pâturages de ses hauts-plateaux ruissellent et leurs herbages se parent de gras troupeaux. Abondance de vignobles suspendus aux coteaux, les plaines se couvrent de riches moissons.

Pays de cultures, le mûrier y couvrait de larges zones et plusieurs fileteries s’y étaient jadis implantées [7].

 

L’abondance des olivaies explique clairement les vestiges des pressoirs et des moulins à huile qu’on rencontre un peu partout.

 

Aujourd’hui, la petite industrie et surtout le commerce, tendent à remplacer ces bienfaits de la nature, comme un peu partout au Liban. Voilà, en succinct les raisons qui ont fait dire à Dussaud: “ un canton bien peuplé...”.

 

Cobiath se présente sous son allure moderne, comme une construction assez récente. Elle remonte tout au plus, à deux ou trois cents ans. Elle pourrait dater du début du 18ème s. ou, tout au plus, du dernier quart du 17ème s. Cependant, que de pages d’histoire glorieuses ne cache l’insouciante petite ville de province, paisible et humble, pourtant si riante.

 

La multitude des sites antiques, les nombreux vestiges chrétiens de la région dénotent un pays, si ce n’est pas prospère au moins, beaucoup plus peuplé que ne l’est l’actuel Cobiath dont les limites présentes requièrent, au rythme de l’expansion en cours, un temps assez long pour recouvrer la géographie primitive.

 

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II. Le Nom

Apparemment, le nom de Cobiath ne remonte pas loin dans l’histoire malgré la profondeur archéologique de la région. Dans l’état actuel de nos connaissances, les textes qui mentionnent le nom de la petite ville, semblent assez récents. Un poème, écrit en l’honneur du patriarche Moussa El AKKARI, originaire de Bârdeh, hameau situé à quelques kilomètres au nord de la ville, porte le nom de son auteur ben Chama’a Al Cobiathi ou de Cobiath ; ce document, le plus ancien que nous ayons à notre portée, remonte probablement à l’année 1524, date de l’élection de ce patriarche. Pourtant, l’appellation même rappelle un retour historique, et, l’existence préalable du nom cité (El Cobiathi).

 

En réalité, la toponymie du site s’enracine, profondé­ment, dans les annales des temps.

 

La tradition locale, qui rattache le mot à la langue arabe, suppute que le nom est dû à une aphérèse populaire de Qoubaibat, diminutif pluriel de Qoubbat ou dôme. D’ailleurs, l’explication paraît plausible, vu la structure des reliefs du pays.

 

Les collines qui coupent les horizons de la ville et celles sur lesquelles se dressent les habitations, forment, par les rondeurs de leurs crêtes, autant de dômes verdoyants créant une sensation de fraîcheur et de vie dans leur entourage volcanique sombre et à demi aride.

 

Une autre opinion populaire retrouve dans le syntagme Cobiath le pluriel impropre de qabou, cave, ou une sorte de construction en berceau ou d’arêtes.

 

Cette explication semble aussi plausible que la première. La structure des reliefs restant toujours déterminante, les collines qui constituent la topographie du. pays, dans leur descente du Akkar vers la plaine de la Boqeiàa déroulent, à travers les différents ouèds, leurs éperons arrondis comme les extrados saillants des voûtes en berceau.

A. FRAIHA donne du nom l’explication suivante [8]

 

El Qobayyat:

Il y a plusieurs lieux au Liban connus sous le nom de Qobayyat. Je pense qu’il s’agit de Qabyata, dans le sens de citernes, mares, de la racine = qba pluriel de qibya: réservoirs d’eau...

 

Pourquoi insister tellement sur le sens du nom qui semble pourtant assez récent ?

 

Malgré le silence de la documentation qui entoure l’origine et l’ancienneté du nom, le vocable nous semble remonter bien loin dans le temps.

 

L’étude topographique du pays pourrait, comme nous aurons à le voir, expliquer, en grande partie, la toponymie interne du site.

 

Motiver l’appe11ation de Cobiath à partir de la langue arabe, constituerait une explication purement esthétique, à notre avis, fort déplacée dans ce monde de la montagne libanaise, généralement mobilisé par des besoins existentiels ou plus souvent, entraîné par les ressorts de sa foi ardente. Or il nous semble bien à propos de faire remonter le nom à la langue araméenne ou syriaque: Cobiath, en effet, compris comme Qobito (Ghadirs = Sources) trouve sa place normale dans ‘la toponymie aquatique du pays.

 

En effet,les noms de la plupart des sites de la locali­té sont des noms de dièux aquatiques ou de divinité qu’on vénérait dans le culte des sources.

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III. Géographie de Cobiath

1- Le Cadre Général

“La Phénicie a été dotée d’une situation exceptionnelle à cause de sa position intermédiaire entre les royaumes shahanides à la limite de l’Asie occidentale.

 

Aussi fait-elle la jonction entre l’Orient et l’Occident. Et si l’on dira que la chaîne du Liban constitue une sorte de barrage infranchissable entre les deux mondes, nous répondons que cette montagne possède aussi au Nord la profonde vallée du Nahr El Kebir dont les rampes constituent autant de pistes accessibles en tout temps aux caravanes...” [9]

 

A 40 Kilomètres environ à l’Est de Tripoli, la route, qui relie la 2de métropole au Cobiath, longe la côte de la Méditerranée jusqu’à l’antique Orthosia sur le Nahr El Bared traverse le joûn Akkar, bifurque, à droite, longe l’ancienne citadelle de Arqa et remonte, doucement par Halba, les hauteurs qui surplombent d’un côté la vallée de l’Eleuthère et d’autre côté le Ouadi du Nahr Oustouène bloquée pour le Félicium et le fortin de Tybo.

