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Cobiath - Preface - Table des matieres - Intro - Partie 1 - Partie 2 - Partie 3 - Partie 4 - Biblio

Introduction

 

 I -    Avant - propos

 

"Peuple heureux n'a pas d'histoire", dit le proverbe, mais l'Histoire est-elle écrite, seulement, à grands coups de malheurs, d'événements extraordinaires ou de monuments grandioses ?

 

Si l'archéologie a dans ses objectifs, de traiter une tranche de vie, la vie vécue n'est pas faite seulement de traits saillants, ce sont plutôt les petits détails qui cimentent les grandes constructions.

 

Dans le district de Cobiath, région du Liban Nord, limitrophe de la Syrie, aucun monument grandiose n'attire le regard et ne frappe l'esprit du visiteur par sa magnificence, les châteaux forts ne sont plus que des amas de débris enterrés par les alluvions et envahis par la broussaille. Leur bel appareil crie dans les murs rustiques des maisons villageoises ou met une note d'exotisme dans les palais des Cheikhs voisins.

 

Les belles cathédrales croisées des grandes citées sont, ici, remplacées par le spectacle désolant de quelques pans de murs pantelants ou d'amas de pierraille informes. Si l'on s'attendait au grandiose et au spectaculaire esthétique on serait, probablement, déçu, mais si l'on se mettait dans la peau du savant amoureux, si l'on portait les yeux du chercheur attentif, la soif de vérité serait vite étanchée, car les richesses archéologiques du pays sont palpitantes de vie et d'intérêt pour l'Histoire. Cobiath, l'inconnue, la mystérieuse, cachée dans la gueule vorace de l'oubli reste encore champ vierge pour la vérité, l'archéologie et l'Histoire. Cependant les racines du pays remontent loin dans le temps. Certes, les textes connus de nous ne le disent pas. Les témoins grandioses qui, seuls, attirent, souvent, les équipées touristiques n'existent pas non plus. Pourtant, les petits détails qui passent inaperçus aux yeux des non initiés et qui, souvent, coopèrent au progrès de la connaissance beaucoup plus que les sites frappants, sont là, épars il est vrai, mais bien vivants. Il s'agit de les rechercher systématiquement, de les rassembler avec amour et passion, de les relier prudemment pour pouvoir déchiffrer le message qu'ils tiennent caché. Sur le plan fouille, la région, en effet, est toujours vierge. Personne ou presque ne s'en est occupé, sauf parfois les fouilleurs clandestins, ceux qui font "la chasse aux trésors" sous les ailes protectrices de la nuit.

 

RENAN, dans sa Mission de Phénicie, a été rebuté par la difficulté du pays et DUSSAUD confesse dans sa Topographie s'être confiné parfois au "l'on m'a raconté".

 

Pourquoi, pourrait-on nous demander, nous sommes- nous attelé à un travail aussi ingrat, vu le manque de témoins clairs, d'inscriptions ou de références sûres? Que peut-on espérer retrouver sous ces tas informes de pierraille envahis par les buissons et gisant inertes aux pieds de chênes géants ?

 

Notre réponse jaillit spontanée d'une conviction fondée sur des certitudes. La première certitude c'est que le silence des chroniqueurs et des géographes, silence qui enveloppe la région, paraît déconcertant et ceci pour deux motifs:

 

D'abord, une raison stratégique: les anciens avaient deviné l'importance du passage cobiathin et l'avaient fortifié de telle façon que Nabuchodonosor de Babel dut le contourner pour se frayer un chemin vers le littoral. Or ce serait trop enfantin de penser que les Croisés avaient ignoré son importance pour le laisser sans défense, d'où l'opportunité d'y chercher quelqu'un des châteaux ou des fortins dont la position reste toujours incertaine.

 

La seconde raison nous amène à nous demander pourquoi vouloir, à tout prix, assimiler les deux noms cités par les chroniqueurs, à savoir le "castellum Coliat" et la " villa Coliath” ? Alors que le castellum se retrouve aisément sous le nom arabe Qolei'ât, pluriel de Qoleia (petite forteresse) ne peut-on pas rapprocher Cobiath de Coliath alors qu'un petit trait (I = b) légère inadvertance de scribe pourrait expliquer?

