Contact: elie@kobayat.org

back to Office Divin

Michel Breydy, PBR. Dr. en Droit Canonique - Edition 1960

L'Office Divin dans l'Église Syro-Maronite

 

Index  -  PREFACE  -  Chap. I  -  Chap. II  -  Chap. III  -  Chap IV  -  Chap V  -  Chap VIChap VII  -  Chap VIII - Conclusion - Biblio

 

 

CHAPITRE II

 

LES ORDONNANCES DE L'OFFICE DIVIN

ET SON VRAI CONCEPT

 

 

§ 1. - L'OFFICE ECCLÉSIASTIQUE ET L'OFFICE MONASTIQUE

 

24. - Ce que nous venons d'exposer en l'illustrant de plusieurs façons ne comportait à dessein que l'aspect de la prière publique et reconnue officiellement et pratiquée par la communauté des fidèles en union locale avec les membres de la hiérarchie.

 

A côté et en privé devaient se dérouler beaucoup d'autres formes différentes de louer Dieu et de sanctifier le temps et la vie d'un chrétien fervent.

 

Il y manquait tout de même, dans l'une et dans l'autre prière, un certain ordre; d'ailleurs, l'uniformité entre les usages des églises locales brillait par son absence.

 

«Quant à l'organisation précise de ces offices, dit Mgr Duchesne, (= qui, lui aussi, confond les origines de l'office divin avec ceux de la prière privée), quant à la distribution des psaumes, antiphones ou répons, des prières litaniques ou collectives, des lectures même, entre les heures de l'office et les temps de l'année, on varia beaucoup d'une église à l'autre. Ici, comme dans le service primitif du dimanche et des stations, l'usage des grandes métropoles s'imposa aux églises suffragantes. Les conciles provinciaux s'efforcèrent de régler les détails et d'obtenir quelque uniformité[1].

 

De là, les différents «cursus» ou «ordines» que l'on peut nommer ecclésiastiques, par contraste avec les «cursus monastici» dont nous ferons mention incessamment.

 

Bientôt, en effet, la tradition ascétique qui n'avait jamais cessé de s'affirmer parmi les chrétiens pieux, les poussera vers la récitation intégrale et par ordre fixé à l'avance du Psautier, en un laps de temps déterminé en vue d'alimenter leur vie contemplative et pour s'entretenir pendant toute leur journée dans de saintes pensées.

 

 

25. - Faute de documents orientaux plus complets, les historiens de la liturgie se voient dans l'impossibilité de préciser davantage l'organisation de cette psalmodie et ses modalités.

 

Au début du IVe siècle, le monachisme proprement dit, prendra un essor et un développement si prodigieux, qu'en plusieurs régions, notamment en Égypte, les usages monastiques étoufferont la structure de l'office propre aux communautés chrétiennes. Par la suite, ils prévaudront sans contestation, aussi bien à Rome qu'en Gaule. Le monachisme était né dans ces pays sous le signe du désert, de, la vie privée, des individus qui se retiraient loin du monde, et, par conséquent, loin de la vie du commun des fidèles si proches toujours de leurs pasteurs. La prière étant forcément l'aliment journalier des moines, l'on vint à choisir et ordonner certains psaumes et certaines lectures pour chaque jour, mais le critère du choix était en rapport avec les traditions locales et la volonté de l'abbé ou des supérieurs. On eut des canons ou listes appelées aussi «Ordo psallendi»[2]

 

Inversement, dans les grands centres de pélerinage, particulièrement à Jérusalem, et dans toutes les basiliques de l'Asie et de l'Orient (Palestine, Syrie, Mésopotamie, etc...) l'on voit se former un groupe d'hommes et de femmes, qui, tout en vivant au milieu de la communauté des chrétiens, n'en continuaient pas moins à garder la chasteté et à poursuivre le même idéal de sanctification que se proposaient les moines d'Égypte et d'ailleurs.

 

C'est en vertu d'une telle situation que le monachisme d'Antioche et de Palestine se développera généralement sous le signe de la dépendance immédiate de la vie ecclésiale, et en rapport continu avec la hiérarchie ecclésiastique locale, autrement que ne l'avaient été les moines du désert et leurs successeurs.

 

 

26. - Nous sommes ici devant un facteur décisif dans l'histoire de la formation et de l'ordonnance de l'office divin en Orient.