 

A l’est, et, à cheval entre la province de Tripoli et celle de Homs dont elle est séparée par le massif montagneux du Jabal Akroum, à région fait géographiquement partie intégrante du Mont-Liban dont elle constitue les derniers contreforts orientaux.

 

Par delà la cime de Qammouaa. juste aux pieds de l’autre versant du Akkar, s’élève, au’ sud-ouest, la ville de Baalbek, l’antique Héliopolis d’où part le ruban de la fertile plaine de la Béqaa entre le confin sud de la Syrie et le Nord de la Galilée.

 

Au nord, le Cobiath, limitrophe de la Syrie, est séparé de cette dernière par le Nahr Elkébir, l’Eleuthérus de l’Antiquité dont la profonde vallée descend de la Boqeia au Nord-Est, pour atteindre au Nord-Ouest, la plaine du Akkar et, au niveau du village de Cheikh Zenad, l’ancienne ville phénicienne de Symira Cité-Etat devenu tributaire d’Arados et dont il ne nous reste plus que le nom[10]. De ce coté, la fron­tière du canton est aussi longue que le cours du fleuve 15 Kilomètres à peine.

 

Au nord-Est, le pays est séparé de la Syrie par la large dépression de la Boqeiaa, aux pieds mêmes du Crac des Chevaliers où débouche le Ouadi Khaled qui remonte vers le Sud jusqu’à l’antique Qâdech et le Hirmel où l’Oronte prend sa source à la grotte du Raheb; au sud, le Qammouàa et Karm-Chbat contournent le district dont la frontière avec le Akkar est bloquée, au sud-ouest, par le puissant château-fort homonyme.

 

Cependant, la vallée sillonnée par le “Fleuve” de la ville, est fermée, comme nous l’avons mentionné plus haut, par le fortin de Tybo juste avant de rejoindre le Nahr Akkar aux approches de la ville de Halba, l’ancienne AIba des Croisés.

 

Le relief montagneux, ébréché en dents de scie, est entrecoupé, au sud, d’anfractuosités parfois larges et superficielles, souvent étroites et profondes créées, anciennement, dans le massif, par des mouvements sismiques et des éruptions volcaniques. La montagne semble avoir été, jadis, couverte par la mer : preuve en sont les coquillages marins et les poissons fossilisés qu’on rencontre, de temps en temps, sur les hauts paliers de Karm-Chbat. Le ravinement des vallons s’est, d’ailleurs, accru par la fonte des hautes neiges de Qammouàa. Ces dépressions, formant dans l’éloignement un spectacle féérique, viennent se réjoindre  au centre ville comme dans un large estuaire.

2- Six Quartiers

La ville de Cobiath est formée de six quartiers, six villages ou presque, détachés sur les pentes des collines qui couronnent la conque de la ville. Large amphithéâtre verdoyant dont les gradins sont constitués par la superposition des habitations blanchâtres.

 

Zouk [11] s’élève sur une large tranche du fond plat de la vasque Cobiathine. De ce quartier central, rayonnent plusieurs Ouâdis qui forment autant de passages naturels reliant les hauts plateaux en direction de la Béqa’a à la plaine de la Boqeia et par delà, au littoral.

 

Une première vallée écartèle la montagne pour aller finir dans l’impasse Mar Sarkis et Bakhos, à quelques centaines de mètres de Akkar El Atiqa, et, c’est le Ouâdi Hilsban couronné, à son extrémité sud, par un site antique au nom de Bet-Ouaije. Un second vallonnement, le Ouadi Qammâa’, grimpe, tout droit, vers les premiers saillants de Jabal Qammouaa. Séparée de ce dernier par l’échine du mont Morgane, se déroule, du Sud au Nord, la longue trouée du Ouadi Oudine qui relie les hauteurs du Hirmel, à la Boqeiaa. Toutes ces vallées viennent déverser comme un faisceau, sur un large haut-plateau raviné par les alluvions, et,qui se déroule, dans sa descente des montagnes, comme’ un large ruban, ralenti un instant par le brise-bise de Mart-Moura, autre gros quartier de la ville avant de s’arrêter calmement sur le bas-plateau de Menjez aux abords immédiats de Nahr El Kébir. Cobiath-ville se présente  de la sorte sous l’aspect d’une cuve évasée, ébréchée à ses quatre coins.

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IV. Le Cobiath, route des invasions

 Le littoral libanais est formé d’une bande étroite ne dépassant guère les quelques kilomètres dans sa plus grande largeur. Les hautes cimes de la chaîne du Liban semblent surplomber, presque à pic  les rivages de la Méditerranée. Ces cimes, dépassent normalement les 2000 m. et par le fait-même rendent presque impossible toute liaison entre la côte et la dépression intérieure de l’Anti-Liban. Si la traversée des crêtes est agréable aux touristes ou bien à des équipées légères durant une période limitée de l’année, elle s’avère, par contre, beaucoup moins plaisante aux caravanes et surtout aux lourdes armées d’antan. De la sorte “Les montagnes très hautes, à côté de ce littoral, formaient un barrage infranchissable face aux envahisseurs, cependant qu'elles empêchaient les Phéniciens d’élargir les limites de leurs propriétés continentales” [12]

 

Cependant, dans cette ligne ondulée des crêtes, certai­nes dépressions existent et, bien que rares et légères, elles ébrèchent cet immense rempart naturel.

