Table des Matières

Table of Contents

Dr. Père Cezar Mourani ocd

Nouvelle Edition 2002

 

L'Architecture Religieuse de Cobiath (Kobayat) sous les Croisés

 

 PREMIERE PARTIE 
 APERCU HISTORIQUE 
   

Chapitre III

 

 

A - La première croisade, épopée mythique

 

L’épopée de la première Croisade relève du mythe. Mythiques paraissent ses foules innombrables, mythique la variété des effectifs dont elle est composée, mythique aussi le nombre de victimes sont elle a semé la terre d’Orient. La composition multinationale de la direction militaire, l’affinité et le contraste à la fois dans le caractère, les visées et les méthodes des chefs, ressortent du mythe, comme, au mythe se rattachent l’invention de la “lance sacrée” et les miracles qui accompagnèrent les premières victoires. Cependant, le plus mythique dans tout cela, parait la marche sur Jérusalem, puisque, d’Antioche jusqu’à la Ville Sainte, l’avancée se fit, presque sans coup férir, revêtant plutôt les apparences d’une excursion que d’une campagne militaire. Sans nier la valeur des armées franques, l’audace exaltée de leurs armements, l’épopée aurait versé dans le drame sans les circonstances favorables et la situation déplorable de la Syrie d’alors. Sans le désaccord qui sous-tendait les relations entre les musulmans de l’époque, c’est-à-dire, entre les sultans seldjoukides et les califes fatimides de l’Egypte, entre les gouverneurs locaux les walis de Baghdad, Mossul, Alep, Homes, Tripoli et autres, les Francs n’auraient pas pu pénétrer dans ce pays et n’auraient pas l’audace de songer à une domination quelconque[1].

 

La croisade franque survint, en effet, dans une société trop désorganisée pour y susciter une réaction immédiate[2]. La départition politique de la Syrie et la multiplicité des confessions religieuses ont ouvert, largement, les portes aux conquêtes étrangères. Au dire du P. Lammens[3], le peuple qui avait pâti l’humiliation et la misère pendant de nombreux siècles, par suite de l’injustice abside, fatimide et seldjoukide, le peuple se souciait peu de celui qui serait son maître; durant cette période qui s’achevait alors- fin du XI s. - Les aventuriers étrangers et les mercenaires turcs et berbères occupaient la scène. Les uns contre les autres, ils essayaient d’élargir leurs conquêtes aux dépens de leurs voisins. La terre cultivable appartenait aux grands féodaux militaires turcs seldjouqides et aux princes turcomans.

 

De la sorte, le meilleur du territoire était possession des aventuriers étrangers qui accouraient dans l’espoir de faire fortune au détriment du pays et de ses habitants.

 

L’arrivée des armées franques, suscita en outre dans la région, une nouveauté sur le plan politique: Les Fatimides d’Egypte, inquiets de la force croissante de leurs voisins seldjouqides, incitèrent les Francs, à créer un émirat entre les deux états. Du côté sunnite, les choses n’avaient pas une meilleure tournure. La jalousie fit que les petits émirs cherchèrent des alliances auprès des Francs pour soutenir leurs querelles respectives.

“ Quoi de plus significatif, s’écrie Hassan Habchi, par rapport à la désarticulation du monde islamique, que cette légation fatimide auprès des Francs, pour leur demander leur alliance contre les seldjouqides; et quoi de plus horrible que de voir les gens contempler avec satisfaction les têtes décapitées de leurs coreligionnaires…”[4]

 

Le chemin, suivi par le gros des armées franques sous le commandement de Saint-Gilles, a  été étudié, à maintes reprises, par les médiévistes. Nous nous arrêterons, seulement, avec les croisés, dans l’une des stations principales qu’ils ont faites dans le territoire du futur Conté de Tripoli et ceci pour les raisons suivantes:

 

 

1-   Station à Arqua:

Les croisés, arrivés dans la riche plaine de la boqueia'a s’étaient emparés, le 29 janvier 1099 de Hossn el-Akrad, alors qu’un contingent, sous la conduite de Raymond Pilet et Raymond Vicomte de Turin, traversait la région des basses-plaines du Akkar et se dirigeait vers le littoral, l’autre troupe franchissait le Nahr El-Kébir pour aller investir la ville fortifiée de Arqua.

 

Par où les Croisés sont-ils passés?

Deux chemins possibles relient Hossn-El Akrad à Arqua. L’un, coupant droit vers la mer de Tartous, dévie à gauche, à la hauteur de Dabboussé, traverse le Nahr El-Kébir et se faufile à travers a plaine de Akkar pour remonter à la hauteur de quolei’aat, vers Arqua. Dans ce cas, les Croisés auraient fait plus de 30 Km de marche ensemble, avant de se séparer au niveau de Dabboussé.

 

Alors que, l’autre chemin, passant le fleuve au niveau de Jisr-Qmar, remontre la faible pente de Chadra, et traversant tout droit, les bas-plateaux du Cobiath, débouche entre Halba et Arqua. C’est le “Dreib”, l’une des la pistes normalement suivies par les caravanes à travers les âges. Ce “Dreib” est relativement assez court: quarante kilomètres à peine de route plane sans aucun escarpement notoire. Laquelle des deux rives de l’Eleuthère je semble que les Croisés aient suivi la route de Dreib sur le versant occidental du Cobiath car le chroniqueur latin écrit que l’armée franque a parcouru “avec toute tranquillité… une région médiane…”.

 

Les Francs ont-ils suivie? “Post dies autem aliquot, regione media cum omni tranquillitate decursa, in campestria urbis antiquae et loci situ munitissimae, haud longe a mari, quae Archis appellatur, descenderunt, satis in vicino juxta urbem castrametantes[5].

 

Les vivres, ayant toujours constitué un grave problème, pour des armées en campagne, le comte Saint-Gilles laissa au Grac une poignée d’hommes pour s’occuper des réserves et fournir les provisions nécessaires, surtout que la distance à parcourir n’était pas anormale et que les provisions se trouvaient en abondance dans la riche vallée.

 

Les Croisés parcoururent la région “ Cum Omni tranquillitate”. Cette tranquillité est synthèse de plusieurs facteurs:

 

La polation de la région était en majorité formée de chutes d’Alaouites et de chrétiens, les uns favorables, les autres indifférents, tous ne demandant qu’à vivre en paix; la neutralité des deux puissantes familles arabes d’alors, les Benou-Mounqiz de Chaïzar et les Benou-Ammar de Tripo; I, outre l’ineptie des autres Wâlis apanagés dans la contrée. Par venus à Arqua, (à 8 Kms de la mer) les croisés montèrent leur camp et commencèrent le siège de la ville. L’évènement semble avoir frappé l’imagination de la plupart des historiens qui ont traité la question et les maronites ne paraissent pas peu loquaces à propose du fait. Face à leurs divergences d’opinion (cf. Debs, Hist. V.6, N° 816-7. Hiti; Hist. P. 346 -7, Dib, Hist., VI, p 76). Nous nous restreignons aux chroniques de guillaume de Tyr, texte latin. (Guillaume de tir, Hist.liber vII, c. XIII, P. 297). Arqua de Phénicie se trouvait sur une colline aux pieds du Liban. La ville fort fortifiée” munitissime” résista aux vaines tentatives du comte de Toulouse. Alors que le siège se traînait sans résultat, les croisés organisèrent une sortie contre Tripoli. Ils se heurtèrent au gouverneur de la ville à la tête de ses gens; la bataille s’engagea sous les murs des Tripolitains veineux se retirèrent derrière l’enceinte fortifiée. Une fois la victoire obtenue, les Croisés dit le traducteur. “ ilecques firent la feste de Pasqués le disiesme jour d’avril”, Rentrés à Arqua, ils décidèrent de plier bagage et de reprendre le chemin de jérusalem. Ils firent cinq milles de route et montèrent leur camp devant la ville de Tripoli. (cf. Guillaume de Tyr. Op. Cit., ch. XXI, p. 310 note). (Le chroniqueur emploie le terme latin “Ante” qui peut être traduit par “devant” ou bien par “ avant” : Ayant donc fait 5 milles 7 ou 8 Kilomètres de route les Croisés n’étaient pas censés avoir encore traversé le pont d’orthosia distante de 14 Kms de tripoli sur le fleuve Al-Bared. Ceci semble avoir fait dire à certains historiens que les Francs avaient rencontré, pour la première fois, les maronites sur le territoire de Arqua (T.L.P.).

 

Ils reçurent alors des visiteurs “Lors vindrent en l’ost Suriens qui abitaient seur la mont de Libane qui est près des cité envers Oriant, mout haut. Icils estoient de notre loi; si estoient venus veoir noz baroms par eus saluer et par fere joie.”

 (Traducteur de Guillaume de Tyr, Hist. Liber VII caput x xI, p.310).

