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Cobiath - Preface - Table des matieres - Intro - Partie 1 - Partie 2 - Partie 3 - Partie 4 - Biblio

PREMIERE PARTIE

APERÇU HISTORIQUE

 

CHAPITRE I

La Syrie à la fin du XIe siècle

 

Au début de cette première partie, nous tenons à préciser un point en particulier: il n’est pas dans notre intention de réécrire l’Histoire de la Syrie durant la période qui précède la conquête franque. Bien que fort mouvementée, l’histoire événementielle de la région syrienne n’est pas soumise à contestation, au moins dans ses grandes lignes, étant donné l’abondance et la clarté des documents qui en relatent les faits. Cette histoire, d’ailleurs, a été étudiée d’une façon approfondie et jusque dans ses moindres retombées, soit par les grands maîtres libanais comme Jawad Boulos, Kamal Salibi, Philippe Hitti et Youssef Debs, qui ont consacré à ce sujet la plus grande partie de leurs oeuvres maîtresses, soit par des médiévistes occidentaux émérites tels le père Henri Lammens, René Dussaud, Claude Cahen et Paul Deschamps et ceci pour n’en citer que quelques-uns parmi tant d’autres.

 

Le morcellement politique de la Syrie et la multiplicité des confessions religieuses ont ouvert largement les portes aux invasions étrangères, dit l’historien Jawad Boulos.[1]

 

Nous dirions plutôt, dans l’Orient à la fois, exalté et tourmenté, politique et religion vont de pair: toute partition socio-politique coïncide, presque exclusivement, avec une subdivision confessionnelle. Etant donné la formation démographique de l’Asie occidentale, la Syrie du onzième siècle n’a pas pu échapper à cette règle générale que le même auteur qualifie de ”Postulat historique”.

 

Le territoire compris entre l’Egypte et la Mésopotamie forme politiquement et économiquement, un passage stratégique de première importance. La possession de ce passage - et c’est là un deuxième postulat historique - devient une nécessité vitale pour tout gouverneur, maître fut-il de l’Egypte ou bien de la Mésopotamie. Le littoral méridional de la Méditerranée se révèle être, en effet, le principal poumon de Bagdad, comme il forme le lien vital entre le Caire et les marchés de l’Asie extrême - orientale. S’emparer du dit ruban territorial a fait l’enjeu de luttes meurtrières et souvent fratricides entre les puissances dominant le Caire, Bagdad et Constantinople et cela durant plusieurs siècles consécutifs.[2]

 

Face au flux et reflux de l’empire byzantin, sur l’autre rive du Bosphore, l’empire islamique, lui aussi, connut ses heures de bonheur et de tristesse.

La ruée des Arabes de l’Islam vers le littoral se brisa sur les proues de la flotte grecque et toutes les tentatives omayyades pour s’emparer de la Méditerranée orientale s’avèrent inefficaces. Leur domination se limita, par conséquent, à la Syrie continentale et ils finirent par céder la place à un autre Islam, mais celui-là, non plus arabe, mais arabisé.

Les Omayyades furent évincés par les Abbassides.

 

Damas, réduite à une simple ville de province, céda le pas à Coufa, et Baghdad devint la capitale de l’Islam iranien. Ainsi, le nouvel état musulman sonna le glas du ”royaume arabe”, se détacha de plus en plus du littoral pour s’orienter vers l’intérieur du continent asiatique et les grandes métropoles du commerce maritime s’effacèrent bientôt devant la nouvelle poussée des villes de l’intérieur.

 

Sur le plan politique, une nouvelle classe dirigeante s’emparant du pouvoir, laissa aux Califes la seule autorité nominale et le règne abbasside se transforma en un tissu de machinations politiques[3].

Les conséquences de cette anarchie politique furent graves et néfastes: ”A peine arrivé le quatrième siècle de l’Hégire, le Monde musulman remplaça l’Etat islamique: le nationalisme s’éveilla et à la place de l’Etat, surgirent plusieurs états au sein de l’empire abbasside”.[4]

 

Les territoires occupés par le califat retournèrent à ce qu’ils étaient avant l’Islam; la personnalité démographique des vieilles ethnies se réveilla et se tailla des fiefs dans ses limites géographiques: l’Histoire de l’Orient reprit son cours millénaire. Plusieurs contrées se détachèrent bientôt de Bagdad et se constituèrent en états autonomes. Le monde islamique sombra dans une anarchie mortelle dont il ne sortira qu’avec les Zengides et les Ayyoubides à la fin du XIIe s.

Parmi les nouveaux états, le plus important, sur les plans historique et démographique, fut l’Egypte qui, la première, recouvra sa propre personnalité nationale.

Juste à la veille des Croisades, l’année 1097, les fils de Totouch, gouverneur de la Syrie, Redwan et Daqqaq, se partagèrent l’héritage paternel, et, pour élargir leurs territoires respectifs, entamèrent des luttes fratricides épuisantes.

 

Les Fatimides en profitèrent alors pour reconquérir la Palestine, tandis que Tripoli se constituait en principauté autonome sous les Benou-Ammar, chiites, nominalement rattachés au Caire.

 

Baghdad et le Caire, face à face, représentent deux capitales, par conséquent, deux puissances et deux idéologies. La scission du vaste empire islamique était faite. L’autorité directe du pouvoir fatimide ne dépassa presque guère les frontières de l’Egypte, alors que les territoires situés entre l’Iraq et l’Egypte, formaient une zone d’influence s’élargissant et se rétrécissant au hasard des combats. Bagdad changea souvent de maître et les Fatimides n’eurent jamais l’armée qui leur permit d’étendre et d’imposer leur autorité. Entre les deux puissances, sœurs ennemies, la Syrie eut un sort assez malheureux: un vent de tempête y souffla fort longtemps.

 

A la fin du onzième siècle, les Seldjoukides turcs et turcomans, tous deux musulmans sunnites dominaient l’Asie Mineure et le nord de la Syrie, alors que les Fatimides chiites étendaient leur domination sur l’Egypte, la Palestine, et la Syrie du sud. Fomentées par l’atavisme idéologique et la présomption effrénée des gouverneurs, des luttes fratricides et interminables épuisèrent les deux capitales et mirent l’anarchie dans les territoires intermédiaires. Au sein du grand empire islamique, surgirent de petits gouverneurs qui se taillèrent des fiefs autonomes et se comportèrent en véritables rois indépendants. L’inimitié, la jalousie, les différends sur l’hérédité entre les frères, aboutirent à des luttes sanglantes et créèrent un état d’anarchie politique et d’insécurité totale. Dans ces régions intermédiaires, la masse populaire, mis à part les chrétiens, était en majorité de confession chiite gouvernée par des maîtres sunnites étrangers comme les Seldjoukides ou bien, une majorité sunnite écrasée par les Fatimides et leurs représentants; ceci empoisonna les luttes religieuses entre les deux sectes islamiques.

 

Déchirures socio-religieuses et regroupements féodaux furent les conséquences de cette anarchie.

 

Quand l’Islam fit ses premiers pas en Syrie, il fut accueilli avec bienveillance de la part de la population indigène. Les uns, par réaction contre Byzance, les autres pour y avoir retrouvé des échos de leur propre idéologie[5]. La plupart le saluèrent, même, dans l’espoir d’y rencontrer un moyen de sortir de leur isolement économique. Sous la domination byzantine, les Grecs s’étaient arrogé l’hégémonie sur le commerce maritime, la population du littoral syrien était formée en grande majorité de restes cananéo-phéniciens, qui, anciens maîtres des mers, se virent bloqués sur la côte et coupés de leurs ressources économiques héréditaires. Les uns furent contraints de s’adonner à une maigre vie agraire, les autres se penchèrent sur le commerce intérieur, et, leurs caravanes sillonnèrent les pistes du continent asiatique.

On pouvait classer la population syrienne du VIIe siècle sous le vocable général de chrétiens mais tout classement général comportant des sous-classements divers, les chrétiens de Syrie étaient divisés en plusieurs sectes religieuses. Les rapports entre ces diverses factions, souvent tendus, s’envenimèrent par l’aveugle politique des empereurs grecs.

 

Des querelles interminables surgirent entre les confessions sœurs et finirent en des luttes sanglantes, des persécutions réciproques, des représailles et des massacres en masse. Rappelons, à titre d’exemple, le massacre des moines de Deir Mar Maroun (l’an 517). La haine du Byzantin devint immense et les regards se tournèrent vers les conquérants arabes comme des sauveurs inespérés. Or, plus l’espoir dans l’attente est grand, plus la déception est amère.

 

Sous les Omayyades, la population reprit du souffle et les choses allèrent d’une façon plus ou moins satisfaisante. Les affaires changèrent, de fond en comble, sous les derniers califes de cette dynastie, et, les malheurs redoublèrent sous les Abbassides.

 

Les Byzantins, redevenus maîtres de la mer, bloquèrent à nouveau les voies du commerce maritime et coupèrent, sur la Méditerranée, toute possibilité de communication entre Orient et Occident.

Les Arabes, nouveaux maîtres de la région, découvrirent vite les secrets du métier, et, le transfert du poids économique de Damas à Bagdad, leur permit de faire mainmise sur les voies du commerce continental.

Les califes abbassides, inaugurant, par ailleurs, une nouvelle méthode dans le gouvernement, la discrimination religieuse fut leur devise. Ils promulguèrent des lois ignominieuses à l’encontre de ceux qui ne professaient pas leur propre idéologie. A chaque fois que leur siège périclitait, ils remettaient en vigueur les lois de ségrégation confessionnelle dans l’espoir de rétablir leur autorité défaillante ou de sauver les apparences face à l’islam extrémiste. Des persécutions eurent lieu, les fonctions officielles furent interdites aux chrétiens, les lieux sacrés furent profanés, le despotisme régna et la population paya, à maintes reprises, tribut de sang. Les Byzantins en avaient jeté la semence, les Abbassides l’arrosèrent, le pays en récolta et continue à en récolter l’amertume jusqu’à nos jours. Diviser pour régner fut leur devise; leur règne, comme toute chose temporelle, eut un terme, mais les divisions n’eurent pas de fin.

La politique anarchique de cette période eut des conséquences graves sur l’avenir de la société syrienne. La population se scinda en peuples, les peuples se désagrégèrent en regroupements socio-politiques axés sur la religion, le féodalisme prit de l’ampleur, l’émigration des masses s’accrut.

 

Peut-on parler d’origines ethniques en Syrie ?

Les différends, qui s’élevèrent entre les divers groupes syriens, furent, en principe, d’ordre plutôt socio-religieux qu’ethnique. A ce point de vue, les membres de la société syrienne d’alors, étaient antique, fut-elle phénicienne ou araméenne, avait embrassé la religion chrétienne qui porte, elle aussi, une carte de naissance sémitique.

 

Plus tard, durant la période islamique, les uns gardèrent leurs croyances, alors que d’autres embrassèrent la nouvelle religion. Or, cette dernière, elle aussi, prit naissance dans une famille sémitique, les Arabes, branche orientale de la grande souche sémitique. Si les diverses sociétés de la région offrent des différences, celles-ci sont plutôt apparentes que réelles, dues surtout aux conditions géographiques et climatiques.

Les différences socio-religieuses et les marques qui distinguaient les groupes, les uns des autres, ne sont pas, au fond, étrangères à la nature de la population syrienne; elles ont existé depuis toujours; elles sont des résidus de leur vie tribale primitive.

 

Est-ce facteur de conditions climatiques? Est-ce le fruit de la mentalité commerciale du peuple? La tolérance native, dans des âmes intimement religieuses, permit aux divers regroupements de s’accepter, de coexister, de former même une population presque homogène malgré les caractéristiques qui distinguent la personnalité culturelle propre à chaque groupe, caractéristiques et personnalité dues, en particulier, aux principes socio-religieux et par conséquent aux modes de vie de chaque communauté; une certaine entente, un sentiment d’autodéfense leur permit souvent de se surpasser et de former une sorte de fédération religieuse au sein d’une même société politique. Seule, l’ingérence extérieure, en classifiant les divers groupes, fit d’une même population plusieurs peuples capables, aussi bien, de s’entre-tuer que de s’harmoniser quand les apports étrangers leur permettaient de se retrouver.

L’intolérance et les persécutions des gouverneurs étrangers poussèrent les membres des communautés confessionnelles syriennes à se regrouper, non seulement, autour d’un chef spirituel, mais aussi, autour d’une autorité temporelle. Ainsi, les regroupements confessionnels se transformèrent, sous la poussée de l’extérieur, en groupes socio-politiques, formant de petites nations, presque autonomes, au sein du vaste monde islamique. Comme les hommes ne peuvent vivre qu’au sein d’une société la déchéance morale et la misère matérielle des dixième et onzième siècles reportèrent la structuration de la société syrienne à ses origines, la famille, la tribu, ou la confession[6].

 

Une autre conséquence de la domination abbasside fut le féodalisme qui revêtit un aspect effarant en Syrie.

 

L’empire islamique était trop vaste pour être gouverné, directement, par les Califes. Ceux-ci divisèrent le pays en Wilayats et déléguèrent leur autorité aux gouverneurs provinciaux. L’affaiblissement du pouvoir central laissa les mains libres aux gouverneurs. Les walis, n’étant jamais sûrs de rester dans leur fonction jusqu’au lendemain, leur premier souci fut de faire de l’argent;  ils en avaient besoin surtout pour s’acheter la bienveillance du sultan et payer les tributs au califat[7]. Comme ils étaient, le plus souvent, des chefs militaires de fortune, la terre dont ils n’avaient qu’une propriété tributaire (Iqta’a) leur devint un moyen de s’enrichir et de dominer. Ils s’arrogèrent tout droit sur les récoltes et les produits des petites industries, se souciant peu du paysan ou de l’artisan qui dut, souvent, plier bagage ou fermer boutique. La culture étant la première ressource économique au Moyen-Orient le pays finit par se vider et la terre redevint inculte. La population de la Syrie comptait autour de huit millions d’habitants, au temps du califat omayyade, elle n’en comptera que deux millions au dix- huitième siècle. Des trois mille et deux cents villages payant tribut dans la wilayat d’Alep, il n’en restait que quatre cents au début du XIXe s.[8]

 

A l’avènement des Croisés, le pays présentait une mosaïque inconcevable de petits potentats et d’émirats en lutte les uns contre les autres. La situation politique se présentait, alors, de la façon suivante: Totouch, apanagé à Damas par son frère Malikchah meurt en 1092. Tandis que son fils aîné, Redwan, prend le pouvoir à Alep, le cadet, Daqqaq, s’installe à Damas. Djenah - AdDawla, atabeck de Redwan, se retranche à Homs. Sur la côte, Tripoli devenu un émirat autonome, est gouverné par Fakhr AI Moulk Ibn Ammar, ancien cadi chiite qui avait su maintenir son indépendance entre Bagdad et le Caire grâce à son habileté diplomatique et à la forte position militaire de la ville. Les Mounqizites régnaient puissamment à Chaïzar et les ”Assassins” s’étaient taillé un large fief dans les montagnes des Nsaïryés[9]. Dans cette dissolution de l’autorité qu’en était- il des chrétiens ?

 

Les premières conquêtes des Arabes de l’Islam furent plutôt d’ordre militaire. Vivant dans des camps ou dépôts militaires hors des villes, les Arabes se contentèrent de faire payer tribut, ainsi que des livraisons de vivres fournies par les indigènes[10]. Leur tolérance, la sagesse de leur politique à l’encontre des pays soumis, et la haine de Byzance leur facilitèrent la mainmise sur la région leur assurant même une collaboration locale. ”De cette politique, large, tolérante, les chrétiens de Syrie devaient recueillir leur part.”[11] Lorsqu’ils rassemblèrent leur première flotte, capitaines et matelots furent des chrétiens syriens. ”Cette jeune flotte composée de 1700 unités navales, au dire des chroniqueurs arabes, était sous le commandement des chrétiens”[12]. En 649, cette flotte remporta, pour le compte des Arabes, une nette victoire sur la marine byzantine, au sud de l’Anatolie.

 

Par ailleurs, l’ouverture, du commerce maritime, jadis monopole des Grecs et l’accès aux marchés du Levant rapprochèrent les chrétiens des nouveaux maîtres de la Syrie. Cette tolérance des conquérants arabes facilita, en outre, le passage de la population à l’Islam. Tant que le calme régna et qu’on paya tribut, l’Etat arabo- islamique, pratiquant une politique assez intelligente, ne s’immisça pas dans les affaires internes des communautés. Dans les régions chrétiennes, la population ne subissait aucune contrainte et se sentait en sécurité quant à sa vie, ses biens et sa liberté religieuse. Les chefs religieux continuèrent à s’occuper librement des affaires intérieures de leurs communautés respectives et la vie, sauf de rares diversions, fut tolérable jusqu’à l’avènement des Abbassides.