 

De l’Ouest à l’Est, de l’Hermon au Akkar, cinq défilés seulement et à des niveaux très différents, permettent un pas­sage plus ou moins possible — Face à l’Hermon, et, à 1600 m. d’altitude, la vallée du Barouk relie l’Ouest de la Béqa’a aux villes de Tyr et de Sidon. Le second est celui de Dahr-El Baidar qui, à 1500 m. d’altitude relie Beyrouth à Damas par la Béqa’a de l’Est.

 

Un troisième, conduit de Jbail à la plaine de l’anti-Liban par le col de Mouneitra, à 1800 m. d'altitude, passage connu des Francs sous le nom du "Moinêtre" Pompée et ses légions traversèrent le Liban en ce lieu en l’an 64 avant J.C.[13]

 

Tripoli, au nord, se trouve bien à l’abri de ses montagnes hautes de 3000 m. celles-ci pourtant, accusent une faible dépression, Dahr El Qadib, à 2000 m., au-dessus des Cèdres.

 

Enfin une brusque coupure de la chaine du Liban permit, jadis, la création de la ville de Homs,juste aux confins du désert arabique. “Située sur un axe routier très important, Homs constitue le passage le plus facile entre le golfe Persique et la Méditerranée, via Palmyre” [14].

 

La trouée de Homs, s’ouvrant comme une immense porte dans l’espace syrien, est contre-balancée par le passage cobiathin aux portes-mêmes du Liban.

 

Sis au pied du versant Oriental du Liban, bloquant les points les plus faibles dans son système défensif naturel. (Roueîmé 900 m., Chadra 300 m.)’ Cobiath forme au centre de la célèbre “trouée de Homs”, un des ponts obligatoires, et, par là combien important entre la Syrie et la côte libanaise.

 

Nous venons de décrire, plus haut, le vallonnement du pays. Or cette structure des reliefs a été déterminante dans le cours de son histoire. La région est percée, en effet, de trouées stratégiques que les invasions successives ont emprun­tées pour pénétrer vers l’intérieur libanais[15]. Face à la ville et juché sur le Jabal homonyme, Akroum “ est le point de départ d’une route que les Babyloniens avaient découverte avant qu’elle ne soit utilisée par les romains[16].

 

Le Cobiath s’est retrouvé, de par sa position, sur un triple axe routier.

 

AKROUM Qammouaa (1500) AKKAR  
Syr Homs Cobiath (600) ARQA
Boqeiaa Mendjez (300m) Sheikh Zenad  

 

 

Une première route quitte la Boqeiáa au point de jonction du wadi khaled avec le Nahr-El Kébir, remonte la douce pente de Chadra où elle peut aller tout droit  vers Qoubour El bid, Bardé, Biré, Arqa, ou bien elle peut bifurquer vers midi  pour traverser Cobiath au centre-ville et se diriger vers l'ouest. Ce premier axe, reliant Homs à Tripoli via la Boqeiáa est pratiquement le passage le plus court et le plus facile  surtout à des armées lourdes.

 

Karm Chbât Akkar  
Homs Cobiath Arqa

 

Les accès, donnant lieu à des passages moins faciles, mais plus stratégiques étant mieux protégés, suivent le vallonnement du relief et se joignent au centre-ville, à ce 1er axe routier. Le premier  passage quitte la Béqa’a au nord ouest de Hirmel, et, à travers les pentes du Wadi Fissan, longe, au niveau de Karm-Chbat, les pieds du Qammouaa et descend rapidement vers Cobiath par le Wadi Qammaa ou par la Morgane. Cette route relie, comme elle joignait alors Arqa à l'Oronte, c'est "la route de l'Oronte" bloquée à ses côtes par les châteaux du Felicium et dulacum[17]. Un second passage part du centre-ville (Zouq) suit la vallée de Hilsban ou bien traverse le haut-plateau de Chouita, avant de déboucher, brusquement, sur le Akkar.

 

Un deuxième axe, parallèle au 1er, suit les sinosités de l’Eleuthère. La vallée du Nahr El Kébir, percée naturelle, appelée proprement “La vallée de l’Eleuthère" délimite la frontière entre le Liban et la Syrie et relie, rapidement mais difficilement, Homs à la côte libanaise.

 

La traversée du  Qammouaa, au sud, couvert de neige, une bonne partie de l’année, se révèle,  difficile. Mais la position de l’enclave du Akroum et la disposition des vallées qui descendent vers Cobiath offrent, au niveau de Karm Chbat, un passage court et rapide reliant Rablèh à Arqa.

 

De la ligne des crêtes, à la côte, le plus court trajet reste celui de Cobiath à la mer. Les autres défilés qui percent l’enceinte montagneuse sont, à peu près, à égale distance du littoral, mais ils n’offrent pas les exceptionnelles possibilités stratégiques du versant oriental [18]. Karm Chbat, situé aux pieds du Qammouáa, à une altitude qui ne dépasse guère les 1100 m, peut être traversé à tout moment de l’année.