 

Aux ascètes et aux vierges, appelés en Syrie Monazontes et Parthé­nai[3], échouera la charge de conserver les usages et traditions des communautés qui les ont vues naître à l'ombre des basiliques et des cathédrales, et les ont protégées sous les ailes de l'autorité épiscopale et presbytérale.

 

Le monachisme qui leur succédera en gardera toujours cette caractéristique. Parallèlement aux formes de prières strictement monacales que nos contemporains appellent « office monastique » les ascètes de l'Orient et leurs successeurs en continuité de relation avec les solennités et les célébrations ecclésiales, conserveront plus ou moins intactes les traditions et les formes de prière, que l'on qualifie aujourd'hui bien justement: «officium cathedralitium», ou office ecclésiastique[4].

 

Ces caractéristiques, nous les rencontrerons plus tard dans les offices divins selon l'ordo des églises syriennes d'Antioche, tandis que le déferlement des innovations monastiques, en Egypte et en Occident, à partir du1Ve s. les submergera comme par enchantement. Entre-temps, l'Orient lui-même n'en est point épargné et l'interférence des deux usages - monacal et ecclésial - y est d'autant plus assurée que celui des moines comporte plus d'ordonnance et d'uniformité et s'adapte mieux à la méditation et à la prière vocale recommandées aux fidèles aussi bien qu'aux ascètes.

 

 

27. - A ce propos le texte suivant de la Tradition Apostolique, attribuée à Hyppolite de Rome, mais qui a joué un rôle important en Orient aux IVe-Ve siècles[5], est bien suggestif:

 

«Que tous les fidèles, hommes et femmes, dès qu'ils s'éveillent de leur sommeil le matin, avant d'entreprendre quoi que ce soit, se lavent les mains et prient Dieu, puis qu'ils aillent à leurs affaires. Cependant, s'il y a une instruction par la parole, que chacun préfère s’y rendre, considérant dans son cœur qu'il entend parler Dieu par la bouche de celui qui donne l'instruction. Car quand il a prié dans l'assemblée, il est en état d'échapper à la malice du jour... ou si le Docteur est arrivé, que personne d'entre vous ne tarde à se rendre à l'assemblée, à l'endroit où on donne l'instruction... Ainsi ta foi sera affermie par ce que tu auras entendu. On te dira aussi ce que tu dois faire dans ta maison. Aussi, que chacun prenne soin de se rendre à l'assemblée, là où l'Esprit Saint produit du fruit. Le jour où il n y a pas d'instruction que chacun chez soi prenne un saint livre et y fasse une lecture suffisante de ce qui lui paraît profitable...

Ainsi donc vous tous qui êtes fidèles, faisant cela et en gardant le souvenir, vous instruisant mutuellement et donnant l'exemple aux catéchumènes, vous ne pourrez ni être tentés, ni vous perdre, puisque vous vous souvenez toujours du Christ[6].

 

 

28. - Les Constitutions Apostoliques de leur côté nous attestent l'existence en Syrie d'un exercice psalmodique public[7]. Chaque matin, au chant du coq, on chante un psaume (le 62e) longuement antiphoné, de même qu'au soir on chantait le psaume 140, dont le 2ème verset dit : «Dirigatur oratio mea sicut incensum in conspectu tuo; elevatio manuum mearum sacrificium vespertinum»[8].

 

 

29. - Une explication détaillée de cet usage à la basilique du Saint Sépulcre à Jérusalem, se trouve dans la Peregrinatio Sylvie Ateriae (circa 388 p. C) au chapitre XXIV[9].

 

 

30. - De l'ensemble des passages précédents, l'on peut nettement conclure à deux choses principales:

 

1 - Déjà au début du IVe siècle, l'on peut distinguer dans les offices des cathédrales une partie avec assistance régulière du peuple (le matin et le soir)[10], et une autre avec assistance volontaire, plus spéciale au clergé desservant et aux ascètes de la ville et des alentours: c'est la vigile, qu'il faut entendre «restrictive», comme veillée nocturne, et ne pas la confondre avec les réunions matinières dites «coetus antelucani». Ces dernières forment une vigile, au sens le plus large du mot, elles sont plus anciennes que les autres, celles de la nuit, et en principe, elles n'avaient lieu que le matin du dimanche et des autres jours où se célébrait la «fractio panis». Il va sans dire, que dans les différentes régions, non influencées par Jérusalem et Antioche, il devait y avoir des exceptions à cette règle, et des cas ou des coutumes habituellement contraires. Cela ne fait que confirmer la particularité propre à l'Église hyérosolimitano-­antiochienne dans l'organisation de ces réunions cultuelles publiques et officielles.