 

Notons, au passage, ce qu'écrit Jean Richard à propos de charte et de scribe: "... L'organisation de la chancellerie est très rudimentaire ; c'est, souvent, le destinataire qui écrit la charte qui lui est destinée, c'est parfois aussi un scribe de hasard ..."[1]

 

La deuxième certitude provient d'un fait acquis: la sacralité des noms propres. Or il est bien notoire que les noms propres, tout compte fait des aphérèses et des déformations vivent toujours dans les traditions populaires. La région de Cobiath possède plusieurs sites que les indigènes appellent qassre. Or l'arabe qassre ne signifie pas nécessairement palais, mais à rapprocher les racines arabe et latine, qassre signifierait plutôt castellum, château fort, ou bien castrum - place fortifiée d'où la probabilité de retrouver dans ces "qassre" quelques-uns des castella francs qui restent à situer.

 

Enfin, une troisième certitude: les archéologues qui ont visité la région peuvent être regroupés en deux: "Le groupe du Mandat" et celui des Jésuites.

 

Les envoyés du Mandat, tout en visant la science et l'objectivité d'archéologues émérites, étaient venus en Orient poussés par un sentiment national: refaire connaissance avec "La Provence libanaise" selon l'heureuse expression de René GROUSSET[2] cependant que Camille ENLART, n'ayant pas eu le temps matériel, s'était limité, dans son étude Architecture Religieuse des Croisés, aux monuments principaux.

 

Les Pères Jésuites, s'étaient généralement confinés dans les marches frontières de l'Emésène, poussés, chacun, par une motivation propre. Et comme "la nuit, tous les chats sont gris", tous les vestiges qui ne répondaient pas à leurs aspirations intérieures étaient des "khirbets" (ruines).

 

Or, ces khirbets sont là et bien palpitantes de vie. Pourquoi donc les négliger, si, une fois, mises en lumière, elles peuvent aider à mieux comprendre l'histoire du pays!

 

Or, et c'est là une autre conviction: ces khirbets, pour la plupart, des ruines d'églises, n'appartiennent pas, en propre, à l'architecture religieuse des Croisés, mais elles font partie du dépôt architectural de la nation maronite. Comme elles ont été construites sous la domination franque, elles accusent l'impact de cette domination sur un peuple oriental, il est vrai, mais toujours ouvert aux imprégnations de la civilisation occidentale.

 

Une motivation et plusieurs objectifs orientent notre démarche dans ce travail.

 

Notre motivation consiste à exhumer de l'oubli ces vestiges qui risquent de se perdre définitivement au détriment de la civilisation et de l'Histoire tout en attirant l'attention des intéressés sur l'importance et la richesse archéologique du Cobiath et, par le fait même, rendre service à un pays que nous avons tant aimé. Nous ne prétendons, aucunement, avoir épuisé le sujet. Le chantier est immense, il est à peine entamé.

 

Nous avons voulu être témoin parmi tant d'autres - sociologues, psychologues, historiens et historiographes - témoin de la grandeur et de la misère d'un pays et d'un peuple qui ont lutté et qui luttent toujours pour leur survie et leur fierté.

 

Serons-nous moins heureux de lire, un jour, des chercheurs plus doués, plus à même de rendre service à "l'histoire vraie" et au "village de Qbayet? "Adieu ne plaise!

 

Quant aux objectifs, nous partons d'une vérité sociologique qui veut que toute oeuvre d'art soit la résultante des caractères anthropologiques d'une société conditionnée par le temps et l'espace, donc, dans une période historique et dans des circonstances déterminées, de manière que cette oeuvre reflète, presque toujours, les soucis du réel et les aspirations de l'idéal de cette société.

 

L'un de nos buts c'est d'essayer de lire avec les yeux et l'esprit du "pays" les caractères de l'architecture religieuse syriaque - maronite de cette époque, tout en y discernant les emprunts faits aux Latins d'Orient.