“Avertis de l’approche des Croisés. Continue Ristelhueber les maronites abandonnèrent aussitôt les sommets du Liban pour venir témoigner aux nouveaux arrivants leur joie et leurs sentiments de fraternité ““ Ristelhueber, op. Cit., p. 42)

 

Michaud et Roujoulat, cités par Ristelhueber, reconnaissent dans leur correspondance d’Orient en 1836, dans ces Syriens du Liban et de Cyr les maronites habitants de la montagne. D’ailleurs, le fait rapporté par guillaume contemporain des évènements. Les croisés reprirent leur marche sur Jérusalem. “Li suriens se mistrent avant pour conduire l’Ost…”. Les Maronites les accompagnèrent, leur indiquant chemins et passages jusqu’a ce qu’ils parvinrent à la ville Sainte. Quel était le nombre de ces maronites mis à la disposition des Francs? Le P. Lammens écrit dans la”Syrie” que les Maronites fournirent des guides et un contingent auxiliaire. (Lammens, la Syrie, p. 146). Douaïhi dit un groupe et le traducteur de guillaume de Tyr écrit “ Li Surieus “.

 

Ni l’un ni les autres n’en précisent le nombre. Cependant Maxime Montrod rapporte à ce propos que l’armée franque comptait, à son arrivée à Arqua, cinquante mille environ quand elle parvint à Philipe Hitti place cette première rencontre entre Francs et Maronites à Batroun (cf. Hitti, Hist., p. 347)

 

Alors que Ristelhuber suivant guillaume de Tyr fait coïncider ce premier contact devant Tripoli. “Lorsqu’ils mirent le pied sur le territoire de Tripoli, ils firent la rencontre des Maronites (Ristelhueber, op. Cit., p. 42).

 

Jérusalem, elle en comptait plus de soixante[6]. Peut-on déduire, que les Emirs de la Montagne avaient mis à la disposition des croisés quelques milliers de leurs meilleurs archers. L’EVÊQUE de Tyr, lui-même, qui ne cache point son antipathie à l’égard de Maronites, ne cesse point de répéter combien la Collaboration de ces derniers avait été précieuse pour les Croisés dans leurs conquêtes.

 

 

 

B - Le Conté de Tripoli

 

 

1-   Akkar : Marche Frontière

Le Conté de Tripoli, situé entre le Royaume de Jérusalem au Sud et la Principauté d’Antioche au Nord, occupait le long de la Méditerrané une étendue de 130 Km environ[7]. Graphiquement, le Conté pouvait avoir la forme d’une outre, gonflée en son milieu et rétrécie à ses deux extrémités Nord et Sud. Au Sud, la  frontière, partant de Nahr-El Mouàmilteïn, remontre en largeur vers El Mouàmiltra à l’Est, suit la ligne des crêtes, cend dans la vallée de l’Orante jusqu’à Rafanée puis elle dévie franchement vers le Nord où elle s’arrête au bord de la mer, délimitée par le Nahr-Marquié. Le territoire du comté mesure ainsi 130 Km de longueur- (direction Nord-Sud) alors que sa largeur est aux environs de 60 km.

 

De façon générale, au dire de Jean Richard, le Conté de Tripoli s’est installé sur une corniche littorale, plus large au Nord qu’au Sud, entre la mer et le Liban dont il contrôle les passages. Le plus important parmi ceux-ci est le passage de la Boquei’aa. C’est par là que les raids francs gagneront les territoires musulmans, mais c’est par là aussi que les musulmans viendront attaquer le Conté. En 1112 Tancrède mourant léguait les acquisitions faites dans la trouée de Homes à son filleul pans de Tripoli.

 

Cette donation allait délimiter pour un certain temps le territoire du comté.

Le conté était relativement petit, mais ses frontières étaient trop éparpillées et par conséquent exposées aux invasions. L’armée comtale, assez restreinte, ne pouvait, à elle seule, répondre à tous les besoins de la défense.

 

Le comte gagnait donc beaucoup à diviser le territoire en fiefs, c’est que “ les fiefs lui doivent des services”. Les comtes possèdent les redevances domaniales comme les pesants que le comte Guillaume prélevait sur les boeufs des Syriens travaillant dans les Villages. Ils lèvent, en outre, des “ton-lieux” qui pèsent sur les achats et les ventes, des droits de péage sur les frontières et les principaux passages. Outre ces perceptions dont se nourrissaient directement les finances du comté, les seigneurs étaient tenus d’apporter à la caisse comtale, leurs redevances seigneuriales. Les concessions territoriales étaient grevées d’obligations monétaires et surtout militaires. Les seigneurs étaient obligés, soit de combattre au côté du comte avec un nombre déterminé de chevaliers et leur suite, soit de payer les frais de chevaliers qui assureraient le service à leur place dans l’armée comtale.

 

Les seigneurs, en plus, devaient avoir dans leur suite, un groupe d’homme d’armes, soit pour défendre les fiefs dont ils détenaient la seigneurie, soit pour défendre certains points stratégiques confiés à leur garde par le Comtes. Aussi, les seigneurs avaient-ils recours aux mercenaires et surtout aux paysans de leurs casaux. Par ailleurs, le comte avait à ses côtés des compagnons d’armes en faveur desquels il devait établir des Fiefs.

 

Au rapport des historiens[8]. Les Latins s’étaient concentrés dans les grandes villes où leur noblesse, bientôt acclimatée aux modes du pays, s’adonnait ardemment aux douceurs de la vie orientale. Quant au menu peuple qui n’était pas rentré en Europe, une fois ses voeux de pèlerinage accomplis, lui aussi, s’était massé dans les grands centres, organisé généralement en colonies urbaines commerçantes. Dans les campagnes, l’occupation franque était totalement dépourvue de base rurale. Les nobles, avec leurs hommes d’armes, s’installèrent dans  quelques forteresses construites ou conquises par eux. Comme les conquérants antérieurs, ils établirent ces retranchements en dehors des agglomérations indigènes[9]. (Cahen, op. Cit., P. 327).

 

 

2-   Organisation juridique et militaire

Faire la Géographie féodale exacte du Akkar est très difficile, vu que les chartes seigneuriales, conservées, sont peu nombreuses et que le nom du baron n’est pas toujours révélateur. Aussi nous limitons-nous à suivre les traces de certaines familles dont le nom revient dans les documents qui concerne cette partie du Conté dans l’espoir de jeter quelque lumière sur la période croisée du Cobiath dont l’histoire reste enveloppée d’un silence déconcertant.

 

Intimement liée à l’histoire du Conté Tripolitain l’histoire des Croisés au Akkar, et au Cobiath en particulier, passa par deux phrases importantes: la période du gouvernement comtal proprement dit, à caractère seigneurial féodal, et la période des Ordres militaires.

La première moitié du 12ème. S. vit la naissance de trois grandes seigneuries dans le Akkar.

 

 

·        Archas :

Dans les basses plaines, la ville fortifiée de Arqua devait constituer le centre d’une seigneurie dont dépendaient les Casaux de la région environnante. Comprenait-elle toutes les places-fortes voisines comme celles du ruban maritime? Qui en furent les maîtres? Les documents ne le disent pas. Tombée aux mains des Francs, c’est Bertrand qui la fit occuper par les siens à partir de 1108 ou 1109 selon R. Grousset[10] , la ville, selon toute probabilité, fit partie du domaine comtal propre jusqu’à la fin, car, au point de vue stratégique, elle constituait au Nord, la clef de Tripoli. Nous voyons les comtes prendre, souvent, Arqua comme lieu de refuge ou centre de ralliement de leurs armées. Elle fut confiée aux chevaliers du Temple, pour un certain temps.

Serait-ce à la suite de séisme de 1170? Arqua fut le siège d’un double épiscopat, Latin et maronite[11]. Les Maronites du Cobiath dépendaient juridiquement de l’évêque de Arqua[12].

 

·        Le Guibelacard :

Le Guibelacard à quarante kilomètres environ, légèrement au Sud-Est de Arqua, le château du Guibelacard ou Gibelacar (aujourd'hui, Akkar-El Atiqua ) fut le point de départ d’une importante seigneurie une fois passé aux mains des francs à la suite d’un traité conclu en 1109 entre Bertrand et Toghtekin, atabeg de Damas.

 

Quelle fut l’étendue territoriale de cette seigneurie?

Quels en furent les maîtres?

 

A la première question, tout essai de réponse resterait vague, les documents ne sont pas clairs et toute délimitation sur le terrain, faute de preuve, s’avérerait aléatoire.

 

Touché par le Séisme de 1170, il confié aux hospitaliers du Crac par Amaury roi de Jérusalem lors de l’emprisonnement de Raymond III de Tripoli (1164- 1172). Cette clause n’est pas de suite et sauf les périodes où le fief fut directement entre les mains des comtes, nous connaissons le nom de deux familles qui gouvernèrent tour à tour la seigneurie. Les Astafortis, d’origine italienne, sont connus de 1177 à 1187[13]. Puis, nous savons que c’est Raynouard II de Nephin qui, en 1205, épousa l’héritière de la seigneurie. Les Puylaurens qui possédèrent de domaines dans le voisinage, furent-ils jamais maîtres du château? Certains historiens le pensent[14] .