Sous les premiers califes de cette dynastie, la situation des chrétiens fut assez avantageuse et quelques-uns, parmi les plus célèbres califes, prirent des cures de repos dans les monastères syriaques situés aux environs de Damas et dans la banlieue de Sergiopolis, la Rasafa d’aujourd’hui. Haroun Ar-Rachid (786 - 809) et AI- Ma’moun (813 - 833) séjournèrent, souvent à Dair Maroun de Damas. Ce dernier Calife, dit-on, fit construire la coupole qui s’élève sur le Jabal Deir AI-Mran.[13]

 

Effectivement, note à ce propos Philip Van Mayers, pendant plus de quatre siècles, les califes musulmans menèrent une politique tolérante, se comportèrent avec bienveillance à l’égard des pèlerins et encouragèrent les pèlerinages sachant que c’était une grande source de rentrées[14]. Mais le mariage entre chrétiens et Abbassides finit par se rompre, et, un beau jour de l’année 850, le calife AI Moutawakkel, surnommé ”Néron des Arabes”, pour détourner les esprits des scènes d’orgie, dont son palais de Bagdad était devenu le centre, et pour frapper d’admiration l’imagination des extrémistes sunnites, obligea ”les Infidèles”, chrétiens et Juifs, à porter des habits jaunes, ordonna de démanteler les églises construites après la conquête islamique, licencia les fonctionnaires chrétiens et donna ordre de raser les tombes des chrétiens, comme il interdit, à ces derniers toute monture noble, sauf les ânes et les mules[15].

 

La fin du Xe s. vit la rupture finale du mariage islamo-chrétien. Les chrétiens qui avaient applaudi à l’événement de l’islam, subirent des persécutions terribles: AI Hakem, calife fatimide de l’époque, remit en vigueur les lois appliquées par ses prédécesseurs et en 1009, donna l’ordre de détruire beaucoup d’églises, entre autres, l’église Notre-Dame à Damas et la basilique de la Résurrection à Jérusalem[16]. Les pèlerins furent persécutés et maltraités, les églises furent détruites, et, certaines furent réemployées comme étables[17].

 

Malgré tous leurs malheurs, les chrétiens, au lieu de se retrouver, continuaient à couver, dans le secret, la zizanie semée par les Byzantins et à peine la tempête islamique s’apaisait-elle quelque peu, ils se défoulaient dans leurs querelles ataviques.

 

Entre-temps, Byzance, qui jouait depuis longtemps le rôle de protectrice des chrétiens d’Orient, était absente de la scène, entrain de panser ses propres blessures. Quand elle se tranquillisait un peu du côté des Normands, elle n’apparaissait aux portes de la Syrie que pour effectuer quelques raids sans lendemain, abandonnant les chrétiens aux représailles des gouverneurs islamiques.

 

Les chrétiens de Syrie étaient divisés en quatre grandes communautés: Les Jacobites Monophysites vivaient dans le Nord de la Syrie et possédaient des centres importants en Jézirah. Les Grecs, rattachés juridiquement au patriarcat de Constantinople et répandus dans le Midi et le Sud de la Syrie, étaient fortement concentrés dans le Koura de Tripoli. Les Arméniens, quant à eux, habitaient surtout la région d’Antioche et d’Edesse. Les Maronites s’étaient réfugiés dans la chaîne montagneuse du Liban et dans quelques coins reculés de la vallée de l’Oronte.

 

Quelle était cette tranche du peuple libanais que les Croisés ont rencontrée à leur arrivée en ”terre de Triple” et dont leurs chroniqueurs font un bel éloge?

Nous consacrons le chapitre suivant aux Maronites que Jacques de Vitry considérait comme “les plus précieux auxiliaires des Francs”. C’était, eux, les “Suriani” qui vinrent à leur rencontre.

 

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CHAPITRE II

Les Maronites

 

L’histoire de l’Eglise Maronite, surtout dans ses premiers siècles, reste toujours à écrire. Toutes nos connaissances ou presque, autour du sujet se révèlent être aléatoires, le plus souvent manquant de références historiques ou bien, dans le meilleur des cas, elles sont fondées sur la tradition qui n’est certes pas à dédaigner mais elle n’a pas la force du document historique.

 

Des historiens émérites ont mené des recherches rigoureuses. Pour n’en parler que des plus éminents, citons le patriarche Estéphan Addouaïhi ”père des historiens maronites”, Mgr Assemani auteur de la ”Bibliothèque orientale” et Youssef Debs l’illustre archevêque de Beyrouth. Ajoutons à ceux-ci le célèbre Jésuite, Henri Lammens et ses analyses minutieuses.[18]

 

A ces derniers historiens se réfèrent presque tous ceux qui ont abordé le thème des Maronites. Personne n’a plus avancé quelque nouveau document d’importance ainsi que nulle nouvelle lumière n’est venue éclairer les maillons perdus ou obscurs de l’histoire de cette Eglise. Rapportons à ce sujet ce que, l’un de nos historiens libanais les plus discutés, a écrit il y a quelques années : ” le nom des Maronites n’est pas mentionné dans les arrêtés du 6ème concile et nul historien n’en parle avant le 9ème siècle, ainsi que nul document authentique concernant l’Eglise Maronite ne nous est parvenu avant le 13ème s...”[19]

 

S’il nous est permis de traduire notre pensée, nous dirions de même. Officiellement, il ne paraît pas qu’il y ait eu un regroupement avant le dernier quart du 7ème siècle ni au Liban ni même en Syrie. Ce qui est attesté par les documents c’est l’existence des ”Disciples”, des ”Moines”, des ”enfants de Beit Maroun”. Ces moines avaient autour d’eux des groupes de fidèles chalcédoniens auxquels les chroniqueurs prêtent le nom de ”Maronites”; nous continuons à les appeler ainsi.

 

Les Maronites qui sont ils? D’où proviennent-ils? Sont-ils seulement les émigrés de la Syrie du nord ou bien sont-ils du pays? Sont-ils phéniciens, syriaques ou arabes? On voudrait bien répondre à toutes ces questions d’une manière exhaustive et convaincante. Beaucoup de volumes ont été écrits autour du sujet. Certains font des Maronites ” un peuple d’une essence très particulière... leur communauté évolua d’une façon distincte Du milieu qui l’entourait et dont elle se trouvait en quelque sorte séparée.[20]

 

On veut à tout prix les arracher à leur milieu ambiant et les dépouiller de leur peau nature. D’autres - et comme ils sont nombreux! Et, certains prétendent être maronites ! - s’acharnent, inlassablement à rapetisser leur stature en perpétuelle croissance.

 

“Nous sommes tous un mélange complet et en même temps, tous parents” dit un écrivain moderne.[21] Héritiers des Phéniciens, descendants des Araméens ou résidus arabes, les Maronites sont là et bien vivants. Essayons de les regarder en face.

 

           

A- Les Maronites en Syrie

L’histoire du groupe syriaque chalcédonien qui fut appelé plus tard Eglise et peuple maronite remonte à la seconde moitié du quatrième siècle où, dans la Commagène, ancien pays du nord-est de la Syrie, vivait un saint anachorète nommé Maron. Celui-ci, initiant un nouveau mode de vie, ” s’était retiré du monde et menait dans son ermitage, comme en plein air, une vie ascétique des plus austères...”[22]

 

Sa réputation attira bientôt autour de lui des disciples qui, pratiquant à la fois une vie de prière et d’apostolat, irradièrent dans les deux sens de la vallée de l’Oronte. Leurs missions gagnèrent Antioche au nord comme elles atteignirent au sud le centre du Liban. Ils s’étaient donné pour but de combattre, d’une part, le paganisme encore vivant parmi les Araméens leurs concitoyens,” Ils - les disciples de St Maron - sont venus tout d’abord au Liban pour christianiser ceux qui étaient restés païens...”[23] et d’autre part, de sauvegarder leur foi intacte parmi les hétérodoxies du moment. Dans son allocution du 13 juillet 1744 le pape Benoît XIV s’adresse à ses cardinaux en ces termes:  ”Vers la fin du septième siècle, alors que l’hérésie désolait le patriarcat d’Antioche, les Maronites, afin de se mettre à l’abri de la contagion, décidèrent d’élire leur propre patriarche...”

 

Les disciples de st Maron se firent construire à l’est d’Apamée près de l’Oronte, un monastère au nom de leur saint maître. Mgr Debs qui n’est pas d’accord avec le P. Lammens sur ce point écrit dans son Aljameh. ” Le premier des monastères maronites fut celui construit par les habitants de Hamath sur le sépulcre de st Maron entre Hamath et Homs sur le fleuve AI Rastan affluent de l’Oronte, il fut appelé Deir AI Ballaur...”[24]

L’empereur byzantin Marcien, dans l’intention de favoriser l’adhésion à la foi chalcédonienne et de gagner la sympathie des cénobites, durant la seconde année de son règne, l’année 452, fit agrandir et embellir ce monastère de st Maron. Il fut connu sous le nom de Deir Azzoujaj pour la beauté de son architecture et la splendeur de ses bâtiments. Il fut endommagé, une première fois sous l’empereur Anastase, et 350 de ses moines furent martyrisés. L’empereur Justinien 1er le fit reconstruire ; l’armée de Justinien II le rasa en l’an 694 et tua 500 de ses moines. Il semble que ce monastère fût relevé de ses cendres et servît de résidence aux patriarches maronites jusqu’au 9ème siècle.[25]

 

Les moines de ce monastère et de nombreux monastères de la Syrie seconde ainsi que les fidèles regroupés autour d’eux furent à l’origine du premier noyau des ”enfants de beit Maroun”. ”... Ils furent appelés du nom de st Maron, non seulement ses moines, mais aussi un groupe de fidèles fort nombreux.[26]  Mgr Debs ajoute: “la conclusion de cette recherche c’est que le nom Maronite fut appliqué en premier lieu, aux moines, disciples de St Maron... vocable donné par les adversaires de ces moines aux fidèles  qui professèrent la foi de ces moines et de leur saint patron...”[27] La Syrie araméenne avait embrassé le christianisme. Le peuple christianisé fut appelé Surio ou syrien - d’où le vocable médiéval Surianus - pour le distinguer de la partie araméenne restée attachée au paganisme.[28] L’année 451, lors du Concile de Chalcédoine, les chrétiens se scindèrent en deux : les Melkites, partisans du Concile avec le roi, et les Jacobites monophysites qui refusèrent les arrêtés du Concile.

 

Les Maronites, écrit Lequien dans son Oriens Christianus ont été appelés de ce nom au 4ème et 5ème s. Le fait paraît quelque peu insolite mais, lisons ce qu’il dit et dans quel sens il s’oriente: ”Tous ceux qui avaient à coeur de conserver leur foi catholique se dirigeaient vers le monastère de st Maron dont les moines les guidaient dans la foi orthodoxe... Ils étaient appelés Maronites comme s’ils appartenaient en particulier à la profession de foi des moines de st Maron.”[29]

 

A partir d’Apamée et de leur célèbre monastère les disciples de st Maron se sont répandus le long de la vallée de l’Oronte, surtout ... à Hamath et Homs. Au nord de la Syrie, ils ont habité en particulier à Antioche... et dans toute la région appelée AI Awassem ”.[30]

 

L’expansion des ”enfants de Beit Maroun ” continua, malgré le bref intermède de l’année 517 et les chroniqueurs citent leur présence en Syrie, d’Edesse sur le Tigre jusqu’aux montagnes du Liban couvrant des régions montagneuses telles que Jabal AI Loukam et Sanir et de grandes agglomérations telles Damas, Alep, Homs Antioche et autres; ils y eurent des églises, des monastères, des prêtres et des évêques même et cela jusqu’au 13ème siècle.[31]

 

 

B- Chalcédoniens et Jacobites

Au Vème siècle, l’église de Syrie se divisa en deux: les Chalcédoniens et les Monophysites; petit à petit, chaque faction forma sa propre Eglise et le 6ème s. vit une situation plus claire. Les monophysites furent connus dès lors sous le vocable Jacobite et une bonne partie des chalcédoniens connus sous le vaste titre de Melkites s’orienta vers le Maronitisme.

 

L’Eglise syriaque était une, le peuple était un, au moins dans les six premiers siècles. Les discussions furent d’ordre purement théologique auxquelles le peuple n’y comprenait pas grande chose. Si les responsables, prêtres, moines et évêques se disputaient le Christ, le peuple, lui, était tout simplement chrétien.

 

“... Les Jacobites, écrit le P. Daou, demeuraient sur les mêmes lieux que les Maronites; ils vivaient ensemble, unis par l’identité de la langue, de la culture, de la liturgie et de la race, et même, qu’ils fussent nominalement séparés par la foi chalcédonienne...”

 

Parfois, dit-il, le même village était habité de Maronites et de Jacobites bien que chaque groupe ait eu ses propres institutions. Cette convivialité des Maronites et des Jacobites est confirmée par les textes historiques et les découvertes archéologiques.[32]

 

Les rapports, de bonne entente, s’envenimèrent sous Sévère, patriarche d’Antioche qui, passant au monophysisme, sévit contre les chalcédoniens. Sous son patriarcat il y eut le célèbre épisode du martyre de l’année 517 - 518.

 

Au début du 7ème siècle et sous l’empereur Héraclius, chalcédonien favorable aux “enfants de Beit Maroun” “... Les moines de Maroun, à Membej, Homs et les pays du sud ont usé d’une grande sévérité, ils ont mis la main sur la plupart des églises et des monastères jacobites. Les nôtres se sont reportés à Héraclius sans résultat... nos églises ne nous ont pas été rendues...”[33]

 

Les événements ont fait qu’il y ait eu une scission dans l’Eglise syriaque mais il n’y a pas eu de rupture dans le vrai sens. Un même peuple et deux communautés qui ont continué à vivre côte à côte le plus souvent sans limites d’habitat. “ Les lieux, les villages et les monastères dans les régions de la Syrie du nord... étaient habités durant les premiers siècles chrétiens par les deux factions du peuple syro- araméen, id est, Maronites et Jacobites”.[34]

 

Il est même impossible, sauf de rares cas, de faire la part nette entre les monastères ou églises appartenant à l’une ou l’autre profession de foi. Au début du 7ème s. Les historiens nous rapportent une série de Correspondance entre les moines des deux factions, correspondance qui développe un profond et véritable dialogue théologique.[35]

 

 

C- Maronites et Roums

Les chalcédoniens, restèrent-ils un seul groupe?

Les chrétiens chalcédoniens, se scindèrent au 8ème siècle précisément l’année 728 selon le chroniqueur Jacobite Tallmahri, en deux églises distinctes, Maronite et Roum.

Le P. Rorolersky, historiographe de l’Eglise orthodoxe d’Antioche, écrit à ce propos: “je considère fermement que durant les six premiers siècles du patriarcat d’Antioche, les trois factions qui se le partagent aujourd’hui n’étaient qu’une seule communauté ...”[36]

 

Nous concluons que tous les melkites, syriaques et grecs ne formaient qu’une seule église. L’Eglise Melkite, employant deux langues liturgiques différentes selon les lieux.

Mgr Debs fait remonter l’existence du nom Melkite au Xème siècle: ” Je trouve que les deux vocables de Melkite et Mardaïte sont de la même époque et  l’un contredit l’autre; ils ne répondaient pas, au début, à une confession religieuse ou à une liturgie ... mais bien plutôt à un parti civil. Le silence des Pères et des anciens historiens, vis-à-vis des Melkites est connu... le nom Melkite, désignait, tout au début, tous les Syriaques catholiques, aujourd’hui, il indique les Grecs unitaires et autres...”[37]

 

Loin des manuscrits, des imprimés et de leur poussière, le P. Daou dans son Histoire monumentale nous entraîne à sa suite sur le terrain là où l’histoire a été vécue et la main de l’ignorance n’a pas touché. Du sud au nord de la Syrie, à travers les plateaux fertiles de la vallée de l’Oronte, sur des tells plus ou moins proéminents et jusque sur la rive désertique de l’Euphrate, les belles basiliques et les constructions grandioses des six premiers siècles chrétiens se dressent encore toute fières dans la nudité du milieu et révèlent la vie prodigieuse de st. Maron, de st. Marcien et de leurs disciples.[38]

 

Nous concluons ce paragraphe avec le P. Nasser Jemayel: ”Les Maronites de Syrie, sont en premier lieu, les disciples de st Maron, leur présence en Syrie seconde le long de l’Oronte précède l’invasion islamique...” [39]

 

 

D- Les Maronites au Liban

Au début du VIème siècle les disciples de st Maron, ”Rouhban beit Maroun”, reçurent, en Syrie, leur baptême de sang. Les monastères furent brûlés, 350 moines subirent le martyre et la communauté dut s’éparpiller. D’Apamée sur les rives de l’Oronte, les premiers émigrés prirent le départ. Les uns, à travers la plaine du Ghab et les montagnes des Alaouites, atteignirent le littoral d’où ils s’embarquèrent pour l’île de Chypre, alors que d’autres groupes, abandonnant les berges fertiles de l’Oronte, se dirigèrent vers les hautes vallées du Liban et les côteaux abrupts de ses montagnes. De la Syrie centrale, le transfert au Liban n’a pas été effectué en une seule fois. L’émigration, affirment les historiens, s’est étalée sur plusieurs périodes successives.[40]  ”Les émigrants, écrit le P. Lammens, se transféraient au Liban en petits groupes et au temps de Mas’oudi: id est, au 10ème s. on en trouve des restes dans la vallée de l’Oronte hors du Liban.”[41]

 

Pour échapper aux exactions des Byzantins, les Maronites abandonnant les plaines fertiles de la Syrie, émigrèrent vers les pentes abruptes du Liban. L’émigration maronite, commencée vers l’année 517, s’échelonna jusqu’à la fin du 13ème s. En 694, fuyant l’atrocité des armées de Justinien Il qui envahissaient la Syrie, mettant à sang et à feu les monastères et les hommes, les disciples de st Maron et les fidèles regroupés autour d’eux déménagèrent vers le sud. Ils s’établirent d’abord dans le nord du Liban, notamment aux pieds du massif montagneux des Cèdres. De là et selon les circonstances, ils poussèrent leur marche vers le centre et le sud du Liban. Alors que la partie septentrionale du pays demeura leur noyau de ralliement, les foules des émigrations tardives trouvèrent refuge auprès des leurs dans les sinuosités du Liban et s’y établirent avec toutes leurs institutions. Les nouveaux venus se mêlèrent aux autochtones pour ne plus faire qu’une seule communauté.