 

Le travail comprendra une introduction et plusieurs grands chapitres. Dans l'introduction, nous insisterons surtout, sur l'axialité du défilé cobiathin comme route historique des invasions vers le littoral libanais d'où l'importance et les soins accordés à cette région par les colonisations successives.

 

Le travail proprement dit comprendra plusieurs chapitres:

 

Le premier parlera des "Croisés en Orient" et relatera surtout les raisons qui ont été à la base du rapprochement Francs-Maronites. Pour ce premier chapitre, nous puiserons, abondamment dans les oeuvres de nos historiens libanais et maronites.

 

Le second chapitre comprendra, à son tour, deux parties proprement archéologiques. La première développera la présence des Croisés au Cobiath et leur organisation de la région d'où l'étude toponymique du pays sera, de loin la plus importante. A ce propos, les travaux des orientalistes français et des géographes arabes, lus dans leurs propres textes, nous seront d'un précieux secours sans, toutefois, oublier que notre première référence sera la recherche sur le sol.

 

Quant à la deuxième partie de ce second chapitre, nous y étudierons les chapelles et les églises. Faute de documentation précise, nous axerons notre travail, fondamentalement, sur les monuments comme document primordial.

 

Nous nous référerons, en outre, et, comparativement, aux travaux du père Henri Lammens, de Camille Enlart et de M. Hassan Sarkis[3].

 

Tout en adoptant, comme instrument de travail, la carte (1/20.000) de L'Etat - Major libanais, réalisée en 1965.

 

Pour la transcription française des noms locaux nous aurons recours au système employé par le P. Maurice TALLON[4] qui, ayant vécu longtemps, parmi les gens du pays, nous paraît avoir mieux assimilé la phonétique locale.

 

 

Translittération

 

Dans notre transcription de l'arabe en langue française suivi le système employé par le père M. Talion. Celui-ci, ayant vécu longtemps, dans le pays, semble avoir maîtrisé la vocalisation libanaise de la langue arabe. Quant à la transcription des noms propres, nous avons opté, pour un système, à la fois, logique et traditionnel.

 

أ

A

 

ر

R

 

ق

Q

ب

B

 

ز

Z, S (entre 2 voyelles)

 

ل

L

ت + ط

T

 

س

Ss

 

م

M

ث

C

 

ش

Ch

 

ن

N

ج

J+G

 

ص

S

 

ه

H

ح

H

 

ض

D

 

و

Ou

خ

Kh

 

غ

Gh

 

ي

Y, i

د

D

 

ف

F

 

 

 

ذ + ظ

Z

 

ع

-à’

 

 

 

 

Note: Accent long: ã, un trait au-dessus de la voyelle.

         Accent bref: Un petit "v" au-dessus de la voyelle.


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 II-    Introduction

 

1- Un canton

 

"Un canton bien peuplé est celui qui descend des pentes du Djébel Akkar jusqu'au Nahr el Kébir, autour de Koubéi'at, de Sendyané et de Mendjez...", affirme Dussaud[5] . La petite ville de Cobiath [6] dont le nombre d'habitants ne dépasse guère la trentaine de milliers, se présente, sous l'allure coquette d'une ville de province, paisible et gaie, somnolant, doucement, sous le clair soleil d'Orient. Ses maisons construites, généralement, en belles pierres de taille blanches, extraites sur les lieux mêmes, et, couvertes en terrasse selon l'usage du pays, se présentent, disséminées, parmi des jardins aux frondaisons épaisses, comme une éclosion de marguerites dans un champ printanier. Ses quartiers s'alignent sur les rives du "Fleuve", torrent qui coule dans un profond vallonnement et s'insinue précipitamment parmi les excroissances du sol.

 

Les collines de la région cobiathine, aux douces rondeurs prennent racine assez haut dans les contreforts neigeux des montagnes du Akkar qui forment l'extrémité septentrionale de la chaîne du Liban et déroulent le vert foncé de leurs forêts dans une descente, en paliers, rapide jusqu'à la Boqeïà donnant au pays, l'aspect d'une corne d'abondance.