 

·        Le Crac :

Tancrède d’Antioche s’empara de Hossn-EL Akkrad vers la fin de l’année 503 de l’Hégire juin 1110[15]. A la mort de Bertrand en 1112, Tancrède devint tuteur du jeune Pons de Tripoli à qui il céda une partie de ses conquêtes, entre autre, le fameux château. De 1112 à 1142, data à laquelle, Hossn-EL Akrad devint le “Crac des chevaliers”, qu’en advint-il ? Il a donné probablement lieu à la formation d’une seigneurie dont nous connaissons peu de choses. Une charte de 1128 nous apprend Salem, de deux maisons et d’une vigne sise au Crac[16]. En 1142, Raymond II de Tripoli fait don à l’Hôpital, du Crac, avec l’agrément de Guillaume du Crac. Ce dernier dut, vraisemblablement, être détenteur de la Seigneurie puisque le conte se proposa de l’en dédommager en lui taillant un nouveau fief aux dépens des Maronites du Liban (Raisagium montanee et la Cavea Davidis Siri[17]. Depuis quand, cette famille détenait-elle la seigneurie et quelle était l’étendue de celle-ci? C’est à quoi nous ne saurions répondre.

 

 

      

3-   Le Cobiath : fief du felicium au domaine comtal ?

Nous avons déjà signalé qu’en 1112 Tancrède mourant léguait ses possessions au Akkar à pons comte de Tripoli: Parmi ses vassaux il y a une famille provençale, les Puy laurens. Les seigneurs du crat et du Gibelacar ont trouvé des châteaux ou des fortins déjà faits et par conséquent pas trop difficile à aménager. Les Puy Laurens se trouvaient dans une situation plus critique il fallait d’abord trouver une résidence. Les emplacements ne manquaient point, non plus les amas de pierres taillées. Les civilisations ou mieux, les conquérants antérieurs y avaient pensé.” Château détruit, château vite reconstruit ”ils optèrent pour l’éperon stratégique du Felicieum à Mounje et pour le Lacum toujours à Rocaliser. Pierre, cité à partir de 1117, s’en empara et bâtit ou restaura le fortin dont les traces se voient encore à l’Est du plateau. La charte de 1142 nous renseigne que le Felicium et le chacun ou Latum furent accordés à l’ordre de l’hôpital. Les premières années (1112-1117) de la vie de ce fief restent vagues. Sou histoire ne commence à se préciser qu’à partir de Pierre. Les Ruylaurens, famille provinciale originaire du tarn-arrondissement Lavaur furent-ils compagnons de Raymond de Saint-Gilles ou bien firent-ils partie de la suite de Bertrand? Les Puylaurens furent-ils seigneurs du Gibelacar comme le pense Jean Richard? Le cas échéant, la seigneurie aurait couvert les territoires du Dreibe et du Cobiath jusqu’à “la ligne du partage des eaux” ou bien les Puylaurens simplement barns du Felicium ont été les seigneurs du Cobiath de Nahr El-kébir jusqu’au Hirmel? Dès 1142, le Cobiath fera partie de la “ principauté religieuse” de l’Hôpital et son sort sera lié à ce lui du Crac. Mais avant cette date à qui appartint-il? En raison de sa proximité géographique du Felicium, il a dû appartenir au fief des Puylaurens bien que nous pensons qu’une partie de ce district ait dû rester passion comtale pour la simple raison que les comtes se réservaient un passage à travers les divers fiels pour leurs entreprises personnelles et qu’une des routes qui mènent à l’Orante y passait sans nul doute. (cf., Richard J. conté p. 63).

 

 

 

 

C - Croisés et Maronites : Relations Privilégiées

 

“Les premiers rapports entre les Francs et leurs sujets indigènes, même chrétiens, n’avaient pas été sans heurts”…  affirme C. Cahen[18].

 

La population chrétienne tournait, de nouveau, les yeux vers Byzance qui, sous Alexis Comnène, commençait justement à se ressaisir, quand les nouvelles de la première Croisade parvinrent en Syrie. Les chrétiens, considérant les nouveaux venus surtout comme des serviteurs de la politique byzantine, favoriseront la conquête dans l’optique d’y retrouver les anciens avantages qu’ils avaient perdus lors du règne abbasside. Cependant, parmi ceux qui avaient applaudi à l’avènement des Croisés, quelques uns ont, vite cessé de le faire, mais ils ont tournent leur regard vers le monde environnant.

 

Entre, les Monophysites, qui, indifférents au changement de suprématie politique, étaient toujours prêts à se soumettre au plus fort et les Francs ne trouveront pas en eux de sujets sûrs[19]. Cependant, au dire de Cahen, chez les Maronites seuls, en raison du voisinage journalier de la totalité du peuple avec les Francs, l’union correspondait à quelque chose d’effectif[20]. Plusieurs orientalistes et la plupart des historiens locaux font, sans réserve, l’éloge de l’entente et de la collaboration franco-maronite[21]. En réalité, les choses ne se passèrent pas sans heurts, et, pour un bon éclairage, une certaine distinction s’impose.

 

Si les relations entre Latins et Maronites dénotent un rapprochement visible sur le plan religieux, rapprochement qu’on pourrait classer sous le signe de l’unité de foi; sur le plan social et politique, malgré la fierté de l’un et l’arrogance de l’autre, les rapports, entre le deux peuples, mis à part certains moments difficiles, furent de “ bienveillante cordialité”.

 

Sur le plan politique, les Francs ont introduit en Syrie des institutions occidentales dans l’état où elles se trouvaient à la fin du XI s. en Europe. Le fait est affirmé sans contestation par les ”Assises bourgeoises de Jérusalem:“

” Chose est seure, quand Antioche fu conquise par crestiens, que Boemont en fu seignor, qu’il y mit les usages tels comme il vost, et aussi le comte de Toulouse qui Fu Seignor de Triple “ [22]. Mais les nouvelles institutions ne furent pas seules à régler la vie du pays, car elles ont été adaptées à diverses institutions locales conservées par eux. Les Francs, en d’autres termes, ont  respecté les coutumes en vigueur dans le pays quand celles-ci ne s’opposaient pas à leurs intérêts.” C ‘est en effet la coutume qui règne même si bien que par elle les indigènes pourront récupérer des avantages enlevés par la conquêtes[23] “les fidèles des diverses confessions religieuses se grouperont en communautés autonomes dont les chefs respectifs règlements généralement les différends intérieurs.

 

Certaines prescriptions qui semblaient nouvelles n’étaient en réalité que la reprise de règlements antérieurs aux Francs. Nous avons déjà signalé que les Maronites retirés dans les montagnes du Liban, formaient une sorte d ‘émirat autonome sous la direction de leur Patriarche et la conduite de leurs chefs. Une double raison nous conduit à penser que les Francs ont continué à respecter cette autonomie. D ‘abord les Maronites n ‘ont cessé, durant tout le règne latin, d ‘élire leurs propres princes. Une liste complète de ceux-ci a été établie par le père Youssef Maroun[24]. Lors du débarquement, à Saint-Jean

 

D'Acre, de la croisade Française conduite par Saint Louis, l'émir Sim'aan alla à sa rencontre à la tête de 25 mille hommes. Une lettre, écrite par le saint roi au  ” Prince des Maronites “ et à leur patriarche et datée de l ‘année 1249, en fait foi (a) .

 

La seconde raison se base sur une simple constatation: parmi les donations faites par les comtes de Tripoli en faveur de l ‘Hôpital de Saint-Jean, rares sont les casaux de la Montagne cités dans les chartes, alors que celles-ci énumèrent presque la totalité des noms de villes et villages du littoral. Ceci nous ramène à mettre en doute l ‘existence d ‘une seigneurie manque à Bcharré, proposition faite par le P. Lammens et suivie, dès lors, par d ‘autres médiévistes français qui, tous, croient avoir reconnu Buissera dans la ville des Cèdres. Nous dénions cette proposition pour les motifs que nous venons d ‘exposer et surtout parce que personne n a retrouvé aucune trace de construction franque : ni à Bcharré, ni à Ehden, ni dans le district de Joubbé tout entier. Notre opinion s ‘appuie en outre sur les oeuvres des historiens maronites et sur la tradition locale. Les vestiges de l'ancien borj mentionnés par Lammens et disparus depuis, ne sont d'après la même tradition que les restes de la qal'aât des Emirs de la Montagne[25]. Aussi, faudrait-il peut-être trouver à Buissera ou Busarra un autre équivalent.

 

Une autre preuve de cette autonomie de la Montagne Maronite est donnée

D ‘une façon indubitable, par le geste des Francs cherchant refuge auprès de leurs confrères lors de leur fuite devant l ‘invasion de Baybars. Ils accouraient vers les montagnes persuadés  qu‘ils trouveraient un cordial accueil au près des Maronites. De fait, ceux-ci ne manquèrent pas de répondre à leur confiance; ils leur offraient la plus large hospitalité. Le Pape Alexandre IV, rend témoignage au dévouement des Maronites en cette occasion[26].