 

Placée par ailleurs à cheval, entre le Cohiath et le Hirmel, cette voie naturelle, parallèle à l’axe Homs-Cobiath-Arqa, chemin rapide jalonné de plusieurs points d’eau et passant inaperçu dans les ravins et sous les bois touffus des crêtes, permet en toute saison des razzias surprises dans la vallée de la Boqeiàa au nord, ou de bloquer les pistes caravanières de la Béqāá. au sud.

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V. Le Cobiath[19]:  

trait-d’union entre les cités-Etats phéniciens, et les civilisations voisines. Loin, dans les temps, situation privilégiée dans une trouée naturelle ,entre le versant oriental de la chaîne du Liban et les pentes côtières de la Syrie, bloquant les marches du passage le plus rapide et le plus facile de la Syrie centrale vers la mer, et ,de la Méditerranée à la plaine de l’Anti-Liban, position stratégique de 1er importance, le Cobiath devait permettre, voire même, imposer des relation avec les grandes agglomérations de Byblos à 80 km au sud, d’Ugharith (Ras Shamra) à 120 km au nord ou avec ceux des bords de l'Oronte et de la Mésopotamie”[20]. La région paraît avoir été habitée dès une haute antiquité. Ses richesses naturelles ont dû tenter et fixer différents regroupements humains.

 

Les uns, des communautés agraires, ont rencontré soit dans ses larges plateaux,soit dans la riche plaine de la Boqueiaa voisine, des terrains cultivables en toute saison. D’autres, ont trouvé, dans les forêts des montagnes environnantes, de quoi satisfaire leurs besoins insatiables de bois rare: Cèdre, hêtre, genévrier, surtout que le trajet vers la côte était, relativement ,très court et que le cours de Nahr El Kebir offrait une possibilité exceptionnelle de draguer, vers le littoral, les arbres coupés sur les lieux-mêmes.

 

Les autres, enfin, soit les cités marchandes d’Arouad de Jbeil, Saida. etc. craignant pour leur hégémonie maritime, ont dû surveiller les passes faciles de la région et contrôler les infiltrations toujours pressantes de peuplades en continuel mouvement.

 

Cette présence de l’homme primitif est attestée, à notre connaissance de deux façons: Les stations préhistoriques et les tombes mégalithiques. D'intéressants vestiges paléolithiques ont été relevés, dans une station préhistorique  à Cheik Zenad, à l’estuaire de Nahr El Kébir[21].

 

Quant à la civilisation mégalithique, elle apparaît d’une façon frappante par le nombre considérable des tombes  dans le pays: de Halba à Chadra, le plateau  en est, littéralement, couvert. Akroum et le Hirmel àl’Est en sont parsemés.

 

Le P. Maurice Tallon écrit à ce propos “Quelques fouilles de tombes mégalithiques en Syrie-Palestine ont donné lieu... à des publications “Mais, ces sites appartiennent aux régions méridionales de la Syrie et à la Transjordanie. Dans la Syrie centrale et au Liban même, les vestiges mégalithiques signalés n’avaient pas encore fait l’objet de fouilles ni d’étude approfondie”[22]. Le même Père Tallon, a eu l’attention retenue par la densité des monuments mégalithiques qui se trouvent au village de Menjez.

 

Ces vestiges, systématiquement fouillés et étudiés par le  P.Tallon (août 1961) ont livré, “quelques menus objects de bronze”, “un lot important de tessons qui ont permis de reconstituer des jarres entières; des bols élégants sur haut-pied évasé et beaucoup de poteries de petite taille... une tête de Javeline...”.

 

Ainsi, c’est un rappel des trois .âges du Bronze qui ressort de l’analyse des vestiges emmêlés que contenaient les tombes mégalithiques de Menjez.

Dans une autre publication [23] le même Père écrit: “S'il faut en croire les analyses et les définitions présentées par le Bulletin de la société Préhistorique française, 1956, aux pages 518-551, tous ces monuments appartiennent aux formes primaires, donc à la période considérée comme la plus ancienne du mégalithisme”.

Or, soit que cette civilisation appartienne au 3ème millénaire comme le pensent certains[24], soit qu’elle remonte au 6ème  millénaire[25] , les hôtes de ces demeures éternelles n’appartiennent pas aux phéniciens, habitants de la côte libanaise et cela pour deux raisons : 

D’abord, ces monuments mégalithiques se trouvent être “très rares en Palestine... sauf dans la zone montagneuse, mais s’élèvent, surtout, sur les plateaux de Transjordanie dont la civilisation est, essentiellement, nomade”[26]  donc “civilisation de pasteurs des plateaux”[27]; et parce qu’ensuite, l’art funé­raire phénicien de la même époque n’offre aucun monument semblable ni à Jbail, ni à Ugharit, ni dans les autres cités cananéennes [28].

 

La flèche de bronze, à longue soie renflée, appelée lame cananéenne, l’élément de faucille à grosse denticulation, le perçoir à large base, tous ces objets d’appartenance cananéenne, retrouvés dans les fouilles faites par le P. Tallon, pourraient faire remonter ces tombes aux cananéens, ce qui constituerait une chose insolite dans l’art funéraire phénicien. 

 

Or, ces tombes devraient appartenir plutôt aux Amorites, vu la nature de leur civilisation continentale et vue l’existence du mégalithisme en Syrie centrale et méridionale ou pays d’Armorru. La présence, dans ces tombes, d’objets dits de type cananéen ne devrait pas constituer une énigme étant donné la position du Cobiath à cheval entre Homs et Tripoli, donc trait d’union entre la Syrie centrale et la côte de la Phénicie. 