”Les nouveaux venus au Liban, écrit Hitti Philippe, se sont amalgamés avec les Araméens habitants originels du pays et ensemble, ils ont créé un refuge et un abri pour les persécutés et les immigrés de la Syrie intérieure... de cette fusion est née la nation maronite...”[42]

 

Selon d’autres sources, les Maronites, arrivés au Liban septentrional, peu avant les Mardaïtes au VIIème s., y avaient mené une existence  précaire, persécutés, décimés par les Abbassides jusqu’à l’arrivée des Croisés, alors que leurs communautés, demeurées dans les plaines et les cités riveraines de l’Oronte achevaient lentement de se dissoudre.[43]

 

Heureusement, l’histoire maronite de cette période semble un peu plus sereine que ne le laisse entendre le P. Lammens: “L’idée religieuse ayant présidé à la constitution du peuple maronite, il était naturel que le patriarcat devînt son centre de ralliement, un centre à la fois politique et ecclésiastique. Cette situation du patriarche fut encore renforcée par les droits temporels que les Arabes reconnurent aux chefs spirituels des communautés chrétiennes... ” Retranché dans les escarpements de ses montagnes du Liban, le peuple maronite a pu se créer une vie propre et jouir d’une certaine autonomie.” [44]

Si l’on peut appliquer les paroles du P. Lammens aux communautés des plaines et des côteaux avoisinants, dans la haute montagne, les choses ont pris une autre tournure: les vexations des Jacobites en Syrie et les exactions abbassides obligèrent les survivants des Maronites du littoral et des basses plaines à se retirer dans la Montagne où leurs confrères s’étaient retranchés dans une accalmie rarement troublée. “Dans sa première période, écrit le p. François Taminé, le maronitisme ne se répandit pas par l’émigration mais bien plutôt par l’apostolat. Quelques-uns se sont leurrés disant que les Maronites sont les émigrés de Syrie. En réalité, les maronites sont à l’origine, les habitants du Liban. Ils ont adhéré au maronitisme par le biais de l’apostolat, les groupes des émigrés maronites de Syrie les ont rejoints plus tard...”[45] Ainsi, les émigrés du 6èmes. et ceux des émigrations suivantes en se déplaçant vers le midi, n’avaient-ils fait que retrouver leurs coreligionnaires du Liban.

 

En l’an 685 - 686, écrit Aboul Fida,[46] tous ces fidèles qui s’étaient ligués pour former, désormais, l’Eglise maronite ” avaient élu l’un de leurs évêques, Jean Maron, au patriarcat d’Antioche...” Celui-ci prit d’abord siège à Antioche, puis fuyant l’avancée des Byzantins, se transféra au monastère de st Maron sur l’Oronte et sous la menace byzantine il se fit déménager à Smar-Jbeil au Liban. Dans ce nouveau déménagement, il emporta le Chef de st Maron, relique qu’il déposa dans l’église construite par lui à kferhaï.

 

Les Maronites sont-ils originaires du Liban comme ils le sont de Syrie?

 

Les historiens sont, à ce propos, d’avis opposé: les uns affirment leur présence au Liban comme en Syrie en même temps[47]; d’autres, notons parmi eux H. Lammens, écrivent à ce sujet: ”La pénétration des Maronites au Liban, arriva dans la seconde moitié du 7ème s. Ils émigrèrent de la vallée de l’Oronte vers la Montagne...”[48]

 

Le P. Lammens semble dire que si les Maronites de Syrie, se sont orientés vers les hautes montagnes c’est que le Liban, dans les recoins de la Qadisha était peu habité et non pas parce qu’ils y retrouvaient leurs frères de race et de foi comme d’autres le disent.

 

Nous pensons que les deux opinions se complètent. Dans sa formation historique, la communauté maronite du Liban a dû comporter deux éléments: les autochtones, ”indigenous” dit Hitti, et les nouveaux venus. Les Maronites ne sont pas ”un peuple d’une essence particulière” comme le dit Ristelhueber, ils ne sont en fait que l’un des groupes syriaques qui, sur le plan foi, a professé le dogme retenu au concile de Chalcédoine, or les Syriaques de Syrie, n’étaient pas les seuls Chalcédoniens; il y en avait au Liban comme il y en avait en Syrie.

 

”Le peu dont on peut être sûr à propos de l’histoire des Maronites dans les premières années de la genèse de leur Eglise c’est qu’un groupe, après la formation d’une organisation ecclésiale propre sous la conduite de Jean-Maron, leur premier patriarche, a émigré de la Syrie pour sauvegarder sa foi et il s’est réfugié dans la montagne libanaise où le maronitisme l’avait précédé.”[49]

 

 

E- Les Maronites au Cobiath

Au nord-est, Liban et Syrie ne forment géographiquement qu’une seule étendue et la frontière actuelle au niveau du Waar est trop artificielle pour délimiter le terrain dans une nature déserte et unie - Le P. Tallon écrit dans ce sens: ”Le Ouadi Abou Khaled est un district frontalier par excellence puisque le cours d’eau qui en sort coulant vers l’ouest forme la frontière entre le Liban et la Syrie. Tant qu’il remonte la rivière, le promeneur est en sécurité mais dès qu’il dépasse la source... il lui faut un guide sûr pour ne pas passer sans s’en apercevoir... au territoire syrien”.[50] Il est d’ailleurs certain que le mouvement de va-et-vient de la population a eu lieu et l’échange social démographique est toujours constatable et actuel.

 

La région devait être habitée par des Araméens comme d’ailleurs toute la Syrie et le Liban des premiers siècles chrétiens.” Les Araméens qui portèrent le nom de syriaques après leur christianisation, forment le fond de la population antique du Mont Liban, ses habitants depuis les anciens temps sont des Syriaques qui peuplèrent la région depuis le temps des rois syriaques”.[51] La présence des Syriaques n’annule pas la coexistence d’autres communautés à leurs côtés. Les deux premiers siècles ont vu la domination ituréenne,[52] tribus arabes ou araméennes qui étendirent leur domination sur la Béqa’a et le littoral tripolitain sous le sceptre impérial romain; pourtant les Araméens ont imposé leurs langue et culture, aux nouveaux venus, et, devenue une seule communauté toute la population s’est aramisée et Hitti d’ajouter: ”tous les Syriens, au 1er s., sont devenus Sémites, parlant une même langue, l’Araméen...”[53]

 

La population syrienne passa au christianisme et de petits groupes dispersés et rares au début, le christianisme, surtout à partir de la première moitié du 4ème siècle, fit tache d’huile. Au 5ème siècle les moines de st Maron nous dit l’histoire[54] sous la conduite de Ibrahim de Cyr, évangélisèrent le centre du Liban ainsi que ceux de st Siméon ont porté l’Evangile aux araméens du nord. Jean Lassus, dans “Sanctuaires chrétiens de Syrie”, ne manque pas de rappeler les expéditions de st Jean Chrysostome dans le Liban, celles de Markilles l’évêque d’Apamée, Cyrille de Baalbek,... tous ceux-ci engagés dans une lutte acharnée contre le paganisme enraciné encore dans la Montagne.[55]

 

Le christianisme s’était répandu dans le Cobiath comme partout ailleurs dans le voisinage.” Non seulement le pays était chrétien, mais l’aspect religieux dominait cette période... Il y avait même entre le 4ème et le 6ème siècle, un nombre de moines, de prêtres, d’évêques, de vierges et de solitaires inconnus avant et qu’on ne connaîtra pas plus tard. Les églises, les lieux de prière, les basiliques et les monastères étaient répandus à travers le pays suivant un nouveau style d’architecture où apparaissent les portes, les tours à cloches et les croix saillantes; on a élargi les cellules des solitaires ou bien on en a fait de nouvelles...”[56]

Que le Akkar et le Cobiath fussent christianisés n’est pas soumis au doute! Renan dans sa ”Mission” l’a dit; les vestiges éparpillés partout le disent, il suffit de vouloir voir...

Les moines de st Maron qui avaient participé à l’évangélisation du Liban et qui avaient suivi le mouvement d’expansion du christianisme avaient-ils établi quelque poste de liaison entre la Syrie et le Mont Liban parmi les Chalcédoniens du Cobiath? Il est toujours malaisé, aujourd’hui encore, de répondre avec précision. Ce qui d’abord fait difficulté c’est la nature très particulière de notre documentation. L’état actuel de la documentation ne le confirme pas; il est, toutefois, fort logique de le supposer.

 

Les Maronites ne quittèrent pas la Syrie en masse, leur émigration s’effectua progressivement et par petits groupes. La région de Cobiath, à supposer qu’il n’y en avait pas, devait constituer tout naturellement une première étape, très importante dans leur acheminement vers le Liban étant donné sa position sur les pentes orientales de la Montagne, face à Homs, donc le refuge le plus proche de leur résidence initiale. Avec ses terres cultivables, avec ses sources abondantes   -  à ne pas comparer avec les plaines de la Syrie centrale - la structure montagneuse de sa géographie et sa position protégée par le dédale des vallées et des collines, devait offrir un abri à ne pas dédaigner par des refugiés. Dans ce cas, il est naturel de penser que les moines de st Maron, vu leur ardeur apostolique attestée par le nombre de leurs martyrs et le nombre de leurs monastères[57], auraient fondé quelque pied-à-terre parmi leurs concitoyens les émigrés chalcédoniens. Nous pensons, par contre, que les ”Maronites”, nom à mettre en relief vu que le vocable peut ne pas avoir existé avant le 8ème s., sont des syriaques, melkites chalcédoniens fils de cette bonne terre du pays et que ce district et ses voisins furent de leurs berceaux d’origine aussi bien qu’Apamée et Kannesrine et ceci pour les raisons suivantes:

Tous les historiens et les chroniqueurs qui ont évoqué les faits et gestes du peuple maronite[58] ont affirmé sa présence à Apamée, monastère st Maron, et dans toute la vallée de l’Oronte. Or cette vallée ne se limite pas aux norias de Hamath, mais prenant son départ au sud de Hirmel, à la grande source de l’Oronte elle s’insinue à travers les districts situés à l’ouest de Homs et s’étire mollement longeant le versant méridional de la chaîne côtière jusqu’à Antioche. A refaire, à l’inverse donc, le chemin suivi par les moines de st Maron et de leurs ”fidèles” nous pouvons descendre la vallée de l’Oronte à la hauteur de Akroum - Rableh vers la Boqeia’a. Du Hirmel jusqu’au point de jonction du Wadi Khaled avec la vallée de l’Eleuthère, on traverse le Cobiath, Akroum ou l’intérieur du Wa’ar.

Des vestiges de culte chrétiens s’éparpillent par centaines. Elevés sur les hauts plateaux ou abrités au sein des vallées, ils sont reconnaissables de loin. Un bosquet de gros vieux chênes verts ou un point d’eau quelconque sont toujours susceptibles d’ombrager les restes d’un vieux sanctuaire. D’autres lieux jadis habités et dont l’abandon a effacé toute trace, révèlent leur antique destination dans les noms qu’ils continuent à porter, comme AI Knaïssé (petite église), Addeir (Monastère), AI Mansaké (ermitage) Alssoleyib (La Croix).

 

A Qinia dans la partie basse du Akroum un paysage enchanteur offre la vision d’un bosquet de gros chênes touffus. Au milieu de la large vallée où l’eau des sources, rare, est suppléée par les citernes, les vestiges d’un ancien monastère syriaque sont toujours intéressants à étudier. Le monument, doublé d’une chapelle du 12ème s. doit probablement remonter aux 5ème - 6ème siècles. Les rochers abrupts qui surplombent à l’ouest, le village de Sehlé, toujours dans le Akroum, la grotte de ”Saïdet Eddarra” (Notre-Dame du lait) révèle une ancienne habitation monacale pareille à Mar Licha dans la Vallée sainte ou à Notre-Dame de Kaftoun dans le Batroun.

 

Les vestiges de la belle Cathédrale de Ermeneia (L’actuel Harb A’ra) n’existent plus. D’autres vestiges, au village de Knaïssé: croix sur linteaux, chancels et inscriptions en langue syriaque de la fin du 6ème siècle; tous ces restes fournissent plus d’une preuve incontestable de leur appartenance aux trois siècles qui précèdent l’entrée de l’Islam en Syrie.

 

Dans le Hirmel, à côté de la source principale de l’Oronte on peut encore visiter les restes d’une antique demeure monacale. Les chroniqueurs du Moyen-âge désignent le lieu sous le vocable ”Magharet Erraheb”. Le P. Lammens qui a été sur les lieux, il y a plus d’un siècle écrit dans ses Vestiges[59] que les Maronites l’appellent “Deir Maroun” et que la montagne qui le domine avec les terrains adjacents sont propriété de l’Ordre Antonin maronite et que quelques-uns de leurs moines y vivent encore. Le P. Lammens ne confirme pas la paternité maronite du monastère mais il ne le nie pas non plus. Le monastère et son domaine appartiennent aux Antonins et leurs moines y vivent encore ! Si le P. Lammens ne décline pas ouvertement l’identité maronite du ”Deir Maroun” au Hirmel, Mgr Debs l’énumère parmi les monastères des moines maronites du 6ème siècle: ”nous avons mentionné antécédemment que leur grand monastère se trouvait au bord de l’Oronte... et qu’ils en avaient un autre à la source de l’Oronte.”[60]

 

Le P. Daou[61] énumère Deir Mar Maroun au Hirmel parmi les stations maronites sur la route romaine reliant Homs à Akoura via Baalbek.

 

”L’une des stations principales entre les plaines de la Syrie et les montagnes du Liban, Deir Mar Maroun... ce monastère situé à mi-distance environ entre Homs et Baalbek”.

Celui qui traverse le Hirmel pour gagner la Béqa’a peut se donner le loisir de s’arrêter quelques instants avant d’enjamber le cours de l’Oronte pour contempler à sa droite un long promontoire rocheux percé de grottes faites à mains d’homme. Tombes anciennes ou autres ces grottes ont été adaptées comme cellules de solitaires.

Le monastère maronite du Hirmel était-il la seule station des moines sur le versant oriental du Liban?

 

Le chroniqueur arabe du Xème s. AI Massou’di, relate la présence des Maronites dans la Damascène, au Mont Liban, Sanir et ”Homs et ses districts”. Parmi les districts dépendants de Homs, le P. Daou[62] transcrivant le géographe Ibn Khordadbé énumère, non seulement Apamée et Kafartab, mais aussi Joussieh, Liban et Achchaa’ra. Or, située entre Achcha’ara et Joussieh, la région de Cobiath de par sa situation même, ne devait pas manquer d’être habitée par les Syriaques chalcédoniens et d’avoir parmi eux quelques noyaux maronites.

Cette affirmation du P. Daou, est enfin confirmée par des historiens modernes. L’historien damascène Mohammad Kerd Ali, dans le volume six de ses monumentales “Khitat Achcham”, développe brièvement et objectivement le passé du maronitisme et finit par écrire: “Après cela, les Maronites initièrent leur émigration vers les régions voisines, certains mirent pied dans les montagnes du Akkar et y bâtirent des villages,  alors que d’autres continuèrent leur marche vers le sud, vers le nord du Liban...”[63]

 

Un papier manuscrit datant du début du siècle dernier et que nous avons lu dans les archives du feu l’archiprêtre de Mart Moura, un quartier de Cobiath, jette des lueurs sur la situation des Maronites dans la région de Cobiath vers la fin du Vllème siècle: ”Les armées de Justinien II, dit le texte, après avoir envahi et brûlé les monastères et les églises des Maronites et après avoir tué les vénérables moines du Wa’ar et Achcha’ara, après avoir rasé les refuges des cénobites au Akkar et détruit les fortins et les tours et s’être approprié le village de Chouita dont ils firent un abri pour eux en cas de besoin. Après avoir délogé les Maronites de leurs positions, ils obligèrent ceux-ci à chercher refuge dans les imprenables montagnes du Liban où ils les poursuivirent jusqu’au bas-côté de Amioun”[64] . Nous ne saurions dire où le savant archiprêtre a puisé ses connaissances puisqu’il ne les cite pas, pourtant la moindre valeur du texte consiste en ce qu’il témoigne d’une tradition séculaire et qu’il éclaire un point d’importance primordiale pour notre étude.

 

Il confirme ce que nous venons d’affirmer plus haut, les Maronites habitaient la région avant d’être obligés de la quitter pour les montagnes du Liban et que ceux-ci ne faisaient point partie des dernières émigrations syriennes, preuves en sont les monastères brûlés, les cellules détruites, les fortifications rasées et la tuerie des moines... l’armée byzantine a dû faire sa retraite du pays et les Emirs maronites de la montagne, au témoignage de Addouaïhi, élargirent leur domination de Jbaïl à l’ouest jusqu’aux confins de Homs. ”Le territoire des Maronites s’étendait des confins du Chouf jusqu’au pays de Dreib”, dit la chronique des notables du Mont Liban.[65] Les horreurs causées par l’armée de Justinien II avaient donné le coup de grâce à la présence maronite massive dans le Cobiath mais ils n’en avaient pas vidé le pays. Soit que quelques rares agglomérations survécurent à la tempête, perdues dans les recoins de la région, soit que quelques familles aient réintégré leurs propriétés, une fois la tempête apaisée, des Maronites restèrent dans le pays.