 

Abondance de sources fraîches et cristallines, abondance de jardins aux arbres lourds de fruits divers et délicieux. Les pâturages de ses hauts plateaux ruissellent et leurs herbages se parent de gras troupeaux. Abondance de vignobles suspendus aux côteaux; les plaines se couvrent de riches moissons.

 

Pays de cultures, le mûrier y couvrait de larges zones et plusieurs filatures s'y étaient jadis implantées[7].

 

L'abondance des olivaies explique clairement les vestiges des pressoirs et des moulins à huile qu'on rencontre un peu partout.

 

Aujourd'hui, la petite industrie et surtout le commerce, tendent à remplacer ces bienfaits de la nature, comme un peu partout au Liban. Voilà, en succinct les raisons qui ont fait dire à Dussaud, "un canton bien peuplé..."

 

Cobiath se présente sous son allure moderne, comme une construction assez récente. Elle remonte tout au plus, à deux ou trois cents ans. Elle pourrait dater du début du 18ème s. ou, tout au plus, du dernier quart du 17ème s. Cependant, que de pages d'histoire glorieuses ne cache l'insouciante petite ville de province, paisible et humble, pourtant si riante.

 

La multitude des sites antiques, les nombreux vestiges chrétiens de la région dénotent un pays, si ce n'est pas prospère, au moins beaucoup plus peuplé que ne l'est l'actuel Cobiath dont les limites présentes requièrent, au rythme de l'expansion en cours, un temps assez long pour recouvrer la géographie primitive.

 

 

 

2- Le nom

 

Apparemment, le nom de Cobiath ne remonte pas loin dans l'histoire malgré la profondeur archéologique de la région. Dans l'état actuel de nos connaissances, les textes qui mentionnent le nom de la petite ville, semblent assez récents. Un poème, écrit en l'honneur du patriarche Moussa el Akkari, originaire de Bârdeh, hameau situé à quelques kilomètres au nord de la ville, porte le nom de son auteur Ibn Chama'a el Cobiathi ou de Cobiath; ce document, le plus ancien que nous ayons à notre portée, remonte probablement à l'année 1524, date de l'élection de ce patriarche. Pourtant, l'appellation même rappelle un retour historique, et, l'existence préalable du nom cité (el Cobiathi).

 

En réalité, la toponymie du site s'enracine, profondément, dans les annales des temps.

 

La tradition locale, qui rattache le mot à la langue arabe, suppute que le nom est dû à une aphérèse populaire de Qoubaibat, diminutif pluriel de Qoubbat ou dôme. D'ailleurs, l'explication paraît plausible, vu la structure des reliefs du pays.

 

Les collines qui coupent les horizons de la ville et celles sur lesquelles se dressent les habitations, forment, par les rondeurs de leurs crêtes, autant de dômes verdoyants créant une sensation de fraîcheur et de vie dans leur entourage volcanique sombre et à demi aride.

 

Une autre opinion populaire retrouve dans le syntagme Cobiath le pluriel impropre de qabou, cave ou une sorte de construction en berceau ou d'arêtes.

 

Cette explication semble aussi plausible que la première. La structure des reliefs restant toujours déterminante, les collines qui constituent la topographie du pays, dans leur descente du Akkar vers la plaine de la Boqeiàa déroulent, à travers les différents ouèds, leurs éperons arrondis comme les extrados saillants des voûtes en berceau.

 

A. Fraiha donne du nom l'explication suivante:[8]

 

 

El Qobayyat:

"...Il y a plusieurs lieux au Liban connus sous le nom de Qobayyat. Je pense qu'il s'agit de Qabyata, dans le sens de citernes, mares, de la racine qba pluriel de qibya: réservoirs d'eau...

Pourquoi insister tellement sur le sens du nom qui semble pourtant assez récent?