 

Les Phéniciens n’ont pas été absents à la région, preuve en sont les vestiges multiples qu’on peut relever un peu partout sur les Lieux. Un autel d’offrande, se conserve toujours devant la chapelle de Chahlo au centre-ville. Les mausolées du Hirmel sont semblables aux méghazils d’Amrit étudiés par Renan et Dunan[29]  et datés du VII s. avant notre ère.

 

Le Cobiath semble avoir été colonisé par les Phéniciens, notamment lors de la période d’hégémonie achéenne sur la Méditerranée[30]  alors qu’ils durent, pour suppléer à leurs activités maritimes, élargir leurs possessions continentales. La région  aurait appartenu alors à Ugharit[31]  ou plus vraisemblablement à Symira. Les beaux vestiges de Mar Shallita, ancien temple, qui accusent un monolithisme géant, des blocs énormes mesurant en moyenne 3 m, pourraient, en ce cas, être les restes d’un temple phénico-romain tardif pareil à celui de Hossn Sleyman (Syrie) et qui aurait abrité les Dieux de Arqa ou  de Symira.

 

Les Hittites de Qadech n’ont pas dû ignorer l’importance du passage Cobiathin. Le P. Lammens écrit à ce propos [32] Nous ne pouvons pas admettre que les Hittites aient omis de conquérir la vallée de Nahr El Kébir qui sépare le Liban des jébals ansariehs, surtout qu’ils savaient que cette vallée constitue une voie naturelle, pour les nations conquérantes,ce qui est prouvé par l’histoire même des Pharaons...”.

 

Les empreintes hittites ne sont pas lisibles sur le terrain comme, d’ailleurs, celles de leurs adversaires les Pharaons. Ces derniers ont dû emprunter, remontant en aval la vallée de l’Eleuthère, le passage cobiathin. “Ramsès Il (1286), venant combattre les Hittites a dû prendre  ce même passage “ [33].

 

Et le combat contre le Pharaon et les Hittites, eut lieu très probablement,dans la plaine de la Boqeiàa au Nord Est de Qadesh [34].

 

Un peu plus tard, au début du xe s.a.c.[35], les Araméens envahirent la Syrie et, la région dut, vraisemblablement, faire partie de 1' "Aram de Homs"[36]. Ces derniers n’ont pas laissé de vestiges visibles, mais l’impact de leur langue sémitique est bien conservé dans les noms des divers sites du pays.

 

La plupart des invasions du 1er millénaire, venant de l’Est (Perses, assyriens, Babyloniens...)  à travers le désert de Syrie ou la vallée de l’Oronte, sont passé par là, pour atteindre le littoral[37], mais de tous les conquérants, le seul à avoir laissé des empreintes sur les rochers des lieux, ce fut le roi babylonien Nabuchodonosor qui emprunta dans sa traversée de la Phénicie, l’axe Rablé Akroum- Karm Chbat -Arqa. pourquoi s’est-il engagé dans cette région périlleuse et montueuse, impraticable pour une armée nombreuse ? “Où allaient les Babyloniens, se demande P. Tallon[38] , en passant par le wadi .saba’a ? Puisqu’il y a au ouadi Brissa, à 10 km plus au sud, une route facile, montant en pente douce, vers un large col donnant accès aux vallées qui mènent à Tripoli pourquoi ont-ils emprunté ce ouadi étroit aux bords escarpés?

 

La réponse à ces questions, d’après le P. Tallon, vient de l’histoire des luttes soutenues par les Néo-babyloniens contre les visées expansionnistes des Pharaons-L'Egypte liée par le commerce avec les cité-Etats phéniciens, trouvait, dans ces petits royaumes, des alliés tout disposés à barrer la route  aux Babyloniens[39].

 

Et le P. Tallon de continuer:"… par contre aux temps anciens, pour qui venait de Syrie, il était possible de passer, sans être aperçu, la crête  couverte de bois et de tomber sur Arqa ou de bloquer par surprise la route de la côte.  Au nord de Tripoli, on ne pouvait trouver intinéraire plus court permettant de se dissimuler à la vue et de surprendre  l'adversaire…"[40]

 

En réalité, les babyloniens avaient découvert cette route longtemps avant les romains. Le roi Nabuchodonosor  l'avait utilisée deux fois, aller et retour de Rableh à Jérusalem. Une troisième fois la route a été empruntée par son lieutenant  Nabouzradan alors que le roi avait fixé son quartier général à Rableh sur l'Oronte[41].

 

A partir de l'an 164 av. J.C. le royaume saleucide sombra dans l'anarchie. Pendant un siècle environ -la Phénicie en pleine crise souffrait des invasions arabes et subissait les conséquences des guerres  civiles- Les arabes "éternels et remuants voisins, sur la moitié des frontières syro-palestiniennes… Par une une pression incessante, les faméliques… nomades du Hidjaz, attirés par la merveilleuse fécondité des terres syriennes, pays du vin  et du levain réussissent à se glisser par petits paquets…"[42]. "Les bédouins, venant du désert, dressent leurs tentes au sein des terres cultivées."[43]. "Ils fondent des principautés  à Homs, à Palmyre, à Petra…Ils ne tardent pas à s'assimiler, à adopter la langue, la civilisation syriennes. Leur culte, leurs noms, ceux de leurs dieux sont parfois araméens"[44].