 

Les historiens maronites relatent la collaboration franco-maronite, Guillaume de Tyr ne cache pas son admiration devant l ‘habileté de leurs archers et Jaques de vitry les considère comme les plus précieux auxiliaires des Francs.” En 1268, après avoir inquiété  Acre… Baybars paraît devant Tripoli, puis gêné par l ‘impossibilité de réduire les habitants du Liban encore enneigé se retire vers le Crac des Chevaliers[27] “. Ce texte de Cahen confirme parfaitement les assertions de Douaïhi qui affirme que la ville de Tripoli ne tomba entre les mains des musulmans qu‘après la défaite des Montagnards en 1283. Pourtant, la défaite de l ‘armée comtale devant Mont-Pélerin en 1137, l ‘assassinat de Pons de Tripoli par les ” Suriani “ et la réaction brutale de Raymond II, tout ceci révèle une gêne latente chez le peuple Maronite qui se détache des Francs. Il en est profondément déçu. Cette déception provient précisément de ce que les Francs de la Conquête n ‘ont pas eu la délicatesse de ménager la fierté d ‘un peuple qui, à travers toute son histoire, y a trouvé sa raison d ‘être[28].

 

Si la Montagne gardait son autonomie et les Emirs étaient tenus en bonne considération par leurs sujets, la noblesse citadine, principalement franque vivait dans un cercle clos, n ‘admettant point parmi ses rangs l ‘aristocratie maronite pourtant fort cultivée et c‘est  à peine que la masse populaire était indigène. Ce chauvinisme outré des nouveaux arrivés fit des Francs seuls seigneurs du pays, alors que les autres étaient réduits à une vassalité presque servile. Hormis la Montagne, les gros propriétaires étaient Francs tandis que les paysans étaient tous indigènes.

 

Le féodalisme occidental s ‘était transféré, et d ‘une façon brutale, en Syrie. Les paysans, qui avaient survécu aux injures du temps, eurent la nostalgie des Abbassides.

 

 

 

D - Les Maronites au Cobiath

 

 

Les Puylaurens ont vite fait de construire leur résidence.

Maisie fallait penser, à repeupler la seigneurie. Le pays était habité, à leur arrivée, par des tribus Kurdes et Turcomanes, de petits groupes de Nsaïryés, quelques chiites et de rares chrétiens, maronites et autres. Les Kurdes et les Turcomans, au rapport de Cahen[29], saisis de peur, avaient fui devant les armées franques.

 

Les nsaïryés émigrèrent progressivement vers la chaîne côtière, les”montagnes des Alaouites “ où ces derniers préparaient leur futur état. Les nomades et les Arabes, bons à paître les troupeaux, les autres éléments étaient mal vus politiquement des Latins, ils pouvaient coopérer à l ‘infiltration musulmane plutôt qu‘à aider à la défense. Il fallait surtout des paysans pour la culture du territoire. Les montagnards maronites reprirent le chemin du Nord. Cette première extension maronite, sous les Francs, dut probablement être faible. Ils étaient chez eux à la Montagne et aucun appât ne les poussait à la quitter. Malgré la rareté des ressources tout les incitait à se cramponner à leurs rochers arides. A la Montagne, il y avait l’ambiance, le Patriarche, la sécurité et surtout les impôts habituels; on vivait tant bien que mal.

 

Dans les parties orientales du comté, ils allaient affronter un nouveau mode de vie, subir de nouvelles impositions fiscales, vivre une nouvelle réorganisation sociale. Il fallait, en plus, abandonner leurs refuges rupestres, leurs chefs et leurs prélats pour se soumettre à des étrangers, gagner un pain plus facile peut-être mais à quelles conditions!

 

La sécurité paraissait très précaire, les dévastations causées par les incursions musulmanes répétitives s ‘avéraient trop lourdes. Se rappeler le siège du Crac en 1115, les campagnes turcomanes de 1132 et 1137. Les entraves au commerce étaient multiples; l’impôt de la ”  taille “, les dîmes à l ‘Eglise Latine; l’impôt sur les animaux et les redevances en nature. Tout ceci, dut retarder, le retour massif des Maronites au Cobiath  jusqu‘après l ‘année 1142. 

 

Les donations faites par Raymond II Tripoli en faveur de l ‘ordre de l ‘Hôpital constituèrent sur les frontières orientales du Comté une sorte de” Principauté ecclésiastique “ autonome. Les Hospitaliers réorganisèrent la défense: pour cela, ils firent de Hossn El-Akrâd, le fameux Crac des chevaliers ; ils garnirent de défenseurs les autres châteaux, construisirent d ‘autres postes fortifiés et remirent ainsi la sécurité. L ‘Ordre avait demandé des concessions territoriales que le comte se hâta d ‘accorder. L ‘institution de ces domaines en état indépendant fut complétée par diverses exemptions d ‘ordre financier. L ‘acte de cession du Crac en 1142 conféra aux sujets de l ‘Hôpital l ‘exemption de tous les droits commerciaux dans le comté. L ‘instauration du nouvel    ” Etat “ encouragea le retour des Maronites dans le Cobiath et une forte communauté s ‘organisa, dès lors, sur le territoire.

 

Tout au début, les relations entre indigènes et Francs commencèrent parfois mal, mais une fois que la société franque ne fut composée que d ‘une majorité de natifs locaux, une profonde compréhension régna entre les deux peuples[30]

 

Sous l ‘influence des facteurs climatiques, les Francs s ‘orientalisèrent, et, le temps fit le reste. Les chrétiens, les Maronites surtout, reprenant des coutumes contractées sous la domination islamique, assurèrent les services de l ‘administration et s ‘adonnèrent à l ‘enseignement des sciences de la philosophie, des Mathématiques et de l ‘astronomie[31].

 

Les musulmans- mêmes jouissaient d ‘une liberté de culte totale.

” Chrétiens et musulmans jouissaient d ‘une totale sécurité quant  à leurs personnes…  Nous travers âmes bon nombre de villages et de fermes dont la population musulmane vivait à l ‘ombre des Francs, dans un grande prospérité- Allah nous garde de telles attractions ! - Leurs maisons leur appartiennent en propre, comme ils sont libres de leur argent. Beaucoup d ‘entre eux comparent leur aisance à la misère de leurs confrères dans les pays limitrophes “[32].

 

En somme, pourvu que les habitants rendent aux seigneurs les services qu’ils attendent d ‘eux, les seigneurs ne tiennent pas à se compliquer l ‘existence en intervenant dans les détails de leurs affaires. Pour toute leur vie et relations privées, les habitants conservent leur droit propre. Ils gardent également leur administration locale dirigée par leurs chefs, les   ” Raïs “.

 

La communauté maronite du Cobiath a du avoir ses propres institutions religieuses, en quelque sorte, le seigneur auprès du peuple.

 

Le peuple attaché à ses traditions ancestrales ne pouvait concevoir une autre autorité que celle de son propre clergé. A la lumière de la documentation actuelle, les Maronites ne semblent avoir jamais eu de siège épiscopal dans le Cobiath et aucune tradition ne nous permet de le supposer. Historiquement et dès le début du Christianisme, Arqua avait été le siège d ‘un diocèse ecclésiastique englobant tout le Akkar. Nominalement, à l ‘arrivée des Croisés, l’évêché de Arqua persistait toujours. Bien que les évêques maronites ne fusent tenus à résider officiellement dans leurs diocèses jusqu au début du XVIII s., les besoins du service maronite progressivement accru à partir de la seconde moitié du XII s.

 

 

1-   La paysannerie Maronite au Cobiath

Les paysans maronites se divisaient généralement en trois classes : les petits propriétaires, les métayers et les bailleurs. Les serfs formaient de rares exceptions.

 

Dans son installation dans les pays conquis, la féodalité franque suivit un régime militaire: l ‘important, dans ce cas n ‘était pas l ‘appropriation du terrain, mais le gouvernement du territoire; ceci leur assurait leur dû sans les tracas de la gérance domaniale. La plupart des seigneurs étaient de gros propriétaires mais ils ont rarement acquis ou étaient de gros propriétaires mais ils ont rarement acquis ou étendu leurs possessions au détriment des Chrétiens(a) .

 

Ils ont laissé aux Maronites leurs propriétés et leurs lopins de terre. Au Cobiath, les paysans-propriétaires ne devaient pas être assez nombreux, malgré l ‘assertion d Ibn-Jobeir, la plupart des Maronites ayant déserté leurs villages pour rejoindre leurs confrères de la Montagne, lors des conquêtes précédentes. D ‘autre part, parmi les nouveaux émigrés, peu nombreux devaient être ceux qui avaient les moyens pour se permettre l ‘achat d’une propriété. La présence de cette classe paysanne est, quand même, attestée par l’existence des    ”alleus  “, impôts levés sur les biens laissés aux mains des indigènes[33]. Après 1142, la grande propriété appartenait soit à l ‘ordre de

 

L’Hôpital, soit aux notables indigènes. Dans tous le cas, ni l ‘ordre, ni la féodalité ne s ‘adonnaient aux travaux des champs, leurs terres étaient toujours exploitées par des serfs ou louées à des individus ou à des collectivités même religieuses[34].

 

Or l ‘exploitation s ‘effectuait, selon les traditions en vigueur, par louage à bail ou par moitié. Le partage par moitié était de règle générale pour les champs des paysans[35]. Le partage englobait tout : gain et frais(a) .