 

Malgré le silence de la documentation qui entoure l'origine et l'ancienneté du nom, le vocable nous semble remonter bien loin dans le temps.

 

L'étude topographique du pays pourrait, comme nous aurons à le voir, expliquer, en grande partie, la toponymie interne du site.

 

Motiver l'appellation de Cobiath à partir de la langue arabe, constituerait à notre avis une explication purement esthétique fort déplacée dans ce monde de la montagne libanaise, généralement mobilisé par des besoins existentiels ou plus souvent, entraîné par les ressorts de sa foi ardente. Or il nous semble bien à propos de faire remonter le nom à la langue araméenne ou syriaque: Cobiath, en effet, compris comme Qobito (Ghadirs = Sources, fontaines) trouve sa place normale dans la toponymie aquatique du pays.

 

En effet, les noms de la plupart des sites de la localité sont des noms de dieux aquatiques ou de divinités qu'on vénérait dans le culte des sources. 

 

 

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 III-    Géographie du Cobiath

 

1- Le Cadre Général

"La Phénicie a été dotée d'une situation exceptionnelle à cause de sa position intermédiaire entre les royaumes shahanides à la limite de l'Asie occidentale. Aussi fait-elle la jonction entre l'Orient et l'Occident. Et si l'on dit que la chaîne du Liban constitue une sorte de barrage infranchissable entre les deux mondes, nous répondons que cette montagne possède aussi au nord la profonde vallée du Nahr el Kebir dont les rampes constituent autant de pistes accessibles en tout temps aux caravanes..."[9]

 

A 40 kilomètres environ à l'est de Tripoli, la route, qui relie la 2de métropole au Cobiath, longe la côte de la Méditerranée jusqu'à l'antique Orthosia sur le Nahr el Bared, traverse le joûn Akkar, bifurque à droite, longe l'ancienne citadelle de Arqa et remonte, doucement par Halba, les hauteurs qui surplombent d'un côté la vallée de l'Eleuthère et d'autre côté le Ouadi du Nahr Oustouène bloquée par le Félicium et le fortin de Tybo.

 

A l'est, et, à cheval entre la province de Tripoli et celle de Homs dont elle est séparée par le massif montagneux du Jabal Akroum, la région fait géographiquement partie intégrante du Mont Liban dont elle constitue les derniers contreforts orientaux.

 

Par delà la cime de Qammouàa, juste aux pieds de l'autre versant du Akkar, s'élève, au sud-ouest, la ville de Baalbek, l'antique Héliopolis d'où part le ruban de la fertile plaine de la Béqaa entre les confins sud de la Syrie et le nord de la Galilée.

 

Au nord, le Cobiath, limitrophe de la Syrie, est séparé de cette dernière par le Nahr-elkébir, l'Eleuthérus de l'Antiquité dont la profonde vallée descend de la Boqeiàa au nord-est, pour atteindre au nord-ouest, la plaine du Akkar et, au niveau du village de Cheikh Zenad, l'ancienne ville phénicienne de Symira, Cité - Etat devenue tributaire d'Arados et dont il ne nous reste plus que le nom[10]. De ce côté, la frontière du canton est aussi longue que le cours du fleuve, 15 kilomètres à peine.

 

Au nord-est, le pays est séparé de la Syrie par la large dépression de la Boqeiàa, aux pieds mêmes du Crac des Chevaliers où débouche le Ouadi Khaled qui remonte vers le sud jusqu'à l'antique Qâdesh et le Hirmel où l'Oronte prend sa source à la grotte du Raheb; au sud, le Qammouàa et Karm-Chbat contournent le district dont la frontière avec le Akkar est bloquée, au sud - ouest, par le puissant château fort homonyme.

 

Cependant, la vallée sillonnée par le "Fleuve" de la ville, est fermée, comme nous l'avons mentionné plus haut, par le fortin de Tybo juste avant de rejoindre le Nahr Akkar aux approches de la ville de Halba, l'ancienne Alba des Croisés.