Dans le district de Cha’ara, dit-on, le village de Hâlât Ou Hlat, situé sur la rive opposée de l’Eleuthère, face au château du Félicium, donna aux Maronites, au début du XII ème siècle un grand patriarche, Grégoire de Halat.[66]

 

Dans Le Cobiath même au bas du quartier moderne de Gharbieh et au fond d’une large vallée, des vestiges, réduits aux décombres d’un vieux moulin et aux soubassements d’un ancien village, portent le nom de Chama’a, ils sont indiqués, par les gens du pays, comme l’emplacement de l’antique Cobiath. Ce village a donné, lui aussi, naissance, mais au début du XIème siècle, à un prélat maronite, évêque et écrivain.[67]

Ainsi, à cheval entre Tripoli et Homs, subissant le flux et reflux des contingences politiques et militaires régionales. Les communautés maronites du Cobiath, douées d’un esprit malléable, sont réussies à se maintenir,  jusqu’à nos jours, malgré le passage continuel des conquérants dans la région.

 

 

F- Echos en occident

Pour conclure ce chapitre sur la situation de la chrétienté du Moyen-Orient avant l’avènement des Croisés, nous empruntons quelques lignes à Monseigneur Youssef Dibs:

“Les Califes alaouites fatimides s’emparèrent du pouvoir en Egypte et disputèrent aux califes abbassides la domination de la Syrie... Il y eut parmi les Alaouites, le calife AI Hakem qui persécuta les chrétiens, les Juifs et quelques musulmans.

 

Il rasa leurs lieux de culte, brûla même l’église du Saint-Sépulcre, il interdit aux chrétiens de faire le pèlerinage de Jérusalem avant d’avoir payé, au préalable, des taxes considérables”.[68]

Les échos de ces événements se firent entendre en Occident.

”Les pèlerins parvenus au terme de leurs épreuves sont témoins de la misère des habitants, des dégâts accumulés, des églises que la conquête turque de pays byzantins a fait transformer en mosquées, des provocations d’un Artouq criblant de flèches la voûte du Saint-Sépulcre”.[69]

 

En Occident, la force de cristallisation et d’enthousiasme, créée par l’idée de guerre sainte et de délivrance des Lieux saints, redoublée par la misère, l’appât du gain et l’esprit d’aventure, constituèrent un climat favorable à la Croisade.

 

N’oublions pas toutefois, qu’en dernier ressort, c’est l’anarchie, régnant en Orient, qui a excité les convoitises de l’Occident et permis l’installation d’un nouvel empire latin au sein même de l’islam arabe.

 

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CHAPITRE III

La première croisade, épopée mythique

 

L’épopée de la première croisade relève du mythe. Mythiques paraissent ses foules innombrables, mythique la variété des effectifs dont elle est composée, mythique aussi le nombre de victimes dont elle a semé la terre d’Orient. La composition multinationale de la direction militaire, l’affinité et le contraste à la fois dans le caractère, les visées et les méthodes des chefs, ressortent du mythe, comme, au mythe se rattachent l’invention de la ”lance sacrée” et les miracles qui accompagnèrent les premières victoires. Cependant, le plus mythique dans tout cela, paraît la marche sur Jérusalem, puisque, d’Antioche jusqu’à la Ville sainte, l’avancée se fit, presque sans coup férir, revêtant plutôt les apparences d’une excursion que d’une campagne militaire. Sans nier la valeur des armées franques, l’audace exaltée de leurs chefs, le facteur surprise créé par la nouveauté de leurs armements, l’épopée aurait versé dans le drame sans les circonstances favorables et la situation déplorable de la Syrie d’alors. Sans le désaccord qui sous-tendait les relations entre les musulmans de l’époque, c’est-à-dire, entre les sultans seldjoukides et les califes fatimides de l’Egypte, entre les gouverneurs locaux, les walis de Bagdad, Mossul, Alep, Homs, Tripoli et autres, les Francs n’auraient pas pu pénétrer dans ce pays et n’auraient pas eu l’audace de songer à une domination quelconque[70].

 

La croisade franque survint, en effet, dans une société trop désorganisée pour y susciter une réaction immédiate[71]. La partition politique de la Syrie et la multiplicité des confessions religieuses ont ouvert, largement, les portes aux conquêtes étrangères. Au dire du P. Lammens[72], le peuple qui avait pâti l’humiliation et la misère pendant de nombreux siècles, par suite de l’injustice abbasside, fatimide et seldjoukide, le peuple se souciait peu de celui qui serait son maître; durant cette période qui s’achevait alors, fin du XI s, les aventuriers étrangers et les mercenaires turcs et berbères occupaient la scène. Les uns contre les autres, ils essayaient d’élargir leurs conquêtes aux dépens de leurs voisins. La terre cultivable appartenait aux grands féodaux militaires turcs seldjoukides et aux princes turcomans.

De la sorte, le meilleur du territoire était possession des aventuriers étrangers qui accouraient dans l’espoir de faire fortune au détriment du pays et de ses habitants.

 

L’arrivée des armées franques, suscita en outre dans la région, une nouveauté sur le plan politique: Les Fatimides d’Egypte, inquiets de la force croissante de leurs voisins Seldjoukides, incitèrent les Francs à créer un émirat entre les deux états. Du côté sunnite, les choses n’avaient pas une meilleure tournure. La jalousie fit que les petits émirs cherchèrent des alliances auprès des Francs pour soutenir leurs querelles respectives.

 

“Quoi de plus significatif, s’écrie Hassan Habchi, par rapport à la désarticulation du monde islamique, que cette légation fatimide auprès des Francs, pour leur demander leur alliance contre les Seldjoukides, et quoi de plus horrible que de voir les gens contempler avec satisfaction les têtes décapitées de leurs coreligionnaires...”[73]

 

Le chemin, suivi par le gros des armées franques sous le commandement de Saint-Gilles, a été étudié, à maintes reprises, par les médiévistes. Nous nous arrêterons, seulement, avec les Croisés, dans l’une des stations principales qu’ils ont faites dans le territoire du futur Comté de Tripoli et ceci pour la cause de notre étude.

 

 

A- Station à Arqa

Les Croisés, arrivés dans la riche plaine de la Boqueia’a s’étaient emparés, le 29 janvier 1099 de Hossn El Akrad. Alors qu’un contingent, sous la conduite de Raymond Pilet et Raymond Vicomte de Turin, traversait la région des basses plaines du Akkar et se dirigeait vers le littoral, l’autre troupe franchissait le Nahr el Kébir pour aller investir la ville fortifiée de Arqa.

 

Par où les Croisés sont-ils passés?

 

Deux chemins possibles relient Hossn el Akrad à Arqa. L’un, coupant droit vers la mer de Tartous, dévie à gauche, à la hauteur de Dabboussé, traverse le Nahr - el Kébir et se faufile à travers la plaine de Akkar pour remonter à la hauteur de Qlei’aat, vers Arqa. Dans ce cas, les Croisés auraient fait plus de 30 km de marche ensemble, avant de se séparer au niveau de Dabboussé.

 

Alors que, l’autre chemin, passant le fleuve au niveau de Jisr Qmar, remonte la faible pente de Chadra, et traversant tout droit, les bas plateaux du Cobiath, débouche entre Halba et Arqa. C’est le ”Dreib”, l’une des pistes normalement suivies par les caravanes à travers les âges. Ce ”Dreib” est relativement assez court: quarante kilomètres à peine de route plane sansn aucun escarpement notoire. Laquelle des deux rives de l’Eleuthère les Francs ont-ils suivie? ”Post dies autem aliquot, regione media cum omni tranquillitate decursa, in campestria urbis antiquae et loci situ munitissimae, haud longe a mari, quae Archis appellatur, descenderunt satis in vicino juxta urbem castrametantes[74]. Il semble que les Croisés aient suivi la route de Dreib sur le versant septentrional du Cobiath car le chroniqueur latin écrit que l’armée franque a parcouru “avec toute tranquillité... une région médiane...”.

 

Les vivres, ayant toujours constitué un grave problème, pour des armées en campagne, le comte de Saint-Gilles laissa au Crac une poignée d’hommes pour s’occuper des réserves et fournir les provisions nécessaires, surtout que la distance à parcourir n’était pas anormale et que les provisions se trouvaient en abondance dans la riche vallée.

 

Les Croisés parcoururent la région “Cum Omni tranquillitate”. Cette tranquillité est synthèse de plusieurs facteurs:

La population de la région était en majorité formée de chiites, d’alaouites et de chrétiens, les uns favorables, les autres indifférents, tous ne demandant qu’à vivre en paix; la neutralité des deux puissantes familles arabes d’alors, les Benou Mounqiz de Chaïzar et les Benou Ammar de Tripoli, outre l’ineptie des autres Wâlis apanagés dans la contrée. Parvenus à Arqa, (à 8 kms de la mer) les Croisés montèrent leur camp et commencèrent le siège de la ville. L’événement semble avoir frappé l’imagination de la plupart des historiens qui ont traité la question et les Maronites ne paraissent pas peu loquaces à propos du fait. Face à leurs divergences d’opinion[75], nous nous restreignons aux chroniques de Guillaume de Tyr, texte latin[76]. Arqa de Phénicie se trouvait sur une colline aux pieds du Liban. La ville très fortifiée, ”munitissima” résista aux vaines tentatives du comte de Toulouse. Alors que le siège se traînait sans résultat, les Croisés organisèrent une sortie contre Tripoli. Ils se heurtèrent au gouverneur de la ville à la tête de ses gens; la bataille s’engagea sous les murs de la ville. Vaincus, les tripolitains se retirèrent derrière leur enceinte fortifiée. Une fois la victoire obtenue, les Croisés dit le traducteur: ”ilecques firent la feste de Pasques le dixième jour d’avril”. Rentrés à Arqa, ils décidèrent de plier bagage et de reprendre le chemin de Jérusalem. Ils firent cinq milles de route et montèrent leur camp devant la ville de Tripoli[77]. Le chroniqueur emploie le terme latin ”Ante” qui peut être traduit par ”devant” ou bien par ”avant”: Ayant donc fait 5 milles, 7 ou 8 kilomètres de route les Croisés n’étaient pas censés avoir encore traversé le pont d’Orthosia distante de 14 kms de Tripoli sur le fleuve AI Bared. Ceci semble avoir fait dire à certains historiens que les Francs avaient rencontré, pour la première fois, les Maronites sur le territoire de Arqa. Hitti place cette première rencontre entre Francs et Maronites à Batroun[78].

 

Alors que Ristelhueber suivant Guillaume de Tyr fait coïncider ce premier contact devant Tripoli. ”Lorsqu’i Is mirent le pied sur le territoire de Tripoli, ils firent la rencontre des Maronites[79].

Ils reçurent alors des visiteurs ”Lors vindrent en l’ost Suriens qui abitaient seur la mont de Libane qui est près des citez envers Oriant, mout haut. Icils estoient de notre loi, si estoient venus veoir noz barons par eus saluer et par fere joie. ”[80]

”Avertis de l’approche des Croisés, continue Ristelhueber, les Maronites abandonnèrent aussitôt les sommets du Liban pour venir témoigner aux nouveaux arrivants leur joie et leurs sentiments de fraternité. ”[81]

Michaud et Poujoulat, cités par Ristelhueber, reconnaissent dans leur correspondance d’Orient en 1836, dans ces Syriens du Liban et de Cyr, les Maronites habitants de la montagne. D’ailleurs, un chroniqueur contemporain des événements Raymond de Aguiliers confirme le fait rapporté par Guillaume de Tyr. Les croisés reprirent leur marche sur Jérusalem. ”Li Suriens se mistrent avant pour conduire l’Ost...”. Les Maronites les accompagnèrent, leur indiquant chemins et passages jusqu’à ce qu’ils parvinrent à la Ville sainte.

 

Quel était le nombre de ces Maronites mis à la disposition des Francs? Le P. Lammens écrit, dans “La Syrie”, que les Maronites fournirent des guides et un contingent auxiliaire[82]. Douaïhi dit un groupe et le traducteur de Guillaume de Tyr écrit ” Li Suriens ”.

 

Ni l’un ni les autres n’en précisent le nombre. Cependant Maxime Montrond rapporte à ce propos que l’armée franque comptait, à son arrivée à Arqa, cinquante mille environ, quant elle parvint à Jérusalem elle en comptait plus de soixante[83]. Peut-on déduire que les émirs de la Montagne avaient mis à la disposition des Croisés quelques milliers de leurs meilleurs archers. L’evêque de Tyr, lui-même, qui ne cache point son antipathie à l’égard des Maronites, ne cesse point de répéter combien la collaboration de ces derniers avait été précieuse pour les Croisés dans leurs conquêtes.

 

 

B- Le Comté de Tripoli

Ø  Akkar: marche frontière.

Situé entre le Royaume de Jérusalem au sud et la Principauté d’Antioche au nord, le comté de Tripoli occupait le long de la Méditerranée une étendue de 130 km environ[84]. Graphiquement, le comté pouvait avoir la forme d’une outre, gonflée en son milieu et rétrécie à ses deux extrémités nord et sud. Au sud, la frontière, partant de Nahr el Mouàmilteïn, remonte en largeur vers el Mounaitra à l’est, suit la ligne des crêtes, s’évase au niveau du Akkar dans la direction est-ouest, redescend dans la vallée de l’Oronte jusqu’à Rafanée puis elle dévie franchement vers le nord où elle s’arrête au bord de la mer, délimitée par le Nahr-Marqié. Le territoire du comté mesure ainsi 130km de longueur (direction nord-sud) alors que sa largeur est aux environs de 60km.

 

De façon générale, au dire de Jean Richard, le comté de Tripoli s’est installé sur une corniche littorale, plus large au nord qu’au sud, entre la mer et le Liban dont il contrôle les passages. Le plus important parmi ceux-ci est le passage de la Boquei’aa. C’est par là que les raids francs gagneront les territoires musulmans, mais c’est par là aussi que les musulmans viendront attaquer le comté.

En 1112 Tancrède mourant léguait les acquisitions faites dans la trouée de Homs à son filleul Pons de Tripoli.

Cette donation allait délimiter pour un certain temps le territoire du comté.

Le comté était relativement petit, mais ses frontières étaient trop éparpillées et par conséquent exposées aux invasions. L’armée comtale, assez restreinte, ne pouvait, à elle seule, répondre à tous les besoins de la défense.

 

Le comte gagnait donc beaucoup à diviser le territoire en fiefs, c’est que ” les fiefs lui doivent des services”. Les comtes possèdent des redevances domaniales comme les besants que le comte Guillaume prélevait sur les boeufs des Syriens travaillant dans les villages. Ils lèvent, en outre, des ”tonlieux” qui pèsent sur les achats et les ventes, des droits de péage sur les frontières et les principaux passages. Outre ces perceptions dont se nourrissaient directement les finances du comté, les seigneurs étaient tenus d’apporter à la caisse comtale, leurs redevances seigneuriales. Les concessions territoriales étaient grevées d’obligations monétaires et surtout militaires. Les seigneurs étaient obligés, soit de combattre au côté du comte avec un nombre déterminé de chevaliers et leur suite, soit de payer les frais de chevaliers qui assureraient le service à leur place dans l’armée comtale.

 

Les seigneurs, en plus, devaient avoir dans leur suite, un groupe d’hommes d’armes, soit pour défendre les fiefs dont ils détenaient la seigneurie, soit pour défendre certains points stratégiques confiés à leur garde par les comtes. Aussi, les seigneurs avaient-ils recours aux mercenaires et surtout aux paysans de leurs casaux. Par ailleurs, le comte avait à ses côtés des compagnons d’armes en faveur desquels il devait établir des fiefs.

 

Au rapport des historiens, les Latins s’étaient concentrés dans les grandes villes où leur noblesse, bientôt acclimatée aux modes du pays, s’adonnait ardemment aux douceurs de la vie orientale. Quant au menu peuple qui n’était pas rentré en Europe, une fois ses voeux de pèlerinage accomplis, lui aussi, s’était massé dans les grands centres, organisé généralement en colonies urbaines commerçantes. Dans les campagnes, l’occupation franque était totalement dépourvue de base rurale. Les nobles, avec leurs hommes d’armes, s’installèrent dans quelques forteresses construites ou conquises par eux; comme les conquérants antérieurs, ils établirent ces retranchements en dehors des agglomérations indigènes.[85]

 

Ø  Organisation juridique et militaire

Faire la Géographie féodale exacte du Akkar est très difficile, vu que les chartes seigneuriales, conservées, sont peu nombreuses et que le nom du baron n’est pas toujours révélateur. Aussi nous limitons-nous à suivre les traces de certaines familles dont le nom revient souvent dans les documents qui concernent, cette partie du comté dans l’espoir de jeter quelque lumière sur la période croisée du Cobiath dont l’histoire reste enveloppée d’un silence déconcertant.

Intimement liée à l’histoire du comté tripolitain l’histoire des croisés au Akkar, et au Cobiath en particulier, passa par deux phases importantes: la période du gouvernement comtal proprement dit, à caractère seigneurial féodal, et la période des Ordres militaires.

La première moitié du 12ème. s. vit la naissance de trois grandes seigneuries dans le Akkar.