” Le paysan n ‘avait pas le droit d avoir une propriété dans son village; le pays appartenait à l ‘Etat qui le cédait en bail aux féodaux. Ces derniers partageaient les récoltes par moitié avec le paysan en plus des obligations diverses dont le terrain était grevé… “

…” les paysan Libanais, suivait dans ses obligations agraires certaines coutumes traditionnellement commues. Le propriétaire et l ‘exploitant tenaient à mettre en application la méthode du métayage, alors fort en vogue. Il s'agit d'un partage: l'un offre le terrain et l'autre son travail… “

 

Nous venons de signaler que le métayage se basait sur un double apport: le terrain (Audé) du propriétaire et le travail du paysan. L ‘accommodement qui réglementait le métayage s ‘appelait  ” Chartyyé (Compromis) dans lequel on notait les outils et les récoltes. Si ces derniers augmentaient au départ du paysan, le propriétaire l ‘en dédommageait mais s ‘ils diminuaient, le paysan était tenu à indemniser le propriétaire… “.

 

Ceci explique l ‘abandon de certains villages et leur ruine.

” Le terrain a besoin de boeufs pour le labourage et le fumier. Si les boeufs appartiennent au propriétaire, celui-ci se fait rembourser la moitié du prix et laisse l ‘autre moitié au paysan contre soins et fourrage. La moitié de la progéniture revient de droit au propriétaire. Le lait appartient au paysan, mais il en fait, souvent, cadeau aux propriétaires… “.

 

Cette classe de paysans devait être la plus nombreuse, car en cas de mauvaise saison causée par la sécheresse, l ‘incursion des autre elles, la grêle ou les mouvements sismiques et tous ces malheurs furent nombreux au témoignage de Douaïhi le paysan n ‘était pas trop perdant puisque le propriétaire partageait le frais. La classe des loueurs à bail devait être assez restreinte car il fallait au paysan assez d ‘audace pour affronter le désastre des saisons mortes. Somme toute, cette paysannerie Cobiathine vivait dans une aisance relativement notable car  ”Les Syriens Chrétiens, dit P. Des-champs, ayant reçu du Comte de Tripoli des privilèges et des garanties pouvaient vivre en paix[36] “.

 

 

2-   L'agriculture dans le Cobiath

Les Francs traversèrent la vallée de l ‘Oronte à petites journées. Ils eurent le temps, une fois reposés, de se laisser

” La semence est prélevée sur la récolte avant le partage. Mais si le paysan prélève la semence sur sa part, il aura, en contrepartie, le foin… “.

” Le paysan répondait à l ‘appel du féodal en cas d ‘un service à rendre (aouné = entraide) d ‘une mission à remplir ou bien d ‘un désir à réaliser sans aucune hésitation … “.

” … Les paysans constituaient la réserve militaire du féodal. Ils accouraient à lui avec armes et vivres à la moindre alerte soit pour dompter un rival fougueux, soit pour défendre le pays… “.

KHATER Lahd, Attaqalid waladat allubnanié (coutumes et traditions Libanaises) Beyrouth 1985, 2 volumes.

 

Imprégner par la beauté et la variété des sites. Plus ils avançaient vers le Sud, plus la douceur du climat flattait les sens des hommes de Saint-Gilles leur rappelant le Languedoc natal. Ils remarquèrent la fécondité des lieux, le charme des spectacles, la multitude des arbres et la variété des fruits dont certains n ‘étaient pas alors connus en Occident. Ils furent frappés par la canne à sucre, et son jus rafraîchissant, abondante dans la région de Tripoli. Plus tard ils en rapporteront des semences en Italie[37]. Jaques de Vitry qui traverse le pays en 1265 n’essaie point de réprimer son admiration et son enthousiasme devant la richesse des moissons dans la Boqeiaa et Burchard de Mont-Sion, en 1282, affirme avoir dégusté les meilleurs vins à Nephin.

Tout ceci nous rend présente à l ‘esprit une réalité, le problème des vivres qui fut toujours pressant pour les armées franques. Il fallait assurer les denrées nécessaires sur place, car on ne pouvait, indéfiniment, compter, sur les apports extérieurs en laissant le sort des armées comtales à la merci des navires pisans et génois.

 

Dans son étude du choix des installations fortifiées un lieu dont le voisinage fût fertile et pût fournir des ressources abondantes et variées[38]. Les chroniqueurs et les voyageurs parlent maintes fois des terrains de culture qui environnaient les châteaux et servaient aux garnisons.

 

Ils s ‘étendent parfois sur la description du territoire avoisinant, sur la beauté du paysage, sur les amples moissons, les riches pâturages où paissaient de nombreux troupeaux, les plantations d ‘arbres fruitiers et de légumes qui assuraient à la troupe une large subsistance.

 

La paysannerie était tellement importante qu'elle constituait parfois une clause centrale dans les traités stipulés entre Francs et musulmans. Les chroniqueurs nous rapportent que l accord de l'an 1110, conclu entre Tancrède d'Antioche et Redwân d'Alep ne fut définitif que lorsque Redwân eût, au printemps suivant, renvoyé, sur la sommation de Tancrède, les familles des cultivateurs de Djazr, qui s ‘étaient  enfuies à Alep pendant les hostilités[39]. Or ceci nous amène à nous demander: est-ce que les francs en général et l ‘Hôpital en particulier, vu cette importance de la paysannerie, ont-ils eu une politique agricole quelconque? Nous n ‘avons aucune trace, affirment les studieux, de ce qu‘on pourrait appeler une politique agricole des Francs[40]. Les Hospitaliers avaient tout avantage à garder dans leur voisinage des villageois qui cultiveraient leurs terres et leur assureraient la main d‘oeuvre nombreuse dont ils avaient besoin pour leurs travaux de construction. La nécessité de subvenir à leurs besoins en vivres, amena les Hospitaliers à veiller au bon état des cultures et à retenir les paysans des frontières.

”Ils distribuaient des semences, faisaient revenir les femmes des paysans enfuis lors d ‘une campagne, amassaient des provisions, ne négligeaient pas

 L‘aide des notables indigènes pour la remise en valeur des terres dévastées“[41]

 

 

3-   Les Ressources du Pays

Les chroniqueurs s ‘émerveillent généralement devant la richesse et la variété du Commerce Tripolitain. Certains ont trouvé de la peine à se frayer un passage parmi les marchands regroupés et les marchandises étalées à même le sol dans les ruelles des vieux  ” Souqs “. Ils expriment hautement leur admiration devant le luxe et la richesse des seigneurs orientalisés. Les jardins de la ville leur ont arraché des Cris d ‘émerveillement. En somme, beaucoup de renseignements nous sont parvenus à propos de Tripoli comme si toute la richesse du comté se trouvait dans sa capitale. Seules quelques bribes nous sont parvenues à propos des ressources de la campagne.

 

Une lecture, même brève, des chartes seigneuriales et un coup d ‘oeil jeté sur les vestiges du temps, peuvent élargir nos horizons à propos de la culture et de l ‘industrie dans le Cobiath.

 

Arbres fruitiers, Oliviers, vignobles, canne à sucre, froment, moulins, fours, huileries, poteries, soie, ce sont des mots qui reviennent souvent dans les chartes des donations comtales. Dans cette partie du Liban, appelée aujourd’hui  ” province du Nord “ l ‘histoire semble s’être arrêtée pendant de longs siècles. Ce n‘est qu‘à partir des années cinquante du XX s. que les rouages de la civilisation paraissent avoir repris leur marche…

 

Mais quelle lenteur mortelle! Les signes de la civilisation moderne ont à peine effleurée certaines contrées du Akkar alors que d ‘autres endroits, comme le Akroum, ne parais point avoir évolué depuis le XIIIs. Les mêmes villages et les mêmes fermes.

 

Des outres ancestrales faites en peau d ‘animal continuent à rendre le même service d’eau, balancées sur le dos des ânes. Dans l ‘artisanat on retrouve les même métiers d ‘antan et les petites industries n ‘ont pas évolué d ‘une façon sensible.

 

L'agriculture, principale ressource du pays, n’a pas beaucoup védué les même méthodes et les mêmes genres de culture persistent jusqu’à présent dans certains recoins du pays. Par contre, l’étendue des terres cultivables a reflué: plusieurs endroits dont les vestiges racontent la prospérité de jadis, accusent l’abandon ou bien, ils sont devenus des champs de fouille possibles.

 

Le pays devait connaître une culture intensive de l’Olivier. On remarque un peu partout dans les anciens centres, les vestiges de concasseurs, de pressoirs et de grandes installations huilières. Dans le seul village de Kfarnoun, au voisinage du Felicium, nous avons dénombré sept huileries anciennes sans, pour autant, avoir vu le beau vert-d’olive d’un seul olivier.

 

La vigne couvrait les coteaux ensoleillés du Cobiath et de la vallée de Nahr-El-Kébir. Au cours de nos randonnées dans la contrée, nous avons traversé de larges vignobles. La fabrication du vin, ayant diminué à partir des Abbassides qui l ‘avaient interdite, cette fabrication fut restreinte presque exclusivement aux collectivités religieuses. L ‘outillage très rudimentaire alors employé n ‘a pas laissé de témoins d ‘importance et les caves sont rares. Par contre, les petits viticulteurs se sont adonnés au tirage de l ‘arack. Le mûrier couvrait de vastes étendues. Le pain et le bourghol (genre de gruau) constituant la nourriture de base du paysan maronite, on faisait des semailles abondantes de blé, d’orge et de maïs. Bon nombre de chartes mentionnent des donations de moulin et de fours. Les moulins employaient la force propulsive de l’eau ou du vent. Les ruines de moulins à eau sont assez répandues; nous n’avons, cependant, pu déceler nulle trace de moulins à vent bien que la tradition locale affirme leur existence.