 

Le relief montagneux, ébréché en dents de scie, est entrecoupé, au sud, d'anfractuosités parfois larges et superficielles, souvent étroites et profondes, créées, anciennement, dans le massif, par des mouvements sismiques et des éruptions volcaniques. La montagne semble avoir été, jadis, couverte par la mer preuve en sont les coquillages marins et les poissons fossilisés qu'on rencontre, de temps en temps, sur les hauts paliers de Karm-Chbat. Le ravinement des vallons s'est, d'ailleurs, accru par la fonte des hautes neiges de Qammouàa. Ces dépressions, formant dans l'éloignement un spectacle féerique, viennent se rejoindre au centre -ville comme dans un large estuaire.

 

2- Sept Quartiers

La ville de Cobiath est formée de sept quartiers, sept villages ou presque détachés sur les pentes des collines qui couronnent la conque de la ville, large amphithéâtre verdoyant dont les gradins sont constitués par la superposition des habitations blanchâtres.

 

Zouk[11] s'élève sur une large tranche du fond plat de la vasque Cobiathine. De ce quartier central, rayonnent plusieurs Ouâdis qui forment autant de passages naturels reliant les hauts plateaux en direction de la Béqa'a à la plaine de la Boqeiàa et par-delà, au littoral.

 

Une première vallée écartèle la montagne pour aller finir dans l'impasse Mar Sarkis et Bakhos, à quelques centaines de mètres de Akkar - el Atiqa, et, c'est le Ouâdi Hilsban couronné, à son extrémité sud, par un site antique au nom de Bet-Ouaije. Un second vallonnement, le Ouadi Qammâa, grimpe, tout droit, vers les premiers saillants de Jabal Qammouaa. Séparée de ce dernier par l'échine du mont Morgane, se déroule, du sud au nord, la longue trouée du Ouadi Oudine qui relie les hauteurs du Hirmel, à la Boqeiaa. Toutes ces vallées viennent déverser comme un faisceau, sur un large haut plateau raviné par les alluvions, et, qui se déroule, dans sa descente des montagnes, comme un large ruban, ralenti un instant par le brise - bise de Mart-Moura, autre gros quartier de la ville avant de s'arrêter calmement sur le bas plateau de Menjez aux abords immédiats de Nahr el Kébir. Cobiath - ville se présente de la sorte sous l'aspect d'une cuve évasée, ébréchée à ses quatre coins.

 

 

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 IV-    Le Cobiath, route des invasions

 

Le littoral libanais est formé d'une bande étroite ne dépassant guère les quelques kilomètres dans sa plus grande largeur. Les hautes cimes de la chaîne du Liban semblent surplomber, presque à pic les rivages de la Méditerranée. Ces cimes, dépassent normalement les 2000 m. et par le fait même rendent presque impossible toute liaison entre la côte et la dépression intérieure de l'Anti-Liban. Si la traversée des crêtes est agréable aux touristes ou bien à des équipées légères durant une période limitée de l'année, elle s'avère, par contre, beaucoup moins plaisante aux caravanes et surtout aux lourdes armées d'antan. De la sorte "Les montagnes très hautes, à côté de ce littoral, formaient un barrage infranchissable face aux envahisseurs, cependant qu'elles empêchaient les Phéniciens d'élargir les limites de leurs propriétés continentales"[12].

 

Cependant, dans cette ligne ondulée des crêtes, certaines dépressions existent et, bien que rares et légères, elles ébrèchent cet immense rempart naturel.

 

De l'ouest à l'est, de l'Hermon au Akkar, cinq défilés seulement et à des niveaux très différents, permettent un passage plus ou moins possible.

Face à l'Hermon, et, à 1600 m d'altitude, la vallée du Barouk relie l'ouest de la Béqa'a aux villes de Tyr et de Sidon.

Le second est celui de Dahr-el Baidar qui, à 1500 m d'altitude relie Beyrouth à Damas par la Béqa'a de l'est.