 

Ø  Archas

Dans les basses plaines, la ville fortifiée de Arqa devait constituer le centre d’une seigneurie dont dépendaient les casaux de la région environnante. Comprenait-elle toutes les places fortes voisines comme celles du ruban maritime? Qui en furent les maîtres? Les documents sont parcimonieux. Tombée aux mains des Francs, c’est Bertrand qui la fit occuper par les siens à partir de 1108 ou 1109 selon R. Grousset, [86] la ville, selon toute probabilité, fit partie du domaine comtal propre jusqu’à la fin, car, au point de vue stratégique, elle constituait au nord, la clef de Tripoli. Nous voyons les comtes prendre, souvent, Arqa comme lieu de refuge ou centre de ralliement de leurs armées. Elle fut confiée aux chevaliers du Temple, pour un certain temps. Serait-ce à la suite du séisme de 1170?

Arqa fut le siège d’un double épiscopat, latin et maronite. [87]Les Maronites du Cobiath dépendaient juridiquement de l’évêque de Arqa.[88]

 

Ø  Le Guibelacard

A quarante kilomètres environ, légèrement au sud-est de Arqa, le château du Guibelacard ou Gibelacar  (aujourd’hui, Akkar El Atiqa ) fut le point de départ d’une importante seigneurie une fois passé aux mains des Francs à la suite d’un traité  conclu en 1109 entre Bertrand et Toghtekin, atabeg de Damas.

Quelle fut l’étendue territoriale de cette seigneurie?

Quels en furent les maîtres?

A la première question, tout essai de réponse resterait vague, les documents ne sont pas clairs et toute délimitation sur le terrain, faute de preuve, s’avérerait aléatoire.

Touché par le séisme de 1170, il est confié aux Hospitaliers du Crac par Amaury roi de Jérusalem lors de l’emprisonnement de Raymond III de Tripoli (1164 - 1172). Cette clause n’eut pas de suite et sauf les périodes où le fief fut directement entre les mains des comtes, nous connaissons le nom de deux familles qui gouvernèrent tour à tour la seigneurie. Les Astafortis, d’origine italienne, sont connus de 1177 à 1187 [89]. Puis, nous savons que c’est Raynouard Il de Nephin qui, en 1205, épousa l’héritière de la seigneurie. Les Puylaurens qui possédaient des domaines dans le voisinage, furent-ils jamais maîtres du château? Certains historiens le pensent.[90]

 

Ø  Le Crac

Tancrède d’Antioche s’empara de Hossn El-Akrad vers la fin de l’année 503 de l’Hégire- juin 1110.[91] A la mort de Bertrand en 1112, Tancrède devint tuteur du jeune Pons de Tripoli à qui il céda une partie de ses conquêtes, entre autres, le fameux château. De 1112 à 1142, date à laquelle, Hossn el Akrad devint le ”Crac des Chevaliers”, qu’en advint-il ? Il a donné probablement lieu à la formation d’une seigneurie dont nous connaissons peu de choses. Une charte de 1128 nous apprend que Pons de Tripoli fit don à l’hôpital de saint-Jean de Jérusalem de deux maisons et d’une vigne, sises au Crac.[92] En 1142, Raymond Il de Tripoli fait don à l’hôpital, du Crat, avec l’agrément de Guillaume du Crat. Ce dernier dut, vraisemblablement, être détenteur de la seigneurie puisque le comte se proposa de l’en dédommager en lui taillant un nouveau fief aux dépens des Maronites du Liban (Raisagium montanee et la Cavea Davidis Siri).[93] Depuis quand, cette famille détenait-elle la seigneurie et, quelle était l’étendue de celle-ci? C’est à quoi nous ne saurions répondre.

 

Ø  Le Cobiath: fief du Felicium ou domaine comtal?

Nous avons déjà signalé qu’en 1112 Tancrède mourant léguait ses possessions au Akkar à Pons comte de Tripoli:  Parmi ses vassaux il y a une famille provençale, les Puylaurens. Les seigneurs du Crat et du Gibelacar ont retrouvé des châteaux ou des fortins déjà faits et par conséquent pas trop difficiles à aménager. Les Puylaurens se trouvaient dans une situation plus critique, il fallait d’abord trouver une résidence. Les emplacements ne manquaient point, non plus les amas de pierres taillées. Les civilisations ou mieux, les conquérants antérieurs y avaient pensé.” Château détruit, château vite reconstruit”, ils optèrent pour l’éperon stratégique du Felicium à Menjez et pour le Lacum toujours à localiser. Pierre, cité à partir de 1117, s’en empara et bâtit ou restaura le fortin dont les traces se voient encore à l’ouest du plateau. La charte de 1142 nous renseigne que le Felicium et le Lacum ou Latum furent accordés à l’Ordre de l’Hôpital. Les premières années (1112-1117) de la vie de ce fief restent vagues. Son histoire ne commence à se préciser qu’à partir de Pierre. Les Puylaurens, famille provençale, originaire du Tarn-arrondissement Lavaur- furent ils compagnons de Raymond de Saint Gilles ou bien firent-ils partie de la suite de Bertrand? Les Puylaurens furent-ils seigneurs du Gibelacar comme le pense Jean Richard? Le cas échéant, la seigneurie aurait couvert les territoires du Dreibe et du Cobiath jusqu’à ”la ligne du partage des eaux” ou bien les Puylaurens, simplement barons du Felicium, ont été les seigneurs du Cobiath de Nahr-Elkébir jusqu’au Hirmel? Dès 1142, le Cobiath fera partie de la ” principauté religieuse” de l’Hôpital et son sort sera lié à celui du Crac. Mais avant cette date à de sa proximité géographique du Felicium, il a dû appartenir au fief des Puylaurens bien que nous pensions qu’une partie de ce district avait dû rester possession comtale pour la simple raison que les comtes se réservaient un passage à travers les divers fiefs pour leurs entreprises personnelles et qu’une des routes qui mènent à l’Oronte y passait sans nul doute.[94]

 

 

C- Croisés et Maronites : Relations Privilégiées

“Les premiers rapports entre les Francs et leurs sujets indigènes, même chrétiens, n’avaient pas été sans heurts”... affirme C. Cahen.[95]

La population chrétienne tournait, de nouveau, les yeux vers Byzance qui, sous Alexis Comnène, commençait justement à se ressaisir, quand les nouvelles de la première croisade parvinrent en Syrie. Les chrétiens, considérant les nouveaux venus surtout comme des serviteurs de la politique byzantine, favoriseront la conquête dans l’optique d’y retrouver les anciens avantages qu’ils avaient perdus lors du règne abbasside. Cependant, parmi ceux qui avaient applaudi à l’avènement des croisés, quelques-uns ont vite cessé de le faire, tournant leur regard vers le monde environnant.

Entre autres, les Monophysites, qui, indifférents au changement de suprématie politique, étaient toujours prêts à se soumettre au plus fort et les Francs ne trouveront pas en eux des sujets sûrs.[96]Cependant, au dire de Cahen, chez les Maronites seuls, en raison du voisinage journalier de la totalité du peuple avec les Francs, l’union correspondait à quelque chose d’effectif.[97] Plusieurs orientalistes et la plupart des historiens locaux font, sans réserve, l’éloge de l’entente et de la collaboration franco-maronite.[98] En réalité, les choses ne se passèrent pas sans heurts, et, pour un bon éclairage, une certaine distinction s’impose.

 

Si les relations entre Latins et Maronites dénotent un rapprochement visible sur le plan religieux, rapprochement qu’on pourrait classer sous le signe de l’unité de foi; sur le plan social et politique, malgré la fierté de l’un et l’arrogance de l’autre, les rapports, entre les deux peuples, mis à part certains moments difficiles, furent de “bienveillante cordialité”.

Sur le plan politique, les Francs ont introduit en Syrie des institutions occidentales dans l’état où elles se trouvaient à la fin du XIème s. en Europe. Le fait est affirmé sans contestation par les ”Assises bourgeoises de Jérusalem”:

Chose est seure, quand Antioche fu conquise par crestiens, que Boemont en fu seignor, qu’il y mit les usages tels comme il vost, et aussi le comte de Toulouse qui Fu Seignor de Triple”.[99] Mais les nouvelles institutions ne furent pas seules à régler la vie du pays, car elles ont été adaptées à diverses institutions locales conservées par eux.

Les Francs, en d’autres termes, ont respecté les coutumes en vigueur dans le pays quand celles-ci ne s’opposaient pas à leurs intérêts. ”C’est en effet la coutume qui règne même si bien que par elle les indigènes pourront récupérer des avantages enlevés par la conquête”.[100] Les fidèles des diverses confessions religieuses se grouperont en communautés autonomes dont les chefs respectifs règleront généralement les différends intérieurs.

 

Certaines prescriptions qui semblaient nouvelles n’étaient en réalité que la reprise de règlements antérieurs aux Francs. Nous avons déjà signalé que les Maronites retirés dans les montagnes du Liban, formaient une sorte d’émirat autonome sous la direction de leur Patriarche et la conduite de leurs chefs. Une double raison nous conduit à penser que les Francs ont continué à respecter cette autonomie. D’abord les Maronites n’ont cessé, durant tout le règne latin, d’élire leurs propres princes. Une liste complète de ceux-ci a été établie par le père Youssef Maroun.[101]

Lors du débarquement, à Saint-Jean d’Acre, de la croisade française conduite par saint Louis, l’émir Simaan alla à sa rencontre à la tête de 25 mille hommes. Une lettre écrite par le saint roi au ”Prince des Maronites”et à leur patriarche et datée de l’année 1249 en fait foi.(a)

La seconde raison se base sur une simple constatation: parmi les donations faites par les comtes de Tripoli en faveur de l’Hôpital de Saint-Jean, rares sont les casaux de la Montagne, cités dans les chartes, alors que celles-ci énumèrent presque la totalité des noms de villes et villages du littoral. Ceci nous ramène à mettre en doute l’existence d’une seigneurie franque à Bcharré, proposition faite par le p. Lammens et suivie, dès lors, par d’autres médiévistes français qui, tous, croient avoir reconnu Buissera dans la ville des Cèdres. Nous dénions cette proposition pour les motifs que nous venons d’exposer et surtout parce que personne n’a retrouvé aucune trace de construction franque, ni à Bcharré, ni à Ehden, ni dans le district de Joubbé tout entier. Notre opinion s’appuie en outre sur les oeuvres des historiens maronites et sur la tradition locale. Les vestiges de l’ancien borj mentionnés par Lammens et disparus depuis, ne sont d’après la même tradition que les restes de la qal’aât des Emirs de la Montagne.[102] Aussi, faudrait-il peut-être trouver à Buissera ou Busarra un autre équivalent.

 

Une autre preuve de cette autonomie de la montagne maronite est donnée d’une façon indubitable, par le geste des Francs cherchant refuge auprès de leurs confrères lors de leur fuite devant l’invasion de Baïbars. Ils accouraient vers les montagnes, persuadés qu’ils trouveraient un cordial accueil auprès des Maronites. De fait, ceux-ci ne manquèrent pas de répondre à leur confiance, ils leur offrirent la plus large hospitalité. Le Pape Alexandre IV, rend témoignage au dévouement des Maronites en cette occasion.[103]

 

Les historiens maronites relatent la collaboration franco-maronite. Guillaume de Tyr ne cache pas son admiration devant l’habileté de leurs archers et Jacques de Vitry les considère comme les plus précieux auxiliaires des Francs.” En 1268, après avoir inquiété Acre... Baïbars paraît devant Tripoli, puis gêné par l’impossibilité de réduire les habitants du Liban encore enneigé se retire vers le Crac des Chevaliers.[104] Ce texte de Cahen confirme parfaitement les assertions de Douaïhi qui affirme que la ville de Tripoli ne tomba entre les mains des musulmans qu’après la défaite des Montagnards en 1283. Pourtant, la défaite de l’armée comtale devant Mont Pèlerin en 1137, l’assassinat de Pons de Tripoli par les ”Suriani” et la réaction brutale de Raymond II, tout ceci révèle une gêne latente chez le peuple maronite qui se détache des Francs. Il en est profondément déçu. Cette déception provient précisément de ce que les Francs de la conquête, n’ont pas eu la délicatesse de ménager la fierté d’un peuple qui, à travers toute son histoire, y a trouvé sa raison d’être.[105]

 

Si la Montagne gardait son autonomie et les Emirs étaient tenus en bonne considération par leurs sujets, la noblesse citadine, principalement Franque vivait dans un cercle clos, n’admettant point parmi ses rangs l’aristocratie maronite pourtant fort cultivée et c’est à peine que la petite bourgeoisie se tailla une place minime surtout que la masse populaire était indigène. Ce chauvinisme outré des nouveaux arrivés fit des Francs seuls seigneurs du pays, alors que les autres étaient réduits à une vassalité presque servile. Hors de la Montagne, les gros propriétaires étaient Francs tandis que les paysans étaient tous indigènes.

Le féodalisme occidental s’était transféré, et d’une façon brutale, en Syrie. Les paysans, qui avaient survécu aux injures du temps, eurent la nostalgie des Abbassides.

 

 

D- Retour des Maronites au Cobiath

Les Puylaurens ont vite fait de construire leur résidence. Mais il fallait penser, à repeupler la seigneurie. Le pays était habité, à leur arrivée, par des tribus kurdes et turcomanes, de petits groupes de Nsaïryés, quelques chiites et de rares chrétiens, maronites et autres. Les Kurdes et les Turcomans, au rapport de Cahen,[106] saisis de peur, avaient fui devant les armées franques.

 

Les Nsaïryés émigrèrent progressivement vers la chaîne côtière, les “montagnes des Alaouites” où ces derniers préparaient leur futur état. Les nomades et les arabes, bons à paître les troupeaux, les autres éléments étaient mal vus politiquement des Latins, ils pouvaient coopérer à l’infiltration musulmane plutôt qu’à aider à la défense. Il fallait surtout des paysans pour la culture du territoire. Les montagnards maronites reprirent le chemin du nord. Cette première extension maronite, sous les Francs, dut probablement être faible. Ils étaient chez eux à la Montagne et aucun appât ne les poussait à la quitter. Malgré la rareté des ressources tout les incitait à se cramponner à leurs rochers arides. A la Montagne, il y avait l’ambiance, le Patriarche, la sécurité et surtout les impôts habituels, on vivait tant bien que mal.

Dans les parties orientales du comté, ils allaient affronter un nouveau mode de vie, subir de nouvelles impositions fiscales, vivre une nouvelle réorganisation sociale. Il fallait, en plus, abandonner leurs refuges rupestres, leurs chefs et leurs prélats pour se soumettre à des étrangers, gagner un pain plus facile peut-être mais à quelles conditions!

 

La sécurité paraissait très précaire, les dévastations causées par les incursions musulmanes répétitives s’avéraient trop lourdes. Se rappeler le siège du Crac en 1115, les campagnes turcomanes de 1132 et 1137. Les entraves au commerce étaient multiples; l’impôt de la ”taille”, les dîmes à l’Eglise latine, l’impôt sur les animaux et les redevances en nature. Tout ceci dut retarder le retour massif des Maronites au Cobiath jusqu’après l’année 1142.

 

Les donations faites par Raymond Il de Tripoli en faveur de l’Ordre de l’Hôpital constituèrent sur les frontières orientales du comté une sorte de” Principauté ecclésiastique ” autonome. Les Hospitaliers réorganisèrent la défense: pour cela, ils firent de Hossn el-Akrâd, le fameux Crac des chevaliers; ils garnirent de défenseurs les autres châteaux, construisirent  d’autres postes fortifiés et remirent ainsi la sécurité. L’Ordre avait demandé des concessions territoriales que le comte se hâta d’accorder. L’institution de ces domaines en état indépendant fut complétée par diverses exemptions d’ordre financier. L’acte de cession du Crac en 1142 conféra aux sujets de l’Hôpital l’exemption de tous les droits commerciaux dans le comté. L’instauration du nouvel ” Etat ” encouragea le retour des Maronites dans le Cobiath et une forte communauté s’organisa, dès lors, sur le territoire.

 

Tout au début, les relations entre indigènes et Francs commencèrent parfois mal, mais une fois que la société franque ne fut composée que d’une majorité de natifs locaux, une profonde compréhension régna entre les deux peuples.[107]

 

Sous l’influence des facteurs climatiques, les Francs s’orientalisèrent, et, le temps fit le reste. Les chrétiens, les Maronites surtout, reprenant des coutumes contractées sous la domination islamique, assurèrent les services de l’administration et s’adonnèrent à l’enseignement des sciences, de la philosophie, des Mathématiques et de l’astronomie.[108]

Les musulmans mêmes jouissaient d’une liberté de culte totale. ”Chrétiens et musulmans jouissaient d’une totale sécurité quant à leurs personnes... Nous traversâmes bon nombre de villages et de fermes dont la population musulmane vivait à l’ombre des Francs, dans une grande prospérité - Allah nous garde de telles attractions! - Leurs maisons leur appartiennent en propre, comme ils sont libres de leur argent. Beaucoup d’entre eux comparent leur aisance à la misère de leurs confrères dans les pays limitrophes.”[109]

 

En somme, pourvu que les habitants rendent aux seigneurs les services qu’ils attendent d’eux, les seigneurs ne tiennent pas à se compliquer l’existence en intervenant dans les détails de leurs affaires. Pour toute leur vie et relations privées, les habitants conservent leur droit propre. Ils gardent également leur administration locale dirigée par leurs chefs, les ”Raïs”.

La communauté maronite du Cobiath a dû avoir ses propres institutions religieuses.