 

 

4-   L’élevage

L ‘élevage occupait, dans le pays, bon nombre de paysans. Il servait à la consommation normale dans habitants et en cas d ‘invasion ou de siège, on gardait de nombreux troupeaux dans les châteaux-forts pour les besoins de la garnison.

 

Le mouton devait être élevé dans la plaine à côté du chameau et sur les plateaux de Cobiath, alors que la chèvre devait prévaloir dans les montagnes boisées du Akkar.

 

Dans la zone montagneuse du Cobiath, les terrains cultivables étaient peu étendus, il fallait en gagner sur la forêt et beaucoup de ces terrains nouveaux portent encore les noms de ceux qui les ont déboisés: Kassarat tel ou tel… .

 

 

5-   Obligations agraires et militaires

Les Francs appliquèrent aux hameaux et villages syriens le nom de casalia ce qui  désigne des groupes d’habitations dans une exploitation rurale plutôt que des villages organisés[42]. Or la majeure partie des casaux dans la zone montagneuse devait être des regroupements familiaux. Les enfants construisaient autour de la demeure agrec paternelle d’autres maisons pour abriter leurs foyers respectifs. Ainsi la maison famille Beït tel ou tel- avec sa propre chapelle. L’installation d’une autre famille sur les lieux augmentait le volume du casal et donnait souvent lieu à la construction d’une autre chapelle. Ceci, vraisemblablement, expliquerait la présence de deux, trois et parfois quatre chapelles dans un même endroit, distantes, l’une de l’autre, de quelque cent mètres à peine(a) .

 

”  Certaines coutumes sont profondément enracinées dans l’âme d’un peuple: l’âme maronite est essentiellement mystique, vu que le peuple est né d’une souche religieuse. Or, avoir un pâtre ou un moine dans la famille est considéré comme une vraie bénédiction du ciel. Aussi, orienter les enfants vers le sacerdoce ou bien vers la vie monacale, n’a-t-il jamais été hors d’à propos dans un foyer maronite. En revanche, la tradition exige que les prêtres se succèdent au sein d’une même famille, un peu comme les métiers qui sont transmis de père en fils.

 

Rappelons, à ce propos, que le petit clergé n’est pas soumis à la loi du célibat ecclésial; par contre, la plus grande partie des prêtres maronites se marient avant l’ordination sacerdotale. Ceci explique le surnom Khouri (prêtre) devenu un nom de famille très répandu au Liban. Delà le fait, pour certaines grandes familles, d’avoir leur église particulière desservie par un prêtre des leurs, est chose fort courante dans les villages maronites du Liban. Donnons, une fois installés, les Maronites organisèrent leur propre vie sociale. Ils avaient des obligations mais ils ne devaient pas se sentir trop frustrés. Ils avaient été exemptés de beaucoup d’impôts qui entravaient l’agriculture et le commerce dans le comté. Certaines obligations fiscales persistèrent cependant, entre autre, la dîme et la taille.

 

La dîme, en nature et espèce, était redevable à leur propre clergé[43], la taille était perçue par les seigneurs. Elle pesait  “ per caput”  sur les animaux et les arbres.

 

Nous ne trouvions pas d’explication au morcellement ridicule du terrain, au partage de l’hérédité par tête de vigne, de figuier, de mûrier ou autre, surtout aux chicanes qui surgissaient entre paysans consanguins à propos d’une motte de terre, c’est que la taille conservée par les Mamlouks et les Ottomans était restée en vigueur jusqu’au mandat français en Syrie.

 

Le tempérament maronite étant plutôt enclin au calme de la vie montagnarde, le métier des armes n’a jamais attiré le paysan. Courageux, tenace et éprouvé dans les combats, il préfère l’araire à l’épée. Paysan-Soldat, les nécessités de survivre l’on rendu aussi familier avec les armes qu’avec la pioche ou la hache.

 

À titre d’exemple, la petite ville de Bcharré. Les habitants descendent de quatre grandes familles et chacune d’elles a son ou ses prêtres avec son église. Souvent, c’est la présence du prêtre qui est au départ de la construction de l’église mais bien souvent le contraire est aussi vrai.

 

En cas de pénurie de prêtres, un seul curé est chargé de servir plus d’un autel. L’exemple n’est pas rare dans la campagne Syrienne où, souvent, un seul prêtre dessert trois et même quatre paroisses. Disous, enfin, qu’il ne faut pas entendre le mot paroisse dans le sens moderne du terme, il s’agit, tout simplement, d’un regroupement de fidèles. Souvent, le curé suit ses paroissiens dans leur transfert de domicile: ainsi, le prêtre est, plutôt, curé d’une famille que d’une église.”

 

“ Dans un état comme le Comté de Tripoli, l’importance qu’avaient en occident les institutions militaires s’exagérait encore. L’armée comtale n’a jamais en d’effectifs très importantes. Pour suppléer à cette pénurie, les comtes trouvèrent sur place les effectifs nécessaires grâce à la présence de ces maronites … “(Richard op. Cit. P. 52, 53).

 

Si la solidarité entre chrétiens et l’intérêt commun peuvent expliquer la collaboration du début et la participation postérieure, comment expliquer la présence maronite, d’une façon permanente, dans les armées du comte et de l’ordre? Les paysans avaient-ils des obligations militaires directes ou bien par le biais de leurs Raïs, comme les autres seigneurs du comté? L’idée de mercenaire étant à écarter, il faudrait penser à l’autre hypothèse, sinon comment comprendre la participation massive des Montagnards à chaque fois que Tripoli se trouvait en danger!

 

La croisade instaurant une nouvelle “paxlatina “ en Syrie, permit aux chrétiens de retrouver la paix perdue depuis plusieurs siècle. Cette paix permit au peuple d’améliorer son niveau de vie et de penser d’une manière plus particulière aux choses de l’esprit. La foi enthousiaste des Croisés remit la ferveur dans le Christianisme maronite. Les entraves religieuses ayant été éliminées sous le nouveau régime, un renouveau spirituel s’opéra chez les Maronites; qui, au dire de Addouaïhi, se traduisit par la rénovation du culte et la construction de nouvelles églises.

 

Dès leur installation au Cobiath, les Maronites durent organiser le service du culte. Les ruines de leurs anciennes églises étaient toujours là, ils n’eurent pas de peine à construire leurs nouvelles chapelles sur les lieux-mêmes que leurs aïeux avaient déjà sanctifiés.

 

 

 

 

E - Eglise Latine et Eglise Maronite

 

Autant les chefs de la première Croisade aspiraient à se tailler des fiefs, autant le clergé de leur suite s’acharnait à se créer des sièges épiscopaux dans les lieux conquis.

 ” Dans quelle mesure, se demande Cahen, la croisade présentées comme une expédition au secours de la chrétienté en général avait trouvé une gloire réelle auprès de la masse indigène… “ .

(1) Nous n’avons pas é juger les intentions, les faits sont clairs. Dès Antioche, la colonisation de la Syrie avait commencé et avec elle, la latinisation de l’Eglise Orientale.

 

Une série d’évêchés et d’archevêchés furent constitués et partagés entre les patriarcats d’Antioche et de Jérusalem[44].

Les chefs, spirituels et temporels sont associés dans les décisions politiques importantes et participent ensemble aux expéditions militaires. Les princes participent généralement aux frais des constructions de lieux de culte et édifient, ” pro animabus suorum “, plusieurs maisons religieuses.

 

L’Eglise Latin d’Orient a sa propre organisation intérieure pareille à celle de l’Eglise-mère, avec chapitres diocésaines et tribunaux ecclésiastiques. Les trésors des églises latins sont dûs, pour bonne part, aux dons locaux et étrangers, aux confiscations faites sur les églises orientales et aux redevances imposées aux laïcs. Les Francs ont, sans doute, construit beaucoup d’édifices religieux, mais ils ont crée peu. Ils ont confisqué ou remis en état beaucoup d’édifices appartenant jadis aux Eglises locales ou bien, ils ont, simplement, rebaptisé des mosquées islamiques.

 

Les rapports entre Eglise franque et Eglises syriennes reflétèrent souvent le caractère colonialiste de la Croisade. ” L’attitude de l’Eglise latine, dit Cahen, a été, à l’égard des Eglises Orientales, quelquefois peu fraternelle [45]“.

Quant aux relations entre Eglise latine et Eglise maronite, nos historiens locaux se plaisent à en faire l’éloge sans réserve. Douaïhi qualifie ces relations de ” fraternelles “ tandis que Lammens les appellent ” de grande cordialité “.

 

Les Maronites entrèrent en rapport avec les Francs dès leur arrivée au territoire de Tripoli en 1099. Les circonstances renforcèrent ensuite ces relations. Cette cordialité s’explique aisément, dit P. Dib, quand on pense que déjà, à la veille des Croisades, les Maronites se proclamaient en parfaite communion de foi avec l’Eglise latine[46].