 

Une de leurs tribus, s'empara en l'an 81 av.c. de la ville de Homs et de ses environs et y gouverna plus d'un siècle. Cette tribu adorait le soleil d'où elle prit le nom de Sampsigeramus  ou de sohaimos. Son temple où le dieu soleil était vénéré sous la forme d'une pierre basaltique fit concurrence au temple d'Héliolopolis.[45].

 

Au Liban " tous les carrefours et les  principaux passages étaient sous contrôle  des chefs de brigands"[46]. Les Ituréens, tribus presque nomades, parlant la langue araméenne, avaient formé, autour de Chaleis (Ain jarr) un royaume arabe. De leurs forteresses érigées à la lisière de la Montagne, ils faisaient des irruptions continuelles sur le littoral, dévastant les cités de la cote [47].

 

En 63 av.c. Pompée pénètre en Syrie et moyennant un tribut de mille talents, laisse Ptolémée fils de Mennaios en place avec le titre de tetrarque.

 

On peut se demander, à ce point, sur les maîtres  de la région cobiathine. Était-elle contrôlée par les Ptolémée fils de Sohaimos, seigneurs de l'Emésène, ou bien appartenait-elle aux Ptolémée fils de Mennaios, tétrarque de la Béquāa. Dans tous les cas et après avoir subi tant de vicissitudes, la région revient directement au gouvernement romain de la Syrie-Phénicie avec Émèse comme Capitale.

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VI. Cobiath, terre Chrétienne

Le Christianisme pénétra très tôt en Phénicie. Vers le milieu du I S.Paul de Tarse visitait Tyr et Sidon où s’était constituée une communauté chrétienne. Une chapelle du III s. découverte à khaldé au sud de Beyrouth, sur l’emplacement de l’aéroport actuel, a été transférée dans la partie Est de la Capitale sur la colline d’Achrafié, jardin des Jésuites. A la suite de l’Édit de Milan (315) qui donna aux chrétiens la liberté religieuse “le paganisme commença à reculer, lentement des villes au début, et, plus tard de la montagne. Il trouva toutefois un dernier refuge dans le Mont-Liban, en particulier à Baalbek”[48].

 

Mais durant l’empire de Constantin, la plupart des temples furent convertis en églises  celui de Bàalbek passa au culte chrétien vers l’année 330[49]. La région de Cobiath, demeure des dieux, devint un centre chrétien florissant.

 

Nous venons de suivre, plus haut, l’infiltration araméenne à travers la Syrie et le littoral phénicien à partir de la fin du 2e millénaire avant J.C.

 

Mais si les petits royaumes araméens épuisés de l’intérieur par les luttes intestines et de l’extérieur par des combats incessants avec les Israélites et les Palestiniens, finirent par être dévorés par le “tigre assyrien” au VIII s. avant J.C. Le peuple et la langue survécurent Le peuple s’incorpora dans la population cananéenne: ceux qui se convertirent au christianisme eurent appelés “surio” ou syriens chrétiens, appellation qui se perpétua jusqu’aux croisés[50]. Alors que la langue araméenne colonisait toute la Syrie, elle devint officielle à Babel comme elle fut adoptée par les perses plus tard.

 

A ce point, nous nous permettons de reproduire un  texte italien rapporte par E. Renan[51]  “Akkar, questo distretto, ariticamente, faceva parte del governo della montagna e nel tempo degli antichi imperatori greci era assai florido per la cristianità come si vede dagli avanzi di molte varie chiese antiche rovinate,..

 

Or, dans tout le Akkar, on voit beaucoup de ces restes disséminés un peu partout dans les massifs montagneux, mais surtout à Cobiath et dans sa banlieue (plus d’une vingtaine).

 

Deux autres témoignages semblent confirmer ce que nous disons Le Comte de Tarazi, écrit à propos de N. Dame du fort à Menjez:“... cette église fut construite sur une colline, à mi-chemin, sur la route qui relie Tripoli à Homs... et il n’est pas improbable que l’église du N.D. du fort (appellatif toujours actuel) fut construite avant la date de la scission de l’Église d’Antioche au V s. il est fort notoire que le christianisme, avant que les Arabes n’envahissent le A’kkar, était répandu parmi ses habitants, de sorte que toute la. population était chrétienne.."[52].

 

Un autre texte du même auteur dit à propos de Chadra (5 km au Nord-Est de Cobiath) “Chadra est un site antique (dépendant comme église de l'évêque de Arqa. Son nom est purement syriaque (envoyé, missus). Les Syriaques y possédaient plusieurs églises. Nous avons repéré l’une d’elles, consacrée à Ste. Eshmouna martyre et à ses sept fils[53].

 

“Le siège épiscopal d’Arqa est considéré parmi les plus anciens et les plus étendus chez les Syriaques. L’autorité de son prélat s’étendait à des villages prospères et habités de Syriaques et dont les noms conservent jusqu’à présent leur origine syriaque comme Chadra, Andket, et Kfar-Noun... [54].

 

Ces témoignages ont été confirmés par les recherches archéologiques qui’ ont eu lieu, quoique d’une façon très sommaire, sur le terrain.

 

En 1901, le P. H. Lammens, visitant la région de Homs, à la recherche de notes épigraphiques, fit un crochet dans le district du Akkar. et parcourut en particulier la région frontalière du Akroum.