 

Le peuple attaché à ses traditions ancestrales ne pouvait concevoir une autre autorité que celle de son propre clergé. A la lumière de la documentation actuelle, les Maronites ne semblent avoir jamais eu de siège épiscopal dans le Cobiath et aucune tradition ne nous permet de le supposer. Historiquement et dès le début du christianisme, Arqa avait été le siège d’un diocèse ecclésiastique englobant tout le Akkar. Nominalement, à l’arrivée des croisés, l’évêché de Arqa persistait toujours. Bien que les évêques maronites ne fussent tenus à résider officiellement dans leurs diocèses jusqu’au début du XVIIIème s, les besoins du service maronite, progressivement accru à partir de la seconde moitié du XIIème s, durent réactiver les soins de l’évêché de Arqa, siège confirmé par Innocent III en l’année 1215.[110]

 

 

Ø  La féodalité maronite

Sans cesse, prise et reprise, la Syrie, pendant trois longs siècles (IX - XII s.) fut mise à feu et à sang. En présence de ces luttes continuelles, les Maronites renforcèrent leur organisation sociale et militaire afin de maintenir leur autonomie même relative sous la double direction de leur clergé et des grands propriétaires fonciers. Les Maronites s’organisèrent fortement en un petit peuple féodal.”[111] Et c’est ainsi que les grands Propriétaires du Liban furent amenés à prendre, de plus en plus, le rôle de chefs qui combattaient à la tête de leurs paysans, devenus leurs soldats. L’aristocratie terrienne se transforma en l’aristocratie militaire des Emirs et des Chaïkhs”[112]. La féodalité terrienne du Liban différait totalement de la féodalité officielle en Syrie. Les seigneurs du Liban n’avaient pas de terres en usufruit (Iqtah) comme les chefs militaires ou les walis auxquels l’Etat léguait les revenus d’un territoire contre payement d’impôts ou service militaire. Les conquérants, califes, sultans ou émirs donnaient des ”iqtahs” à leurs généraux et à leurs employés supérieurs. Ceux-ci les subdivisaient en régions qu’ils distribuaient aux entrepreneurs.[113] La classe dirigeante, chez les Maronites, était formée de gros propriétaires fonciers. La terre leur appartenait en propre. Ils la cédaient saisonnièrement aux paysans, contre une part déterminée du revenu; sauf de rares exceptions, les paysans maronites ne furent presque jamais les cerfs attachés à la glèbe du maître. Ils furent souvent propriétaires eux-mêmes de leur parcelle de terre ou bien ils étaient les métayers du maître d’où l’emploi du terme ”Chariq” ou copropriétaire dans les traditions de la Montagne. Ce genre de féodalisme terrien enrichissait les gros propriétaires tout en permettant aux paysans de vivre dignement et honnêtement.[114] “La population des centres ruraux dans la montagne était organisée en groupes autonomes dirigés par une classe composée de gros propriétaires appartenant à des familles dirigeantes depuis une haute antiquité... une nouvelle classe de petits propriétaires vit le jour et elle était la plus nombreuse.”[115]

 

Une autre conséquence de ce féodalisme fut de créer, entre le propriétaire et ses paysans, un modus vivendi social tout à fait remarquable. Le propriétaire, devenu chef et seigneur, avait le respect de ses sujets paysans, car, une fois au travail, ceux-ci tout fiers, ne se sentaient point lésés dans leur dignité d’êtres humains. Cette libéralité dans la société maronite aiguisa, chez ce peuple, le sens de l’honneur, l’attachement aux traditions, le sentiment de l’indépendance et rendit la fierté du montagnard maronite aussi légendaire que ses cèdres immortels. Le sens de l’honneur, la fierté du caractère, l’attachement à la famille et la fidélité au pays et au clocher créèrent chez ce peuple ”un patriotisme local Extrêmement vivace en même temps qu’un patriotisme national qui trouvait et qui trouve toujours son expression la plus complète dans l’attachement à la personne du Patriarche.”[116]

 

Obligés de lutter pour sauvegarder ce qui leur restait d’indépendance, les chrétiens du Liban sentirent la nécessité d’unir plus intimement leurs efforts en se regroupant davantage et de se choisir, parfois, un chef unique afin de mieux coordonner leur défense. Tandis que la Syrie retentissait du fracas des armes (fin XIème siècle) la plupart des événements qui se déroulèrent autour d’eux, ne parvinrent guère à modifier, sensiblement, la situation des Montagnards maronites.[117]

 

Le premier soin des Maronites, à travers les vicissitudes de leur interminable périple, fut, toujours, de s’organiser pour le culte. Au Liban, ils ne manquèrent point de prêter leur attention au service religieux. Au milieu du Vlll èmes. on y trouve déjà des églises maronites, comme celle de Mar Mama à Ehden, bâtie en 749. [118]

 ”Fortement groupés, autour de leur clergé et de leur patriarche les Maronites constituent donc un petit peuple d’une essence très particulière. La vallée sacrée de la Qadisha, creusée de cellules d’ermites, les cèdres des hauts sommets, symboles de leur vitalité et de leur indépendance et le monastère patriarcal de Qannoubine, perché comme un nid d’aigle, résument toute leur histoire”.[119]

 

Ø  La paysannerie maronite au Cobiath

Les paysans maronites se divisaient généralement en trois classes : les petits propriétaires, les métayers et les bailleurs. Les serfs formaient de rares exceptions.

Dans son installation dans les pays conquis, la féodalité franque suivit un régime militaire: l’important, dans ce cas n’était pas l’appropriation du terrain, mais le gouvernement du territoire; ceci leur assurait leur dû sans les tracas de la gérance domaniale. La plupart des seigneurs étaient de gros propriétaires mais ils ont rarement acquis ou étendu leurs possessions au détriment des chrétiens. (a)

Ils ont laissé aux Maronites leurs propriétés et leurs lopins de terre. Au Cobiath, les paysans propriétaires ne devaient pas être assez nombreux, malgré l’’assertion d’Ibn Jobeir, la plupart des Maronites ayant déserté leurs villages pour rejoindre leurs confrères de la Montagne, lors des conquêtes précédentes. D’autre part, parmi les nouveaux émigrés, peu nombreux devaient être ceux qui avaient les moyens pour se permettre l’achat d’une propriété. La présence de cette classe paysanne est, quand même, attestée par l’existence des ”alleus”, impôts levés sur les biens laissés aux mains des indigènes.[120] Après 1142, la grande propriété appartenait soit à l’Ordre de l’Hôpital, et aux seigneurs francs, soit aux notables indigènes. Dans tous les cas, ni l’Ordre, ni la féodalité ne s’adonnaient aux travaux des champs, leurs terres étaient toujours exploitées par des serfs ou louées à des individus ou à des collectivités même religieuses.[121]

 

Or l’exploitation s’effectuait, selon les traditions en vigueur, par louage à bail ou par moitié. Le partage par moitié était de règle générale pour les champs des paysans.[122] Le partage englobait tout : gain et frais. Nous venons de signaler que le métayage se basait sur un double apport: le terrain du propriétaire et le travail du paysan. L’accommodement qui réglementait le métayage s’appelait “Compromis” dans lequel on notait les outils et les récoltes. Si ces derniers augmentaient aux dépens du paysan, le propriétaire l’en dédommageait mais s’ils diminuaient, le paysan était tenu à indemniser le propriétaire. Ceci explique l’abandon de certains villages et leur ruine[123].

Cette classe de paysans devait être la plus nombreuse, car en cas de mauvaise saison causée par la sécheresse, l’incursion des sauterelles, la grêle ou les mouvements sismiques et tous ces malheurs furent nombreux, le paysan n’était pas trop perdant puisque le propriétaire partageait les frais. La classe des loueurs à bail devait être assez restreinte car il fallait au paysan assez d’audace pour affronter le désastre des saisons mortes. Somme toute, cette paysannerie cobiathine vivait dans une aisance relativement notable car ”Les Syriens chrétiens, dit P. Deschamps, ayant reçu du comte de Tripoli des privilèges et des garanties, pouvaient vivre en paix”[124]

 

Ø  Les ressources du pays

Les chroniqueurs s’émerveillent généralement devant la richesse et la variété du commerce tripolitain. Certains ont trouvé de la peine à se frayer un passage parmi les marchands regroupés et les marchandises étalées à même le sol dans les ruelles des vieux ”Souqs”. Ils expriment hautement leur admiration devant le luxe et la richesse des seigneurs orientalisés. Les jardins de la ville leur ont arraché des cris d’émerveillement. En somme, beaucoup de renseignements nous sont parvenus à propos de Tripoli comme si toute la richesse du comté se trouvait dans sa capitale. Seules quelques bribes nous sont parvenues à propos des ressources de la campagne.

 

Une lecture, même brève, des chartes seigneuriales et un coup d’oeil jeté sur les vestiges du temps, peuvent élargir nos horizons à propos de la culture et de l’industrie dans le Cobiath.

 

Arbres fruitiers, oliviers, vignobles, canne à sucre, froment, moulins, fours, huileries, poteries, soie, ce sont des mots qui reviennent souvent dans les chartes des donations comtales. Dans cette partie du Liban, appelée aujourd’hui ”province du Nord” l’histoire semble s’être arrêtée pendant de longs siècles. Ce n’est qu’à partir des années cinquante du XXème s. que les rouages de la civilisation paraissent avoir repris leur marche...

Mais quelle lenteur mortelle! Les signes de la civilisation moderne ont à peine effleuré certaines contrées du Akkar alors que d’autres endroits, comme le Akroum, ne paraît point avoir évolué depuis le XIIIème s. Les mêmes villages et les mêmes fermes.

Des outres ancestrales faites en peau d’animal continuent à rendre le même service d’eau, balancées sur le dos des ânes. Dans l’artisanat on retrouve les mêmes métiers d’antan et les petites industries n’ont pas évolué d’une façon sensible.

 

L’agriculture, principale ressource du pays, n’a pas beaucoup évolué; les mêmes méthodes et les mêmes genres de culture persistent jusqu’à présent dans certains recoins du pays. Par contre, l’étendue des terres cultivables a reflué: plusieurs endroits dont les vestiges racontent la prospérité de jadis, accusent l’abandon ou bien, ils sont devenus des champs de fouille possibles.

Le pays devait connaître une culture intensive de l’olivier. On remarque un peu partout dans les anciens centres, les vestiges de concasseurs, de pressoirs et de grandes installations huilières. Dans le seul village de Akroum dans la haute montagne, nous avons dénombré sept huileries anciennes sans, pour autant, avoir vu le beau vert d’olive d’un seul vieil olivier.

La vigne couvrait les côteaux ensoleillés du Cobiath et de la vallée de Nahr – el Kébir. Au cours de nos randonnées dans la contrée, nous avons traversé de larges vignobles. La fabrication du vin, ayant diminué à partir des Abbassides qui l’avaient interdite, cette fabrication fut restreinte presque exclusivement aux collectivités religieuses. L’outillage très rudimentaire alors employé n’a pas laissé de témoins d’importance et les caves sont rares. Par contre, les petits viticulteurs se sont adonnés au tirage de l’arack. Le mûrier couvrait de vastes étendues. Le pain et le bourghol (genre de gruau) constituant la nourriture de base du paysan maronite, on faisait des semailles abondantes de blé, d’orge et de maïs. Bon nombre de chartes mentionnent des donations de moulins et de fours. Les moulins employaient la force propulsive de l’eau ou du vent. Les ruines de moulins à eau sont assez répandues ; nous n’avons, cependant, pu déceler nulle trace de moulins à vent bien que la tradition locale affirme leur existence.

 

Ø  L’agriculture dans le Cobiath

Les Francs traversèrent la vallée de l’Oronte à petites journées. Ils eurent le temps, une fois reposés, de se laisser imprégner par la beauté et la variété des sites. Plus ils avançaient vers le sud, plus la douceur du climat flattait les sens des hommes de Saint-Gilles leur rappelant le Languedoc natal. Ils remarquèrent la fécondité des lieux, le charme des spectacles, la multitude des arbres et la variété des fruits dont certains n’étaient pas alors connus en Occident. Ils furent frappés par la canne à sucre, et son jus rafraîchissant, abondante dans la région de Tripoli. Plus tard ils en rapporteront des semences en Europe.[125] Jacques de Vitry qui traverse le pays dans la 1ère, moitié du 13e siècle n’essaie point de réprimer son admiration et son enthousiasme devant la richesse des moissons dans la Boqeia’a, et, Burchard de Mont-Sion, en 1282, affirme avoir dégusté les meilleurs vins à Nephin.

 

Tout ceci nous rend présente à l’esprit une réalité, le problème des vivres qui fut toujours pressant pour les armées franques. Il fallait assurer les denrées nécessaires sur place, car on ne pouvait, indéfiniment, compter sur les apports extérieurs en laissant le sort des armées comtales à la merci des navires pisans et gênois.

Dans son étude du choix des installations fortifiées P. Deschamps affirme qu’on cherchait pour les grandes forteresses un lieu dont le voisinage fût fertile et pût fournir des ressources abondantes et variées.[126] Les chroniqueurs et les voyageurs parlent maintes fois des terrains de culture qui environnaient les châteaux et servaient aux garnisons.

Ils s’étendent parfois sur la description du territoire avoisinant, sur la beauté du paysage, sur les amples moissons, les riches pâturages où paissaient de nombreux troupeaux, les plantations d’arbres fruitiers et de légumes qui assuraient à la troupe une large subsistance.

 

La paysannerie était tellement importante qu’elle constituait parfois une clause centrale dans les traités stipulés entre Francs et musulmans. Les chroniqueurs nous rapportent que l’accord de l’an 1110, conclu entre Tancrède d ’Antioche et Redwân d’Alep ne fut définitif que lorsque Redwân eut, au printemps suivant, renvoyé, sur la sommation de Tancrède, les familles des cultivateurs de Djazr, qui s’étaient enfuies à Alep pendant les hostilités[127]. Or ceci nous amène à nous demander : est-ce que les Francs en général et l’Hôpital en particulier, vu cette importance de la paysannerie, ont eu une politique agricole quelconque? Nous n’avons aucune trace, affirment les studieux, de ce qu’on pourrait appeler une politique agricole des Francs[128]. Les Hospitaliers avaient tout avantage à garder dans leur voisinage des villageois qui cultiveraient leurs terres et leur assureraient la main-d’oeuvre nombreuse dont ils avaient besoin pour leurs travaux de construction. La nécessité de subvenir à leurs besoins en vivres, amena les Hospitaliers à veiller au bon état des cultures et à retenir les paysans des frontières.

”Ils distribuaient des semences, faisaient revenir les femmes des paysans enfuis lors d’une campagne, amassaient des provisions, ne négligeaient pas l’aide des notables indigènes pour la remise en valeur des terres dévastées”.[129]

 

Ø  L’élevage

L’élevage occupait, dans le pays, bon nombre de paysans. Il servait à la consommation normale des habitants et en cas d’invasion ou de siège on gardait de nombreux troupeaux dans les châteaux forts pour les besoins de la garnison.

Le mouton devait être élevé dans la plaine à côté du chameau et sur les plateaux du Cobiath, alors que la chèvre devait prévaloir dans les montagnes boisées du Akkar.

Dans la zone montagneuse du Cobiath, les terrains cultivables étaient peu étendus, il fallait en gagner sur la forêt et beaucoup de ces terrains nouveaux portent encore les noms de ceux qui les ont déboisés: Ksarat tel ou tel...

 

Ø  Obligations agraires et militaires

Les Francs appliquèrent aux hameaux et villages syriens le nom de casalia, ce qui désigne des groupes d’habitations dans une exploitation rurale plutôt que des villages organisés[130]. Or la majeure partie des casaux dans la zone montagneuse devaient être des regroupements agraires familiaux. Les enfants construisaient autour de la demeure paternelle d’autres maisons pour abriter leurs foyers respectifs. Ainsi la maison familiale devenait bientôt le centre d’un petit casal portant le nom de la famille, Beït tel ou tel avec sa propre chapelle. L’installation d’une autre famille sur les lieux augmentait le volume du casal et donnait souvent lieu à la construction d’une autre chapelle. Ceci, vraisemblablement, expliquerait la présence de deux, trois et parfois quatre chapelles dans un même endroit, distantes, l’une de l’autre, de quelques cent mètres à peine[131].

 

Une fois installés, les Maronites organisèrent leur propre vie sociale. Ils avaient des obligations mais ils ne devaient pas se sentir trop frustrés. Ils avaient été exemptés de beaucoup d’impôts qui entravaient l’agriculture et le commerce dans le comté. Certaines obligations fiscales persistèrent cependant, entre autres, la dîme et la taille.

La dîme, en nature et espèce, était redevable à leur propre clergé[132], la taille était perçue par les seigneurs. Elle pesait per caput sur les animaux et les arbres.

Nous ne trouvions pas d’explication au morcellement ridicule du terrain, au partage de l’hérédité par tête de vigne, de figuier, de mûrier ou autre, surtout aux chicanes qui surgissaient entre paysans consanguins à propos d’une motte de terre, c’est que la taille conservée par les Mamlouks et les Ottomans était restée en vigueur jusqu’au mandat français en Syrie.

Le tempérament maronite étant plutôt enclin au calme de la vie montagnarde, le métier des armes n’a jamais attiré le paysan. Courageux, tenace et éprouvé dans les combats, il préfère l’araire à l’épée. Paysan-soldat, les nécessités de survivre l’ont rendu aussi familier avec les armes qu’avec la pioche ou la hache.