 

Les latins furent profondément touchés par l’accueil chaleureux qui leur fut réservé à leur entrée dans le territoire maronite[47], comme ils ne purent oublier leur généreuse collaboration. Aussi” de tous les indigènes, écrit E. Rey, ce sont ceux dont le législateur latin s’occupe le plus; ils sont toujours présents à sa pensée et ils en obtiennent une situation plus favorisée que toutes les autres populations indigènes “[48]. Le désir des Maronites du XII s. de se rapprocher des Latins d’Europe est fort compréhensible comme elle est compréhensible la ferveur lisible à travers le oeuvres de leurs historiens. Isolée dans un océan d’hétérodoxies religieuses, l’Eglise maronite, qui avait réussi à conserver sa foi intègre, avait hâte de la confronter à la foi catholique par le biais des représentants de Rome et en recevoir une confirmation légale(a).

 

Le peuple, lui aussi, désirait sortir de l’isolement auquel il avait été acculé depuis deux longs siècles; il avait soif de se sentir exister, partie intégrante du vaste monde chrétien, communauté d’élite réintégrée dans son élément. Il avait réussi jusque-là à sauvegarder son entité démographique au sein du marasme oriental, mais il avait payé trop cher son autonomie. La Croisade lui apportait l’espoir d’une sécurité sociale, le patriarcat avait soif de renouer avec la mer et ses profits.

 

Une lettre de Gabriel Ibn-Qelaï, écrite en 1494 au patriarche Sim’aan de Hadath, nous apprend  :”   Lorsque après la prise de Jérusalem, le roi Godefroy envoya porter la nouvelle à Rome, des envoyés du patriarche Youssef Al-Gergessi s’étaient joints aux ambassadeurs du roi “ . Le patriarche reçut du pape Urbain II une lettre qui se trouvait encore, sous le patriarcat de Douaïhi, aux archives de la résidence de Qannoubin[49].

 

En 1131, le peuple maronite alla en masse au devant du légat pontifical, Guillaume, qui venait d’amarrer au port de Tripoli. La même lettre citée plus haut nous renseigne que les notables du clergé et de la nation et le patriarche pour lors Grégoire de Halât (élu en 1121) se réunirent en sa présence et firent entre ses mains leur soumission au Saint-Siège.

 

Le chemin de Rome. Leur patriarcat ayant été formé pendant que toute communication avec l’Occident leur était coupée, ils n’avaient guère pu jusque-là entretenir de relations avec le Saint-Siège “. (DIB Pierre, histoire de l’Eglise Maronite, volume I, P. 77). 

 

Par ailleurs, les Maronites ressentirent Vite les avantages de cette nouvelle situation. Une place privilégiée leur fut réservée dans l’organisation du comté.

”  Venant de suite après les Francs… ils étaient admis dans la bourgeoisie, faveur les autorisant à posséder des terres et même à jouir de certains privilèges dont bénéficiaient les bourgeois francs [50]“.

 

Un vent de liberté soufflant sur la Montagne, le peuple quitta les réduits des vallées pour les coteaux ensoleillés et deux ans après la chute de Tripoli entre les mains des Francs (l’année 1111) le doux son du tocsin métallique (Naqous) remplaçant les tablettes en bois, lança son appel à la prière.

 

La latinisation de la discipline maronite, activée par le Cardinal-légat Pierre d’Amalfi, débuta sous Innocent III.

La lettre écrite par le page à la nation maronite contient les prescriptions suivantes:      ayant vu qu’il vous manquait certaines choses, ledit Cardinal a eu soin d’y suppléer par la prélats établis dans les contrées maronites portent, à la manière des Latins, les vêtements et les insignes pontificaux qui leur conviennent, se conformant en tout et avec plus de soin aux usages de l’Eglise Romaine[51].

La foi commune amena de bonne heure les Maronites à fréquenter les équenter les églises latines et à y célébrer sur les autels avec les ornements du clergé d’occident[52]. Rappelons à ce propos l’autorisation accordée par Constance de Sicile permettant aux maronites de célébrer sur les autels des Francs et avec leurs ornements. Toujours dans le même désir de rapprochement et d’union, les Maronites se prêtèrent à l’adoption de certains usages latins comme le port de l’anneau, de la mitre et de la crosse par les prélats, alors que les autres chrétiens d’orient n’en voulaient rien entendre[53]. Ces impositions directes, ou imitations assimilées, furent acceptées par les Maronites, soit pour répondre aux désirs de la hiérarchie latine, soit pour y avoir trouvé des avantages, ou mieux pour avoir considéré cela comme un signe de maturité culturelle.

 

Disons enfin que cette ” fraternité “ entre Francs et maronites nous paraît trop artificielle pour être vraie. Le fait de vouloir à tout prix latiniser l’Eglise maronite implique chez les latins un sentiment de supériorité qualitative; et l’aveu de leur infériorité. D’autre part la coupure entre latins et non-latins est certes particulièrement nette dans le cas des tribunaux d’Eglise: une bulle du pape Honorius III, nous apprend, qu’en effet, les Syriens n’étaient pas admis à y témoigner contre les Francs.

 

L’opulence du clergé latin était, par ailleurs, criante; Ce clergé ne payait pas d’impôts à l’Etat latin, et pouvait de ce fait, être considéré comme le plus riche propriétaire foncier de la colonie franque[54].

 ” C’est à cette opulence, écrit Pierre Coupel, que nous devons de connaître, soit par les témoignages, soit par le vestiges, tant d’églises et d’abbayes. Mais en revanche, les églises de certains de ces diocèses, généralement réservées à des cultes locaux, ne disposaient que de misérables ressources[55].

 

Parents riches, parents pauvres, avec tout ce que ceci comporte de conséquences psychologiques et matérielles. Voilà la réalité des rapports entre latins et maronites. Les impositions latines se manifestèrent enfin dans les programmes culturels et liturgiques maronites. Cette influence se fera sentir de plus en plus surtout à partir de la seconde moitié du XII s.[56].

 

 

 

F - Baybars envahit le pays: Sang et feu

 

”Dans sa forme la plus courante, la guerre médiévale était faite d’une succession de sièges accompagnés d’une multitude d’escarmouches et de dévastations à quoi venaient se surajouter quelques combats majeurs, quelques rencontres solennelles, dont la relative rareté venait compenser le caractère souvent sanglant “[57].

 

Le Cobiath vécut, sous les hospitaliers, une ère de prospérité. La paix, même relative, et l’allégement des impôts aidant, la contrée connut une concentration d’habitants jamais commue depuis les Byzantins. Ceci ne signifie pas que le pays fut totalement épargné durant cette période. Il connut plusieurs invasions militaires et se ressentit des effets des catastrophes naturelles qui frappèrent maintes fois la Syrie. Édifices du culte sur la tête des fidèles réunis pour la prière. En 1166, les armées de Nour-Eddîn dévastent le pays sous le regard courroucé mais impuissant des Hospitaliers réfugiés au Crac et du Comte de Tripoli emprisonné à Arqua avec son armée. Mais, à chaque fois, le pays se remettait vite et la vie reprenait son cours normal plus ou moins calme jusqu’à l’avènement de Baybars.

 

Le terrible Sultan mena, sans répit, la guerre aux Francs. Deux manifestations devant les portes de Tripoli n’aboutirent à rien grâce au courage des Montagnards.

“En 1266, le roi Azzâher attaqua Tripoli, il coupa les arbres fit engouffrer les fleuves (ÛæøÑ ÇáÃäåÇÑ) et démolit vingt-quatre de ses villages. Les Maronites attaquant en masse, il dut s’enfuir dans la direction de Hossn-El Akrâd”[58].

“Enfin, arriva Baybars. Aux environs de l’année 1270, la situation se détériora d’une façon grave et le pays vit la fin de l’occupation franque. Plusieurs villes et forteresses tombèrent entre ses mains les unes après les autres. Le crac des chevaliers succomba le 8 Avril 1271. Les Francs gardaient encore le gibelacard perché sur un promontoire au sein d’une vallées immense juste au pied du Qammou’aa presque inaccessible dans sa solitude farouche. Antoun travers le Cobiath, Baybars monta à l’assaut de la forteresse. Dans une lettre écrite à Bohémond IV de Tripoli, il raconte les péripéties de son exploit:

Nous avons transporté notre matériel de siège, malgré le temps défavorable et des pluies contraires, par-dessus des montagnes escarpées, où les oiseaux-même ne s’élèvent qu’avec peine pour y construire leur nid à l’abri de toute atteinte. Nous avons dressé nos machines sur un sol où glisserait une fourmi. Nos drapeaux jaunes ont refoulé les drapeaux rouges et le des cloches a été remplacé par l’appel Allah Akbar ! Annonce à tes murs et à tes églises que bientôt nos machines de siège vont avoir affaire à eux, car les habitants du Akkar n’ont pas suffi à contenter leur soif de sang[59].

 

Mise de côté, la part de l’exagération, on peut facilement croire à la soif sanguinaire de la   ”Panthère Géante “. Baybars dut probablement avoir ordonné le massacre de la population chrétienne, fidèle alliée des Francs. Le fait ne serait pas anormal vu les habitudes guerrières de l’époque. Pensons à la prise de Tripoli par les Francs et à sa reconquête par les Mamlouks; des fleuves da sang coulèrent. Les églises durent être détruites ou brûlées et le remplacement du ”son des cloches par Allah-Akbar “n’est qu’une image symbolisant l’extinction du Christianisme dans la contrée.