 

Les inscriptions relevées par le P. Larninens, sont pour la plupart en langue grecque, et dédicatoires. Nous en retenons deux dates assez intéressantes l’une indique l’année 900 et l’autre 767 d’Alexandre[55]. Les vestiges qui témoignent le plus de cette première période chrétienne du pays ce sont les assises, visibles jusqu'à présent, de l’abside d’une église dite “Kanissat Chamshoum El Jabbar”appeplée  par d'autres Qanisat essaidé. Les fondations qui en délimitaient “le plan en croix”[56] ne sont plus visibles, en partie’ effacées par les alluvions et la main de l’homme.

 

Le P. Tallon, a retrouvé un linteau d’église, avec croix byzantine et inscription syriaque portant la dédicace d’une église à St. Jean. Le P. René Mouterde l’avait dessiné en 1931 et le P. Paul Mouterde en avait déjà lu “l’inscription syriaque qui rappelle la consécration de l’église au jour de Mar yuhanna en 547-548"[57]. Le même P. Tallon a relevé et photographié dans les parages de Harb Aara[58], un “poteau de Chancel”, une “croix sur le linteau d’une porte de maison” et d'autres symboles chrétiens. Harb Aara, gardait les vestiges d’une belle basilique, serait-il l’ancien siège épiscopal de "Harminiat", comme le laissent entendre les P.P. Lammens, Mouterde et Tallon, corrigeant J.E. Gautier qui la place à Hirmel près de la grande source de l’0ronte?[59]

 

Rappelons, à ce point, que la majorité des temples païens ont été baptisés, ou bien, on y a taillé, d'une façon ou d'autre, un lieu de culte chrétien. Nommons, à titre d'exemple, la cella du temple Némésis à Naba' Jaálouk ou bien le petit temple d'Akroum. Sans toute fois oublier que les lieux antiques de culte chrétiens remplacent, généralement, d'autres païens.

 

A travers nos multiples randonnées dans la région et nos recherches minutieuses sur le terrain, nous avons pu relever et photographier plusieurs linteaux d'églises antiques beaucoup plus antérieures à nos chapelles actuelles  ou bien aux vestiges  qui en restent. Ces linteaux, d'une facture généralement, très fine, portent trois croix incrustées. Il n'ont pas été remployés comme linteaux, mais ils sont toujours conservés quelque part dans les murs des façades; bonne manière de dire que la nouvelle  chapelle n'a pas effacé l'ancienne.

 

Aux X-XI s., les querelles religieuses entre les Fatimides de l’Égypte et les Seljukides de Baghdad se transformèrent en guerre fratricide et sanglante. La population du défilé syro-Libanais en subit. les conséquences. Les chrétiens du littoral et vraisemblablement ceux  du Akkar en payèrent le prix. Des mesures, extrêmement despotiques ‘furent prises contre les chrétiens à Jérusalem (996-1021) et l’église de la Résurrection, fut totalement rasée (1009).

 

Si le despotisme des Fatimides d’Égypte et certains sévissements de leur part contre les chrétiens autochtones et les pèlerins d’Occident furent l’une des causes prochaines et déclarées des Croisades; la lutte entre les Fatimides, les Seljukides et les Byzantins, sur la côte méridionale de la Méditerranée, facilita beaucoup le passage des Francs qui, d’Antioche à Jérusalem, traversèrent le pays presque sans coup férir.

 


[1]J.Richard, Le Comté de Tripoli, p.51

[2] Cité par DESCHAMPS P. dans  La Défense du Comté  de Tri poli et de la Principauté d’Antioche”,III, P. 13, note au bas de la page.

[3] Cfr. La bibliographie sommaire.

[4] Se reporter à notre liste phonétique contenue dans le chapitre “Translittération”, à la page IV

[5] DUSSAUD R., Topographie Historique de la Syrie antique et médiéval, Paris, Geuthner, 1927, P. 111

[6] L’orthographe du nom n’est pas conforme à l’usage populaire courant: les raisons de ce dérogement orthographique seront explicitées au cours du travail.

[7] ABDALLAH J., Rapports du pouvoir politique à Qbayet, Thèse de doctorat, 3ème cycle ,en Sociologie. Université de Paris VII,  1983.   (Introduction).

[8] FREIHA A., Noms des villes et villages libanais. (texte arabe) Beyrouth 1982. P. 182.

[9] Cfr. DUSSAUD R., Topographie historique de la Syrie antique et médiévale. P. 81.

[10]A propos de cette ville, se reporter a l’annexe.

[11]Mot d’origine turque signifiant demeure, il indique communément un poste de gendarmerie ottomane. Il pourrait provenir de la langue syriaque et dans ce cas-là, il signifierait une étendue de terre plane (Douqa).

[12]          BOULOS Jawad, Le Liban et les pays limitrophes. (texte arabe) P. 34.

[13]       DUSSAUD R., Topographie Historique de la Syrie antique et médioeva1e. P. 82.

 [14]    LAMMENS H., La Syrie. Vol. I. P. 61.

[15]       TALLON M., Monuments Romains en bordure du Djébel Akroum, dans M.U.S. Tome XLIV, fascicule V. P. 62.