Un troisième, conduit de Jbail à la plaine de l'Anti - Liban par le col de Mouneitra, à 1800 m d'altitude, passage connu des Francs sous le nom du "Moinêtre". Pompée et ses légions traversèrent le Liban en ce lieu en l'an 64 avant J. C.[13]

 

Tripoli, au nord, se trouve bien à l'abri de ses montagnes hautes de 3000m; celles-ci pourtant, accusent une faible dépression, Dahr-el Qadib, à 2000 m, au-dessus des Cèdres.

 

Enfin une brusque coupure de la chaîne du Liban permit jadis la création de la ville de Homs, juste aux confins du désert arabique. "Située sur un axe routier très important, Homs constitue le passage le plus facile entre le Golfe Persique et la Méditerranée via Palmyre"[14].

 

La trouée de Homs, s'ouvrant comme une immense porte dans l'espace syrien, est contrebalancée par le passage cobiathin aux portes mêmes du Liban.

 

Sis au pied du versant oriental du Liban, bloquant les points les plus faibles dans son système défensif naturel, (Roueîmé 900 m., Chadra 300m.) le Cobiath forme au centre de la célèbre "trouée de Homs", un des ponts obligatoires, et par là combien important entre la Syrie et la côte libanaise.

 

Nous venons de décrire, plus haut, le vallonnement du pays. Or cette structure des reliefs a été déterminante dans le cours de son histoire. La région est percée, en effet, de trouées stratégiques que les invasions successives ont empruntées pour pénétrer vers l'intérieur libanais[15]. Face à la ville et juché sur le Jabal homonyme, Akroum " est le point de départ d'une route que les Babyloniens avaient découverte avant qu'elle ne soit utilisée par les romains[16].

 

Le Cobiath s'est retrouvé, de par sa position, sur un triple axe routier:

Akroum                      Qammouaa (1500)                       Akkar

Syrie= Homs              Cobiath (600m)                ARQA=Littoral libanais

Boqeiaa                     Menjez (300m)                 Sheikh Zenad

 

Une première route quitte la Boqeiàa au point de jonction du Wadi Khaled avec le Nahr el Kébir, remonte la douce pente de Chadra où elle peut aller tout droit vers Qoubour el Bid, Bardé, Biré, Arqa, ou bien elle peut bifurquer vers midi pour traverser Cobiath au centre - ville et se diriger vers l'ouest. Ce premier axe, reliant Homs à Tripoli via la Boqeiàa est pratiquement le passage le plus court et le plus facile surtout à des armées lourdes.

 

Karm Chbât                       Akkar

Homs               Cobiath                 Arqa

 

Les accès, donnant lieu à des passages moins faciles, mais plus stratégiques étant mieux protégés, suivent le vallonnement du relief, et se joignent, au centre- ville, à ce 1 er axe routier. Le premier passage quitte la Béqa'a au nord-ouest de Hirmel, et, à travers les pentes du Wadi Fissan, longe, au niveau de Karm - Chbat, les pieds du Qammouaa et descend rapidement vers Cobiath par le Wadi Qammaa ou par la Morgane. Cette route relie, comme elle joignait alors, Arqa à l'Oronte, c'est "la route" de l'Oronte" bloquée à ses côtés par les châteaux du Felicium et du Lacum[17]. Un second passage part du centre - ville (Zouq) suit la vallée de Hilsban ou bien traverse le haut plateau de Chouita, avant de déboucher, brusquement, sur le Akkar.

 

Un deuxième axe, parallèle au ler, suit les sinuosités de l'Eleuthère. La vallée du Nahr-el Kébir, percée naturelle, appelée proprement "La vallée de l'Eleuthère" délimite la frontière entre le Liban et la Syrie et relie, rapidement mais difficilement, Homs à la côte libanaise.

 

La traversée du Qammouaa, au sud, couvert de neige, une bonne partie de l'année, se révèle, difficile. Mais la position de l'enclave du Akroum et la disposition des vallées qui descendent vers Cobiath offrent, au niveau de Karm-Chbat, un passage court et rapide reliant Rablèh à Arqa.