« Dans un état comme le comté de Tripoli, l’importance qu’avaient en Occident les institutions militaires s’exagérait encore. L’armée comtale n’a jamais eu d’effectifs très importants. Pour suppléer à cette pénurie, les comtes trouvèrent sur place les effectifs nécessaires grâce à la présence de ces maronites… »[133]

Si la solidarité entre chrétiens et l’intérêt commun peuvent expliquer la collaboration du début et la participation postérieure, comment expliquer la présence maronite, d’une façon permanente, dans les armées du comte et de l’ordre ? Les paysans avaient-ils des obligations militaires directes ou bien par le biais de leurs Raïs, comme les autres seigneurs du comté? L’idée de mercenaire étant à écarter, il faudrait penser à l’autre hypothèse, sinon comment comprendre la participation massive des Montagnards à chaque fois que Tripoli se trouvait en danger !

 

La croisade instaurant une nouvelle ”pax latina” en Syrie, permit aux chrétiens de retrouver la paix perdue depuis plusieurs siècles. Cette paix permit au peuple d’améliorer son niveau de vie et de penser d’une manière plus particulière aux choses de l’esprit. La foi enthousiaste des croisés remit la ferveur dans le christianisme maronite. Les entraves religieuses ayant été éliminées, sous le nouveau régime un renouveau spirituel s’opéra chez les Maronites, qui, au dire de Addouaïhi, se traduisit par la rénovation du culte et la construction de nouvelles églises.

 

Dès leur installation au Cobiath, les Maronites durent organiser le service du culte. Les ruines de leurs anciennes églises étaient toujours là, ils n’eurent pas de peine à construire leurs nouvelles chapelles sur les lieux mêmes que leurs aïeux avaient déjà sanctifiés.

 

 

E- Eglise latine et église maronite

Autant les chefs de la première Croisade aspiraient à se tailler des fiefs, autant le clergé de leur suite s’acharnait à se créer des sièges épiscopaux dans les lieux conquis.

”Dans quelle mesure, se demande Cahen, la croisade présentée comme une expédition au secours de la chrétienté en général avait trouvé une gloire réelle auprès de la masse indigène...”[134]

Nous n’avons pas à juger les intentions, les faits sont clairs. Dès Antioche, la colonisation de la Syrie avait commencé et avec elle, la latinisation de l’Eglise orientale.

Une série d’évêchés et d’archevêchés furent constitués et partagés entre les patriarcats d’Antioche et de Jérusalem.[135]

Les chefs, spirituels et temporels sont associés dans les décisions politiques importantes et participent ensemble aux expéditions militaires. Les princes participent généralement aux frais des constructions de lieux de culte et édifient, ”pro animabus suorum”, plusieurs maisons religieuses.

 

L’Eglise latine d’Orient a sa propre organisation intérieure pareille à celle de l’église mère, avec chapitres diocésains et tribunaux ecclésiastiques. Les trésors des églises latins sont dûs, pour bonne part, aux dons locaux et étrangers, aux confiscations faites sur les églises orientales et aux redevances imposées aux laïcs. Les Francs ont, sans doute, laissé beaucoup d’édifices religieux, mais ils ont créé peu. Ils ont confisqué ou remis en état beaucoup d’édifices appartenant jadis aux églises locales ou bien, ils ont, simplement, rebaptisé des mosquées islamiques.

Les rapports entre Eglise franque et Eglises syriennes reflétèrent souvent le caractère colonialiste de la croisade. ”L’attitude de l’Eglise latine, dit Cahen, a été, à l’égard des Eglises orientales, quelquefois peu fraternelle”[136].

Quant aux relations entre Eglise latine et Eglise maronite, nos historiens locaux se plaisent à en faire l’éloge sans réserve. Douaïhi qualifie ces relations de “fraternelles” tandis que Lammens les appelle ”de grande cordialité”.

 

Les Maronites entrèrent en rapport avec les Francs dès leur arrivée au territoire de Tripoli en 1099. Les circonstances renforcèrent ensuite ces relations. Cette cordialité s’explique aisément, dit P. Dib, quand on pense que déjà, à la veille des Croisades, les Maronites se proclamaient en parfaite communion de foi avec l’Eglise latine[137].

Les Latins furent profondément touchés par l’accueil chaleureux qui leur fut réservé à leur entrée dans le territoire maronite[138], comme ils ne purent oublier leur généreuse collaboration. Aussi de tous les indigènes, écrit E. Rey, ce sont ceux dont le législateur latin s’occupe le plus; ils sont toujours présents à sa pensée et ils en obtiennent une situation plus favorisée que toutes les autres populations indigènes[139].139 Le désir des Maronites du XIIème siècle de se rapprocher des Latins d’Europe est fort compréhensible comme elle est compréhensible la ferveur lisible à travers les oeuvres de leurs historiens. Isolée dans un océan d’hétérodoxies religieuses, l’Eglise maronite, qui avait réussi à conserver sa foi intègre, avait hâte de la confronter à la foi catholique par le biais des représentants de Rome et d’en recevoir une confirmation légale. (a)

 

Le peuple, lui aussi, désirait sortir de l’isolement auquel il avait été acculé depuis deux longs siècles; il avait soif de se sentir exister, partie intégrante du vaste monde chrétien, communauté d’élite réintégrée dans son élément. Il avait réussi jusque-là à sauvegarder son entité démographique au sein du marasme oriental, mais il avait payé trop cher son autonomie. La croisade lui apportait l’espoir d’une sécurité sociale; le patriarcat avait soif de reprendre contact avec Rome. Le peuple, quant à lui, ardait du désir de renouer avec la mer et ses profits.

Une lettre de Gabriel Ibn Qelaï, écrite en 1494 au patriarche Sim’aan de Hadath, nous apprend: ”Lorsque après la prise de Jérusalem, le roi Godefroy envoya porter la nouvelle à Rome, des envoyés du patriarche Youssef AI-Gergessi s’étaient joints aux ambassadeurs du roi”. Le patriarche reçut du pape Urbain Il une lettre qui se trouvait encore, sous le patriarcat de Douaïhi, aux archives de la résidence de Qannoubin[140].

En 1131, le peuple maronite alla en masse au devant du légat pontifical, Guillaume, qui venait d’amarrer au port de Tripoli. La même lettre citée plus haut nous renseigne que les notables du clergé et de la nation et le Patriarche pour lors Grégoire de Halât (élu en 1121) se réunirent en sa présence et firent entre ses mains leur soumission au Saint-Siège.

Par ailleurs, les Maronites ressentirent vite les avantages de cette nouvelle situation. Une place privilégiée leur fut réservée dans l’organisation du comté.

“Venant de suite après les Francs... ils étaient admis dans la bourgeoisie, faveur les autorisant à posséder des terres et même à jouir de certains privilèges dont bénéficiaient les bourgeois francs”[141]

Un vent de liberté soufflant sur la Montagne, le peuple quitta les réduits des vallées pour les côteaux ensoleillés et deux ans après la chute de Tripoli entre les mains des Francs (l’année 1111) le doux son du tocsin métallique (Naqous, voir atlas) remplaçant les tablettes en bois, lança son appel à la prière.

La latinisation de la discipline maronite, activée par le cardinal légat Pierre d’Amalfi, débuta sous Innocent III.

La lettre écrite par le Pape à la nation maronite contient les prescriptions suivantes: ”Ayant vu qu’il vous manquait certaines choses, ledit cardinal a eu soin d’y suppléer par la plénitude de l’autorité apostolique. Nous décrétons que les prélats établis dans les contrées maronites portent, à la manière des Latins, les vêtements et les insignes pontificaux qui leur conviennent, se conformant en tout et avec plus de soin aux usages de l’Eglise Romaine”[142]

 

La foi commune amena de bonne heure les Maronites à fréquenter les églises latines et à y célébrer sur les autels avec les ornements du clergé d’Occident[143]. Rappelons à ce propos l’autorisation accordée par Constance de Sicile permettant aux Maronites de célébrer sur les autels des Francs et avec leurs ornements. Toujours dans le même désir de rapprochement et d’union, les Maronites se prêtèrent à l’adoption de certains usages latins comme le port de l’anneau, de la mitre et de la crosse par les prélats, alors que les autres chrétiens d’Orient n’en voulaient rien entendre[144]. Ces impositions directes, ou imitations assimilées, furent acceptées par les Maronites, soit pour répondre aux désirs de la hiérarchie latine, soit pour y avoir trouvé des avantages, ou mieux pour avoir considéré cela comme un signe de maturité culturelle.

 

Disons enfin que cette ” fraternité ” entre Francs et Maronites nous paraît trop artificielle pour être vraie. Le fait de vouloir à tout prix latiniser l’Eglise maronite implique chez les latins un sentiment de supériorité qualitative, et la soumission aux impositions latines prouve, chez les Maronites, l’aveu de leur infériorité. D’autre part la coupure entre latins et non latins est certes particulièrement nette dans le cas des tribunaux d’Eglise : une bulle du pape Honorius III, nous apprend, en effet, que les Syriens n’étaient pas admis à y témoigner contre les Francs.

L’opulence du clergé latin était, par ailleurs, criante : Ce clergé ne payait pas d’impôts à l’Etat latin, et pouvait de ce fait, être considéré comme le plus riche propriétaire foncier de la colonie franque[145].

”C’est à cette opulence, écrit Pierre Coupel, que nous devons de connaître, soit par les témoignages, soit par les vestiges, tant d’églises et d’abbayes. Mais en revanche, les églises de certains de ces diocèses, généralement réservées à des cultes locaux, ne disposaient que de misérables ressources[146].

 

Parents riches, parents pauvres, avec tout ce que ceci comporte de conséquences psychologiques et matérielles. Voilà la réalité des rapports entre Latins et Maronites. Les impositions latines se manifestèrent enfin dans les programmes cultuels et liturgiques maronites. Cette influence se fera sentir de plus en plus surtout à partir de la seconde moitié du XIIème siècle[147].

 

 

F- Baibars envahit le pays: Sang et feu

”Dans sa forme la plus courante, la guerre médiévale était faite d’une succession de sièges accompagnés d’une multitude d’escarmouches et de dévastations à quoi venaient se surajouter quelques combats majeurs, quelques rencontres solennelles dont la relative rareté venait compenser le caractère souvent sanglant.”[148]

 

Le Cobiath vécut, sous les Hospitaliers, une ère de prospérité. La paix, même relative, et l’allègement des impôts aidant, la contrée connut une concentration d’habitants jamais connue depuis les Byzantins. Ceci ne signifie pas que le pays fut totalement épargné durant cette période. Il connut plusieurs invasions militaires et se ressentit des effets des catastrophes naturelles qui frappèrent maintes fois la Syrie. Le tremblement de terre de 1170 fut terrible. Il abattit les édifices du culte sur la tête des fidèles réunis pour la prière. En 1166, les armées de Nour Eddîn dévastent le pays sous le regard courroucé mais impuissant des Hospitaliers réfugiés au Crac et du Comte de Tripoli emprisonné à Arqa avec son armée. Mais, à chaque fois, le pays se remettait vite et la vie reprenait son cours normal plus ou moins calme jusqu’à l’avènement de Baïbars.

 

Le terrible Sultan mena, sans répit, la guerre aux Francs. Deux manifestations devant les portes de Tripoli n’aboutirent à rien grâce au courage des Montagnards.

”En 1264, le roi Azzaher quitta l’Egypte à la tête de ses armées. Il ouvrit al QoIeiàt et Arqa et entreprit le siège de Tripoli, mais les Maronites, attaquant des montagnes, battirent son armée...” Il dut s’enfuir dans la direction de Hossn El Akrâd[149]

”Enfin, arriva Baïbars...

Aux environs de l’année 1270, la situation se détériora d’une façon grave et le pays vit la fin de l’occupation franque. Plusieurs villes et forteresses tombèrent entre ses mains les unes après les autres. Le Crac des Chevaliers succomba le 8 avril 1271. Les Francs gardaient encore le Gibelacard perché sur un promontoire au sein d’une vallée immense, juste au pied du Qammou’aa presque inaccessible dans sa solitude farouche. A travers le Cobiath, Baïbars monta à l’assaut de la forteresse. Dans une lettre écrite à Bohémond IV de Tripoli, il raconte les péripéties de son exploit:

”Nous avons transporté notre matériel de siège, malgré le temps défavorable et des pluies contraires, par-dessus des montagnes escarpées, où les oiseaux mêmes ne s’élèvent qu’avec peine pour y construire leur nid à l’abri de toute atteinte. Nous avons dressé nos machines sur un sol où glisserait une fourmi. Nos drapeaux jaunes ont refoulé les drapeaux rouges et le son des cloches a été remplacé par l’appel «Allah Akbar» ! Annonce à tes chevaliers que nos épées s’inviteront bientôt chez eux, à tes murs et à tes églises que bientôt nos machines de siège vont avoir affaire à eux, car les habitants du Akkar n’ont pas suffi à contenter leur soif de sang”.[150]

 

Mise de côté, la part de l’exagération, on peut facilement croire à la soif sanguinaire de la ”Panthère Géante”. Baïbars dut probablement avoir ordonné le massacre de la population chrétienne, fidèle alliée des Francs. Le fait ne serait pas anormal vu les habitudes guerrières de l’époque. Pensons à la prise de Tripoli par les Francs et à sa reconquête par les Mamlouks; des fleuves de sang coulèrent. Les églises durent être détruites ou brûlées et le remplacement du son des cloches par Allah Akbar n’est qu’une image symbolisant l’extinction du christianisme dans la contrée.

Les chapelles des Saints Georges et Daniel à Chouita ont donné une preuve concluante: les voûtes qu’on vient de dépouiller de leur épais enduit, ont révélé des traces d’incendie à même la pierre et qui durent être couvertes postérieurement. Quant au ”son des cloches” la chose ne paraît pas correspondre au réel. D’abord, nous n’avons pu retrouver aucune trace de clochers ni sur les monuments ni à leurs côtés.

D’autre part, et au rapport de C. Enlart, l’usage des cloches n’était pas encore répandu surtout que, de provenance européenne, leur fabrication au Liban fut une acquisition tardive. Les ”cloches ” ne sont autres que les Naquos dont l’usage fut rétabli au début de la conquête franque.

 

Beaucoup de Maronites périrent lors de l’invasion de Baïbars. D’autres s’enfuirent vers la Montagne ou suivirent les Francs à Chypre et Rhodes.[151]

D’autres aussi, une fois passée la bourrasque, rentrèrent dans leurs foyers. Au début du XVème siècle, Douaïhi rapporte la consécration de l’évêque maronite de Lehfed, Ya’acoub, originaire de Qinia, site dont les ruines du monastère sont toujours visibles à 15 km à l’est de Cobiath[152].

 

Les Maronites avaient pu retirer quelque profit de l’installation franque en Orient, mais à quel prix![153]

 

La montagne fut dévastée et les habitants massacrés dans les églises lors de l’invasion faite par l’armée de Qelaoun en 1283, quelques années avant la chute de Tripoli. « Nous eûmes notre part de malheurs après leur départ (les Francs). Le Kesrouan fut brûlé et la Joubbat Bcharré, détruite.[154]

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[1] BOULOS J., Les grands changements dans l’Histoire, Beyrouth (texte arabe), p. 171.

[2] RAPPOPORT, Histoire de la Palestine, p. 40, cité par BOULOS J., op. cit. p. 180.

[3] LAMMENS H., La Syrie, 2 vol., Beyrouth 1902, tome Il, p. 132.

[4] HUSSEIN Taha, L’avenir de la culture en Egypte, Le Caire 1948 (texte arabe), p. 20.

[5] ABOU ZEID Sarkis, Les Maronites ne sont pas les Croisés de l’0rient, dans la revue AI- Minbar N°9 année 1986, p. 70.

[6] BOULOS J., Le Liban et les pays limitrophes, Beyrouth 1972, p.276, passim.

[7] DEMOMBINES, p.332, cité par BOULOS J. le Liban et les pays limitrophes, p. 278.

[8] BOULOS J., Le Liban et les pays limitrophes, Beyrouth 1972, p.276, passim.

[9] DEMOMBINES, p.332, cité par BOULOS J. le Liban et les pays limitrophes, p. 278.

[10] LAMMENS H., La Syrie, Beyrouth 1925, tome II, p. 118.

[11] ISMAIL Adel, Le Liban, Beyrouth 1972, p. 45.

[12] Cfr. LAMMENS H., op.cit., P.42.

[13] LAMMENS H., ibidem.,p.47

[14] Ibn Assaker, Histoire de Damas, p. 251, cité par BOULOS J. dans l’Histoire du Liban, p.221.

[15] LAMMENS H., La Syrie, Tome I, p. 132.

[16] VAN MAYERS Philip, General History, P. 245.

[17] VAN MAYERS Philip, idem, ibidem.

[18] Ce dernier se montre critique âpre et pas toujours bienveillant : se rappeler à ce propos la célèbre discussion avec Mgr DEBS, discussion fort animée sur les pages de la revue al Machreq, au début du siècle dernier.

[19] SALIBI Kamal, les Maronites, Figure historique, conférence du mois de septembre 1969.

[20] Cfr  Ristelhueber, Traditions, p.12.

[21] Brian Sikes, cité par R. Khoury dans le quotidien Libanais Al-Anwar 2001.

[22] THEODORET DE CYR, Histoire des cénobites de Syrie - lire à ce propos l’article intitulé: il fleurit comme un palmier, publié dans la revue arabe Al Minbar, n° 3279 du 9 novembre 1986.

[23] Jémayel Nasser, Nabzat,p p.6 - 7.