 

Les chapelles de Saints Georges et Daniel à chouita ont donné une preuve concluante: les voûtes qu’on vient de dépouiller de leur épais enduit, ont révélé des traces d’incendie à même la pierre et qui durent être couvertes postérieurement. Quant au  ”son des cloches “ la chose ne paraît pas correspondre au réel. D’abord, nous n’avons pu retrouver aucune trace de clochers ni sur les monuments ni à leurs côtés. D’autre part, et au rapport de C. Enlart, l’usage des cloches n’était pas encore répandu surtout que, de provenance européenne, leur fabrication au Liban fut une acquisition tardive. Les  ”cloches “ ne son autre que les Naquos dont l’usage fut rétabli au début de la conquête franque.

 

Beaucoup de Maronites périrent lors de l’invasion de Baybars. D’autres s’enfuirent vers la Montagne ou suivirent les Francs à Chypre et Rhodes[60].

D’autres aussi, une fois passée la bourrasque, rentrèrent dans leurs foyers. Au début XIV s.1400 Douaïhi, rapporte la consacration de l’évêque maronite, Ya’acoub, originaire de Qinia, village dont les ruines sont toujours visibles à 15 Km à l’Est de Cobiath[61].

 

Les maronites avaient pu retirer quelque profit de l’installation par ce que en orient mais à quels prix!!

Cf. Etian Debs hist.N° 922- le dixième (évêque) Ya’acoub de Qiniat, évêque de Lehfed -en 1400, il était de Qinia et habitait à Lehfed au monastère de N.D. connu sous Deir Al Marj…   “

Massacrés dans les églises lors de l’invasion faite par l’armée de Qelaoun en 1283, quelques années avant la chute de Tripoli. “” Nous eûmes notre part de malheurs après leur départ (les Francs). Le Kessrouan fut brûlé et la Joubbât-Bcharré, détruite[62]


[1] Dibs Youssef, Histoire de la Syrie, N° 812

[2] CAILEN Claude, La Syrie du Nord, P. 378

[3] LAMMENS  H., La Syrie, Volume I P.P. 208, 209, 242.

[4] HARCHI Hassan, The first Crusade, Cairo 1958, P. 126 (texte arabe).

[5] Guillaume de Tyr, histoiria, liber VII, cap. XIII, p. 297.

[6] MONTROND Maxime, Histoire des Croisades, Paris 1840, p.154

[7] DESCHAMPS Paul, La Défense du Royaume de Jérusalem, p. 7.

 

 

[10] Grousset R., histoire des Croisades, volume II, p.888.

[11] Cft Lequien, Oriens christianus. AD- DOUA1II1, histoire de L’Eglise Maronite.

[12] Note l’évêché de Arqua faisait partie des quinze membres du collège épiscopal du patriarcat maronite d’Antioche. Ce siège fut confirmé par le pape Innocent trois en l’année (Debs, Aljameh, p. 148) 1215.

[13] Rey D. G., les Colonies Franques de Syrie, aux xII-XII s. Paris, Picard, 1883).

[14] RICILARD J., le Comité de Tripoli sous la dynastie Toulousaine, Paris- Gauthier 1948, p, 76

[15] Ibn furat, Mir-aat Azzaman; Ibn Calanissi, édition Gibb, P. 99

[16] Cartulaire du Saint-Sépulere, I  N°  82.

[17] Cartulaire du saint-Asépilere, I, N° 144

[18] CAHEN Claude, la Syrie du Nord, p. 562

[19] CAHEN Claude, la Syrie du Nord, p.191

[20] CAHEN Claude, La Syrie Nord, p. 679

[21] Note: le p. Lammens écrit: “ Non pas seulement les Uniates ou catholiques se trouvaient englobés sous la dénomination générale de Syriens. Elle attestait l’unité ethnographique de tous les Syriens (Lammens, la Syrie p. 168) Alors que les historiens maronites affirment que ceux ci sont les Maronites du Liban. Ils ne ne sont pas seuls à l’admettre. Nous retrouvons la même affirmation chez Ristelhueber  à la page 49, E, Rey, colonies, p. 76 et Michaud, Hist. T- II p. 32

[22] CAHEN Claude, La Syrie du Nord, note au bas de la p. 439.

CAHEN Claude, La Syrie.  p. 197

[23] CAHEN Claude, La Syrie du Nord, p. 441.

[24] ADDOUدHI MAROUN YOUSSEF, ORIGINE DES Maronites, (texte arabe) chap. IX.

(a) cette lettre dont le texte est rapporté par Douaïhi dans son Histoire de l’Eglise Maronite

à la page 110, se trouvait dans l’archive du Patriarcat vers la fin du XVII s. selon AD-Douaïhi lui-même

[25] RAHME FRANCIS, histoire de Bcharré, manuscrit arabe datant de l ‘année 1935

[26] Cité par le Pape Benoît XIV dans l ‘allocution concistorale du 13 Juillet 1744.

Cft. étiam DIB Pierre, histoire de l ‘Eglise Maronite, P.P. 85-86.

[27] CAHEN Claude, la Syrie du Nord, P. 716.

[28] CAHEN Claude, la Syrie du Nord, P. 562.

[29] CAHEN Claude, La Syrie du Nord P. 220

[30] CAHEN cl .op.cit. 561 passin

[31] BOULOS Jawad, les Grandes Etapes de l ‘histoire, (texte arabe. P. 257

[32] Ibn JOBEIR, cité par LAMMENS II. Dans la Syrie, volume I, P.P.249- 251

(a) le raisa gium montance donné à Guillaume du crat en 1142 en est-il une dérogation? (Richard Jean comté   P. 77)

[33] CAHEN Claude, la Syrie du Nord, P. 516

[34] CAHEN Claude, la Syrie du Nord, p.516

[35] CAHEN Claude, La Syrie du Nord, P. 547.

(a) sur la même page (13) + (14)

[36] DESCILAMPS Paul, Le Crac des Chevaliers. P. 117

[37] MONTROND Maxime, histoire des Croisades, P. 149

[38] DESCHAMPS Paul, Le Crac des Chevaliers P. 89.

[39] CAHEN Claude, la Syrie du Nord, P. 260.

[40] CAHEN Claude, O.C. P. 474.

[41] Kamal-Eddine, Histoire d ‘Alep, P.P. 598 - 599

[42] CAHEN Claude, La Syrie du Nord. P. 560.

(a)

[43] En Orient les dîmes ne pouvaient en principe, être perçues que sur les latins et les grecs. (Cahen, P. 318)

[44] CAHEN Claude, la Syrie du Nord, P. 308ss.; DIBS Youssef, la Syrie v,p. 852; LEQUIEN, Oriens christianus.

[45] CAHEN Claude, la Syrie du Nord, P. 562.

[46] DIB Pierre, histoire de l’Eglise Maronite, P. 76

[47] GUILLAUME de Tyr, historia, cap. VII.

[48] REY E.G., Coloniers franques, P. 76

(a)   ” Un des résultats des Croisades fut d’ouvrir aux Maronites

[49] CHARTOUNI, Chronologie des Patriarches maronites, Beyrouth 1902, P. 21.

[50] RISTELHUEBER R., les traditions françaises au Liban, P. 58.

 

[51] ANAISSI Tobie, Bullarium maronitarum, P.P. 3 -4 .

 

[52] Lettre de Fr, Gryfon, Rome 1426, citLettre de Fr, Gryfon, Rome 1426,  citée par LAMMENS Henri dans Orient Chrétien, T. IV, 1899, P.P. 94 - 95

[53] Jaques de Vitry, cap. LXXVII, cité par Bongars J., P. 1094.

[54] REY E.G. Colonies franques, chap. XIII.

[55] COUPEL PIERRE,” Trois petites églises du comté de Tripoli “, (article publié dans la revue” Cahiers de l’oronte “ ).

[56] DIB Pierre, histoire de l’Eglise maronite, volume I., P.P. 80, ss.

[57] Contanmine ph. Par Boulos Jawad, histoire du Liban, P. 283.

[58] AD-DOUATHI Est., histoire de l’Eglise maronite, P. 111.

[59] EYDOUX  H.P., les châteaux du soleil, forteresses et guerres des Croisés, Paris, Perrin 1982 P. 131

[60] DIB Pierre, Histoire de L’Eglise Maronite; volume I P. 115

[61] AD_DOUAIHI Estéphan, Annales des temps. P. 337.

[62] Dibs Youssef, la Syrie N° 812.

 

Table des MatièresPartie1-Chap1Partie3-Chap1Partie4-Chap1
 Partie1-Chap2Partie3-Chap2Partie4-Chap2
IntroductionPartie1-Chap3Partie3-Chap3Partie4-Chap3
  Partie3-Chap4Partie4-Chap4
 Partie2-Chap1Partie3-Chap5Partie4-Chap5
 Partie2-Chap2Partie3-Chap6 
  Partie3-Chap7Conclusion

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