 

De la ligne des crêtes, à la côte, le plus court trajet reste celui de Cobiath à la mer. Les autres défilés qui percent l'enceinte montagneuse sont à peu près à égale distance du littoral, mais ils n'offrent pas les exceptionnelles possibilités stratégiques du versant oriental[18]. Karm-Chbat, situé aux pieds du Qammouàa, à une altitude qui ne dépasse guère les 1100 m, peut être traversé à tout moment de l'année.

 

Placée, par ailleurs, à cheval entre le Cobiath et le Hirmel, cette voie naturelle, parallèle à l'axe Homs - Cobiath - Arqa, chemin rapide jalonné de plusieurs points d'eau et passant inaperçu dans les ravins et sous les bois touffus des crêtes, permet en toute saison des razzias surprises dans la vallée de la Boqeiàa au nord, ou de bloquer les pistes caravanières de la Béqaà au sud.

 

 

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 V-    Le Cobiath[19]: trait d'union entre les Cités - Etats phéniciennes, et les civilisations voisines

 

"Loin, dans les temps, situation privilégiée dans une trouée naturelle entre le versant oriental de la chaîne du Liban et les pentes côtières de la Syrie, bloquant les marches du passage le plus rapide et le plus facile de la Syrie centrale vers la mer et ,de la Méditerranée à la plaine de l'Anti-Liban, position stratégique de première importance, la vallée de l'Eleuthère devait permettre, voire même, imposer des relations avec les grandes agglomérations de Byblos à 80 km au sud, d'Ugharith (Ras Shamra) à 120 km au nord ou avec ceux des bords de l'Oronte et de la Mésopotamie"[20].

 

La région du Cobiath, délimitée par l'Eleuthère paraît avoir été habitée dès une haute antiquité. Ses richesses naturelles ont dû tenter et fixer différents regroupements humains.

 

Les uns, des communautés agraires, ont rencontré soit dans ses larges plateaux, soit dans la riche plaine de la Boqueiaa voisine, des terrains cultivables en toute saison. D'autres ont trouvé, dans les forêts des montagnes environnantes, de quoi satisfaire leurs besoins insatiables de bois rare: Cèdre, hêtre, genévrier, surtout que le trajet vers la côte était, relativement, très court et que le cours de Nahr el Kebir offrait une possibilité exceptionnelle de draguer, vers le littoral, les arbres coupés sur les lieux mêmes.

 

Les autres, enfin, soit les cités marchandes d'Arouad de Jbeil, Saida. etc. craignant pour leur hégémonie maritime, ont dû surveiller les passes faciles de la région et contrôler les infiltrations toujours pressantes de peuplades en continuel mouvement.

 

Cette présence de l'homme primitif est attestée, à notre connaissance de deux façons: Les stations préhistoriques et les tombes mégalithiques. D'intéressants vestiges paléolithiques ont été relevés, dans une station préhistorique à Cheik Zenad, à l'estuaire de Nahr-el Kébir[21].

 

Quant à la civilisation mégalithique, elle apparaît d'une façon frappante par le nombre considérable des tombes dans le pays: de Halba à Chadra, le plateau en est, littéralement, couvert; Akroum à l'est, et le Hirmel à midi, en sont parsemés.

 

Le P. Maurice Tallon écrit à ce propos "Quelques fouilles de tombes mégalithiques en Syrie Palestine ont donné lieu... à des publications. Mais, ces sites appartiennent aux régions méridionales de la Syrie et à la Transjordanie. En Syrie centrale et au Liban même, les vestiges mégalithiques signalés n'avaient pas encore fait l'objet de fouilles ni d'étude approfondie"[22]. Le même Père Talion, a eu l'attention retenue par la densité des monuments mégalithiques qui se trouvent au village de Menjez.

 

Ces vestiges, systématiquement fouillés et étudiés par le P. Talion (août 1961) ont livré, "quelques menus objets de bronze", "un lot important de tessons qui ont permis de reconstituer des jarres entières des bols élégants sur haut pied évasé et beaucoup de poteries de petite taille... une tête de Javeline... ".