[24] Al Jameh, p,p.127 - 128. Récemment, nous avons entendu dire dans la région de Rastan, qu’on y avait retrouvé les restes du monastère sur la berge nord du lac.

[25] Cfr . Boulos Jawad, le Liban, p. 251. Le P. Daou, n’est pas de l’opinion du P. Lammens quant à la construction du monastère de st Maron...” il est clair d’après Aboul Fida - écrit- il, que l’empereur byzantin a construit, non pas agrandi le monastère de st Maron en la seconde année de son règne...” ”... l’autre raison qui porta l’empereur... à construire le monastère en ce lieu limitrophe du désert... travailler à évangéliser les Bédouins, ils étaient, presque tous, païens...” (histoire T.I. p. 145 - 160 - 161). Les historiens maronites, dit-il, induits en erreur, ont puisé dans l’histoire de Douaihi qui, se basant sur Aboul Fida, a confondu la ville de Homs avec le “jound Homs”. Deir Morran ou Maroun c’est le lieu appelé actuellement tell Marran situé au sud-est de Màarrat Ennou”man à côté du village de Jarjanaz. Le P. Daou appuie sa thèse sur les recherches faites par François Janine et Dominique Sourdel (Hist.Vol. VI p. 145 passim).

Quant à la construction première du monastère de St. Maron, Daou écrit: “...il est clair, d’après Aboul Fida, gouverneur de Hamath, célèbre chroniqueur arabe (1273 - 1331) que l’empereur byzantin Marcien a construit le monastère de St. Maron en la seconde année de son règne: ”... Il lui (Théodose II) succéda Marcien... Il regna sept ans. Une année après son intronisation, il construisit (يبني) Deir Maroun qui est à Homs.. . ” (Aboul Fida, op.cit. p. 112: Daou, vol. VI p.160). Et le p. Daou de continuer”. Ceci porta le roi à gagner les moines de St. Maron au Concile de Chalcédoine... l’autre raison qui porta le roi ... à construire le monastère en ce lieu limitrophe du désert... oeuvrer en vue de convertir les bédouins au christianisme, ils étaient presque tous, païens... ”(Daou, op. cit. p.161).

[26] Cfr. Le père Bressius, O.F.M. dans Résumé de l’histoire de Baronius, annotation concernant l’année 407

[27] Al Jameh, p. 9.

[28] Boulos, op. cit. p. 197.

[29] Lequien, oriens, v.III annexe.

[30] Barhebreus, chronicon, T.I. p. 270 ; Michel le Syrien T. I, p. 193.

[31] Cfr.. Daou Boutros, op. Cit, v.l. p. 248.

[32] Cfr. Daou Boutros, op. cit, v.i. p. 235.

[33] Barhebreus, Chronicon, cité par Daou, Op. Cit, V.i. p. 242.

[34] Daou B. op. cit. v.i, p. 242.

[35] Pour en savoir plus sur ce sujet, cf. L. vau, B.A.S.L.M. Paris 1903, p. 343 passim.

[36] Cité par Daou à la p. 231 du v.i.

[37] Debs, AI Jameh, p. 37 - 38.

[38] Cfr. Daou, le volume Il de son Histoire.

[39] Cfr. JEMAYEL N. Nabzàt p. 6.

[40] Cfr. JEMAYEL N. ibidem.

[41] LAMMENS, Vestiges v.II p.52.

[42] HITTI Philippe, Histoire du Liban, p.300.

[43] Cfr. Lammens, la Syrie, p. 199.

[44] DIB Pierre, Histoire, VI p p. 66 - 67.

[45] Cfr. TAMINE François, O.L.M., les religieux martyrs, 1977.

[46] Cfr. Historia anteislamica, cité par Daou v.Il p. 34.

[47] Daou B. Histoire, T.III, p. 25.

[48] Lammens, vestiges, p.51.

[49] Jemayel Nasser, Nabzàt p. 7.

[50] Tallon M. Monuments romains, p. 51.

[51] Achchidiac Tannous, Chroniques, p. 9.

[52] Cfr. Lammens, p.39.

[53] Hitti, la Syrie I, 317. Cf. étiam, Momsen cité par Lammens v.II p. 38

[54] Cfr. Jemayel Nasser, op. cit., p. 6.

[55] Lassus. Sanctuaires... p. 245-246.

[56] Hitti, la Syrie, v. I.. p. 402.

[57] Se référer à la lettre envoyée à Rome en 517.

[58] Cfr. Aboul Fida, AI Massoudi.

[59] Lammens, Vestiges..., v. I. p. 110.

[60] Debs, Aljameh, p. 8.

[61] Cfr. Daou Histoire..., v.III, p.199.

[62] Daou, Hist. v. Il, p.26.

[63] Kird Ali, Khitat. v. VI, p. 230 passim.

[64] Le texte est écrit de la main de Mgr. Zraïbi en marge de la page 169 du livre de l’Histoire de l’Eglise Syro-maronite d’Antioche du P. Achchababi Mikhaïl, Baabda 1900).

[65] Achchidiac Tannous, Chronique, p. 9.

[66] Une note de Mgr. Zraïbi écrite en marge du livre cité plus haut, donne la traduction suivante: ”Le patriarche AI Halati, est originaire du Village de Halat Ach Cha’ara. C’est le patriarche Grégoire trois, il est du douzième siècle.”  Au rapport de Douaïhi, il était patriarche en 1130, il envoya une ambassade auprès du Pape Innocent Il et fit sa soumission et celle de son peuple au Saint - Siège, entre les mains du légat pontifical, le cardinal Guillaume, dans la ville de Tripoli (Debs, Histoire de Syrie, ch II, N. 85, *, p. 168). Le bourg actuel devait être important, vu les vestiges de ses sept églises canoniques. On vient d’y découvrir un moule pour hosties de type latin. Il doit, probablement remonter à la période franque.

[67] A propos de cet évêque, nous traduisons une note du même Mgr Zraïbi, écrite en marge du même livre: ”Il se trouve dans un livre manuscrit en Karchouni, appartenant au moine Daniel, qui vivait au couvent de Deir - Jannine (Akkar), que l’évêque Daoud était originaire du village de Cobiath (Akkar) avec une liste complète des œuvres écrites par ce dernier”.

[68] Dibs Youssef, Histoire de la Syrie, N° 812.

[69] Cahen Claude, La Syrie du Nord, p. 199; Hitti Philip, la Syrie, Volume Il.p. 221.

[70] Dibs Youssef, Histoire de la Syrie, N° 812.

[71] CAHEN Claude, La Syrie du Nord, p. 378.

[72] LAMMENS H., La Syrie, Volume I, p. 208, 209, 242.

[73] HABCHI Hassan, The first Crusade, Cairo 1958, p. 126 (texte arabe).

[74] Guillaume de Tyr, Historia, liber VII, cap. XIII, p. 297.

[75] Cfr. Debs, Hist. V.6, N° 816-7. Hitti Hist. p. 346-7, Dib, Hist, VI, p. 76.

[76] Guillaume de Tyr, Hist, liber VII, c. XIII, p. 297.

[77] Cfr. Guillaume de Tyr. op. cit. ch. XXI, p. 310 note.

[78] Cfr. Hitti, Hist, p. 347.

[79] Ristelhueber, op. Cit, p. 42.

[80] Traducteur de Guillaume de Tyr, Hist, liber VII, caput x xi, p.310

[81] Ristelhueber, op. cit, p. 42.

[82] Lammens, la Syrie, p. 146.

[83] MONTROND Maxime, Histoire, p.154.

[84] DESCHAMPS Paul, La Défense du Royaume de jérusalem, p.7.

[85] Cahen, op. cit, p. 327

[86] Grousset R., Histoire des Croisades, volume II, p.888.

[87] Cfr. Lequien, Oriens christianus, Dib P, Hist. de l’Eglise maronite

[88] L’évêché de Arqa faisait partie des quinze membres du collège épiscopal du patriarcat maronite d’Antioche. Ce siège fut confirmé par le pape Innocent trois en l’année 1215 (Debs, Aljameh, p. 148).

[89] Rey D. G., Les Colonies Franques de Syrie, aux XIIe - XIIIe s., Paris, Picard, 1883).

[90] RICHARD J., Le Comté, p. 76.

[91] Ibn Furat, Mirat Azzaman, Ibn Calanissi, édition Gibb, p. 99.

[92] Cartulaire du Saint Sépulcre, I N° 82.

[93] Cartulaire du Saint Sépulcre, I, N° 144

[94] Cfr. Richard J., Comté, p. 63.

[95] CAHEN Claude, La Syrie du Nord, p. 562.

[96] CAHEN Claude, La Syrie du Nord, p. 191.

[97] CAHEN Claude, La Syrie du Nord, p. 679.

[98] Note : le P. Lammens écrit: ”Non pas seulement les Uniates ou catholiques se trouvaient englobés sous la dénomination générale de Syriens. Elle attestait l’unité ethnographique de tous les Syriens (Lammens, La Syrie, p.168). Alors que les historiens maronites affirment que ceux-ci sont les Maronites du Liban. Ils ne sont pas seuls à l’admettre. Nous retrouvons la même affirmation chez Ristelhueber à la page 49, E. Rey, Colonies, p. 76 et Michaud, Hist. T. Il, p. 32.

[99] CAHEN Claude, La Syrie du Nord, note au bas de la p. 439.

    CAHEN Claude, La Syrie. p 197.

[100] CAHEN Claude, La Syrie du Nord, p. 441.

[101] ADDOUAIHI MAROUN YOUSSEF, Origine Des Maronites, (texte arabe) chap. IX.

(a) Cette lettre dont le texte est rapporté par Dib dans son Histoire de l’Eglise Maronite à la page 110, se trouvait dans l’archive du Patriarcat vers la fin du XVII s. selon AD Douaïhi lui-même

[102] RAHME FRANCIS, histoire de Bcharré, texte arabe datant de l’année 1935.

[103] Cité par le Pape Benoît XIV dans l’allocution consistoriale du 13 juillet 1744. Cfr. étiam DIB Pierre, histoire de l’Eglise Maronite, p.  85-86.

[104] CAHEN Claude, La Syrie du Nord, p. 716.

[105] CAHIEN Claude, La Syrie du Nord, p.  562.

[106] CAHIEN Claude, La Syrie du Nord, p.  220.

[107] CAHEN Claude, op.cit, 561 passim

[108] BOULOS Jawad, Les Grandes Etapes de l’histoire, (texte arabe. p. 257

[109] Ibn JOBEIR, cité par LAMMENS dans la Syrie, volumeI, p.249-251

[110] Debs, Aljameh, p. 148

(a) Le Raisagium montanee donné à Guillaume du Crat en 1142 en est-il une dérogation? (Richard Jean, Comté p. 77)

[111] Ristelhueber, op. cit., p. 12.

[112] Ristelhueber, op. cit. p. 14.

[113] Hitti, Hist. de Syrie, v.II p.262.

[114] Cfr. Kerd Ali Khitat Il, p. 13 - 15.

[115] Tchalenko, G. villages, v I p. 417.

[116] Ristelhueber, idem. ibidem.

[117] Se référer à Ristelhueber, op. cit . p.15.

[118] Addouaihi, Manarat, p. 103. Cette église est la 1ère datée; elle n’est pas la première église maronite, il y en a d’autres plus anciennes.

[119] Ristelhueber, idem, ibidem.

(a) Le Raisagium montanee donné à Guillaume du Crat en 1142 en est-il une dérogation? (Richard Jean, Comté p. 77)

[120] CAHEN Claude, la Syrie du Nord, p. 516.

[121] CAHEN Claude, la Syrie du Nord, p.516.

[122] CAHEN Claude, La Syrie du Nord, P. 547.

[123] Note : ”Le terrain a besoin de boeufs pour le labourage et le fumier. Si les boeufs appartiennent au propriétaire, celui-ci se fait rembourser la moitié du prix et laisse l’autre moitié au paysan contre soins et fourrage. La moitié de la progéniture revient de droit au propriétaire. Le lait appartient au paysan, mais il en fait, souvent, cadeau au propriétaire.

”La semence est prélevée sur la récolte avant le partage. Mais si le paysan prélève la semence sur sa part, il aura, en contrepartie, le foin...”

“Le paysan répondait à l’appel du féodal en cas d ’un service à rendre (aouné = entraide) d ’une mission à remplir ou bien d’un souhait à réaliser sans aucune hésitation...”.

” ... Les paysans constituaient la réserve militaire du féodal. Ils accouraient à lui avec armes et vivres à la moindre alerte soit pour dompter un rival fougueux, soit pour défendre le pays..”

 KHATER Lahd, Attaqalid waladat allubnanié (coutumes et traditions libanaises), Beyrouth 1985, 2 volumes.

[124] Deschamps P. Le Crac p.117.

[125] MONTROND Maxime, Histoire des Croisades, p. 149

[126] DESCHAMPS Paul, Le Crac des Chevaliers, p.  89.

[127] CAHEN Claude, La Syrie du Nord, p. 260.

[128] CAHEN Claude. 0. C. p. 474.

[129] Kamal Eddine, Histoire d’Alep, p. 598-599

[130] CAHEN Claude, La Syrie du Nord, p. 560.

[131] “Certaines coutumes sont profondément enracinées dans l’âme d’un peuple: l’âme maronite est essentiellement mystique, vu que le peuple est né d’une souche religieuse. Or, avoir un prêtre ou un moine dans la famille est considéré comme une vraie bénédiction du ciel. Aussi, orienter les enfants vers le sacerdoce ou bien vers la vie monacale, n’a-t-il jamais été hors d’à propos dans un foyer maronite. En revanche, la tradition exige que les prêtres se succèdent au sein d’une même famille, un peu comme les métiers qui sont transmis de père en fils.

Rappelons, à ce propos, que le petit clergé n’est pas soumis à la loi du célibat ecclésial, par contre, la plus grande partie des prêtres maronites se marient avant l’ordination sacerdotale. Ceci explique le surnom Khouri (prêtre) devenu un nom de famille très répandu au Liban. De là le fait, pour certaines grandes familles d’avoir leur église particulière desservie par un prêtre des leurs, est chose fort courante dans les villages maronites du Liban. Donnons à titre d’exemple, la petite ville de Bcharré. Les habitants descendent de quatre grandes familles et chacune d’elles a son ou ses prêtres avec son église. Souvent, c’est la présence du prêtre qui est au départ de la construction de l’église mais bien souvent le contraire est aussi vrai.

En cas de pénurie de prêtres, un seul curé est chargé de servir plus d’un autel. L’exemple n’est pas rare dans la campagne syrienne où, souvent, un seul prêtre dessert trois et même quatre paroisses. Disons, enfin, qu’il ne faut pas entendre le mot paroisse dans le sens moderne du terme, il s’agit, tout simplement, d’un regroupement de fidèles. Souvent, le curé suit ses paroissiens dans leur transfert de domicile: ainsi, le prêtre est, plutôt, curé d’une famille que d’une église.”

[132] En Orient les dîmes ne pouvaient en principe, être perçues que sur les Latins et les Grecs. (Cahen, P  318)

[133] Richard, op. cit. p. 52, 53

[134] CAHEN, Claude, op.cit., p.562

[135] CAHEN Claude, La Syrie du Nord, p. 308 ss; DIBS Youssef. la Syrie v,p. 852 , LEQUIEN, Oriens christianus.

[136] CAHEN Claude, La Syrie du Nord, p. 562.

[137] Dib Pierre, Histoire de l’Eglise Maronite, p. 76

[138] GUILLAUME de Tyr, historia, cap. VII

[139] REY E.G., Colonies franques, p. 76.

(a) ”Un des résultats des Croisades fut d’ouvrir aux Maronites le chemin de Rome. Leur patriarcat ayant été formé pendant que toute communication avec l’Occident leur était coupée, ils n’avaient guère pu jusque- là entretenir de relations avec le Saint-Siège ”. (DIB Pierre, histoire de l’Eglise Maronite, volume I, p. 77).

[140] CHARTOUNI, Chronologie des patriarches maronites, Beyrouth 1902, p. 21.

[141] ” RISTELHUEBER R., Les traditions françaises au Liban, p. 58

[142] ANAISSI Tobie, Bullarium maronitarum, p. 3-4.

[143] Lettre de Fr, Gryfon, Rome 1426, cit Lettre de Fr, Gryfon, Rome 1426, citée par LAMMENS Henri dans Orient Chrétien, T. IV, 1899, p. 94 - 95

[144] Jaques de Vitry, cap. LXXVII, cité par Bongars J., p. 1094.

[145] REY E.G. Colonies franques, chap. XIII.

[146] COUPEL Pierre, Trois petites églises du comté de Tripoli, article publié dans la revue Cahiers de l’Oronte.

[147] DIB Pierre, Histoire de l’Eglise maronite, volume I., p. 80, s.s.

[148] Contamine ph.cité par Boulos Jawad, histoire du Liban, p. 283.

[149] AD- DOUAIHI  Est., Histoire de l’Église maronite, p. 111.

[150] EYDOUX H.P., les châteaux du soleil, forteresses et guerres des Croisés, Paris, Perrin 1982 p.131

[151] DIB Pierre, Histoire de l’Eglise Maronite; volume I p.115.

[152] AD-DOUAIHI Estéphan, Annales des temps, p.337.

[153] Cfr. Debs, Hist. N°922 - le dixième (évêque) Ya’acoub de Qiniat, évêque de Lehfed en 1400, il était de Qinia et habitait à Lehfed au monastère de N.D. connu sous le nom de Deir Al Marj...”

[154] Dibs Youssef, la Syrie N° 812.

 

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