[16]          TALLON M., o.c. P. 63

[17]             Cfr. J.Richard , op. cit  p. 63

[18]          TALLON M., op.cit pp. 61-62

[19] A propos de Cobiath, nous employons deux noms qui reflètent deux réalités: Cobiath, est le nom de la petite ville, centre de nos recherches. Celles -ci s'étendent sur un  large district qui enveloppe la ville. Pour indiquer ce district nous employons le terme Le Cobiath.

[20]            TALLON M,. Monuments mégalithiques p. 60.

[21]             Cfr. “Stations Pré Historiques au Liban Nord” dans Cahiers de 1’Oronte” 1971. P. 72.

[22]        TALLON M.,ibidem. p. 60

[23]       TALLON M.,  Monuments mégalithiques de Syrie et du Liban, Beyrouth 1958. P. 229.

[24]        TALLON, M. M.U.S.J.X.,  R.P.VINCENT , Canaan, 1907. p. 408.

[25]        GEUEC, Cité par maurice TALLON  MUSJ. X. 1925, P. 234, note.

[26]       PERROT  J..M., Syria, tome XXIX, 1952. P. 405.

[27]       ARMAL J., B.S.P.F., novembxe 1954.

[28]       DUNAND M., Byblos. P. 161.

[29]       DUNAND Maurice, Byblos. P. 238 s.s.

[30]       DUNAND M., ibidem..

[31]       DELAPORTE L., Les peuples de l’Orient Asiatique. V I p 127.

[32]       LAMMENS H., La Syrie. Tome Il. P. 33.

[33]       LAMMENS H., O.C.. Tome Il. P. 33. Cfr. etiam Lt- Col. P.JACQUOT,  L'Etat des Alaouites, Beyrouth 1931.p.229. Cfr. Etiam, DUSSAUD R., Topographie, p.105-106.

[34]         DUSSAUD R. , Topographie. P. 87.

[35]       Boulos Jawad, Le Liban et les pays limitrophes. P. 116.

[36]          SAWAH FIRAS, Aram Dimashq, p.191, écrit à propos de cet aram "…Aram soba dont ils ont fait une grande puissance au proche orient… Ce sont des royaumes dont on doute fort de leur existence…".

[37]       DELAPORTE L., Les peuples de l’Orient asiatique. Tome 1, P.. 130 passim.

[38]       TALLON M., "Nouvelles stèles" article publié dans M.S.R. 1968 pp.3-6

[39] TALLON  M. ibidem..

[40]Tallon M., Monuments romains, p. 62

[41]IIRois ,25\8-21

[42]Lammens Histoire de la Syrie, p.4

[43] Boulos Jawad, op. cit. p 197

[44]Lammens H., op. cit. p.4

[45] Cfr. Boulos J., Ibidem.

[46] Boulos J., ibidem "Les chefs des briguants, la plupart ituréens et arabes étaient tellement forts qu'ils se sont construits des fortins dans le haut-Liban pour s'y réfugier"

[47] Hitti Ph., Histoire du Liban, p. 231

 

[48]          Le Père J.SADER écrit, à ce propos, dans un article publié dans 1a revue “Al-Mimbar" à la page 92: “Le Liban vivait encore dans une ambiance païenne... Le peuple reconstruisait les temples d’Adonis et d'Ashtarout..."

[49]         BOULOS J., Le Liban et les pays limitrophes ,.p 208. SARKISS Ildephonse, Les Phéniciens,  Beyrouth 1978, P. 248.

[50]         BOULOS J., Le Liban et les pays limitrophes, P. 212ss

[51]         RENAN E., Mission cie Phénicie. Paris. 1864, P. 86.

[52]       Cte Philippe de TARAZI “Assdag ma kân ‘an tarikh Loubnan”. Beyrouth 1948, texte arabe, P. 265.

[53]       Cte Philippe de TARAZI, “Assdag ma kân ‘an tarikh Loubnan”, P.44

[54]       Cte Philippe de TARAZI, Assdaq maKan…, p . 44

[55]       LAMMENS H.. Notes sur l’Emésène, p. 33.

[56]      LAMMENS H., Vestiges archéologiques,  Tome I. p. 52.

[57]      TALLON M., Monuments Romains, p. 52.

[58]          Ruines  d’un village à l’Est de Ouadi Khaled. Les pierres de l’antique basilique que nous avons visitée pendant l'été de l'année 1967, ont été mises dans le blocage d’une piste récemment tracée. (Voir carte). Harb Ara, les villages antiques du Wáar aussi bien que ceux des berges immédiates du nahr elKébir emploient une même architecture que  le houran; les maisons sont couvertes de dalles en pierre  à la place des poutres en bois. Plusieurs de ces dalles basaltiques, lames longues et fines (30*30*200) oruées à leur pointe d'une croix inserite ont été remployées dans les travaux effectués dernièrement à Mar Challita à Hilsban.

[59]       TALLON M., Monuments Romains, p 3.

 

Table des Matières

Partie1-Chap1

Partie3-Chap1

Partie4-Chap1

 

Partie1-Chap2

Partie3-Chap2

Partie4-Chap2

Introduction

Partie1-Chap3

Partie3-Chap3

Partie4-Chap3

  

Partie3-Chap4

Partie4-Chap4

 

Partie2-Chap1

Partie3-Chap5

Partie4-Chap5

 

Partie2-Chap2

Partie3-Chap6

 
  

Partie3-Chap7

Conclusion

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Ref: Père Cesar Mourani, Afif Mourani, عفيف موراني