La célébration de l'Eucharistie en présence de l'évêque, le matin, couronnait cette prière matinière particulièrement ecclésiale, et, la contresignait du cachet de l'autorité hiérarchique locale.

 

 

31.

2 - Dans tout office ayant lieu à l'église paroissiale ou cathédrale, la participation du sacerdoce (= prêtres, diacres, ou l'évêque en personne)[11] est indispensable, aussi bien que celle des fidèles, soit en personnes (comme pour certaines heures obligatoires, dites parfois «orationes legitimae»)[12], soit au moins représentés par les «monazontes et parthènae» qui n'avaient pas encore cessé de faire partie de la communauté. Par conséquent, l'intervention des fidèles apportant à ces prières plus de vivacité et d'entrain, l'on y remarque toujours une certaine solennité et on y chante presque perpétuellement, pour éviter l'ennui[13]. On y joint aussi des lectures ou bien des homélies à la charge de l'évêque ou du docteur désigné par lui, pour l'instruction du peuple chrétien[14].

 

La célébration des veillées nocturnes - non des vigiles matinières - avec assistance du peuple, devait avoir lieu seulement à l'occasion d'importantes fêtes, particulièrement à Pâques, Noël ou Épiphanie, et probablement aussi, quoique tardivement, à l'anniversaire des martyrs, et à quelques dimanches de l'année[15].

 

 

32. - Les habitudes pouvaient, cependant, varier en plus ou en moins d'une église à l'autre, en rapport avec l'importance du lieu, la paix et la liberté du culte, et considérablement aussi avec le nombre des ascètes qui y vivaient. Ce n'est qu'avec l'affermissement du monachisme aux IVe-Ve siècles que la veillée nocturne a pris un caractère stable, quotidien, et peut-on dire général. Elle restera pour longtemps, l'apanage des ambiances monacales avant de s'introduire et de se généraliser aussi dans les offices des cathédrales. En fait, les offices de ces veillées s'est imposé au clergé diocésain seulement quand celui-ci se trouva entre deux courants contraires: d'un côté, les fidèles qui, par paresse ou par nécessité temporelle, abandonnaient les services de prières communautaires, et de l'autre, les moines qui s'insinuèrent dans la hiérarchie en y gagnant du terrain de jour en jour. L'absence progressivement totale des fidèles des offices «vespertini et antelucani», permit à la nouvelle coutume monastique de s'imposer dans le service quotidien des cathédrales et des églises paroissiales, sans trouver résistance considérable. En présence de l'assemblée des fidèles, on ne se serait pas permis de prolonger les offices nocturnes quotidiennement!

 

 

33. - C'est ce qui a fait écrire à Mgr Duchesne «l'obligation de l'office, comme celle du célibat, est un legs de l'ascétisme (entendez du monachisme) au clergé. On peut même dire que, sur ces deux points, il s'est produit une sorte de concordat tacite. La popularité des parfaits, des continents, des hommes de Dieu, comme on disait, était et se maintint si grande qu'elle aurait pû mettre en question les titres du clergé à la direction des communautés chrétiennes, si, sur les points principaux, le clergé ne s'était empressé d'adopter le. programme des moines... Ainsi naquit pour le clergé l'obligation de célébrer dans les églises publiques, dans les cathédrales des villes et dans les églises paroissiales des campagnes l'office canonique de jour et de nuit[16].

Cette explication toute tendancieuse se révèle complètement étrangère à un fait et à une, donnée qui, pour être d'origine divine, sont de l'essence même de l'Église, quoiqu'elles échappent facilement à la sagacité d'un historien positiviste ou superficiel. Si le Christ a confié au clergé hiérarchique la direction de la communauté chrétienne, ils y persévèreront malgré tous les dangers et toutes les circonstances contraires. L'intervention causée par les «cursus et coutumes monastiques» dans les offices ecclésiastiques en raison de la «popularité des parfaits et des continents...», est aujourd'hui mieux désignée et plus exactement déterminée par le terme d'interférence entre les deux cursus d'office divin, ou de «fusion entre les deux traditions monastique et ecclésiastique»[17].

 

 

34. - En effet, d'après les régions et le degré d'influence monacale, l'attachement fie la tradition monastique aux psaumes récités et non chantés - l'une des spécialités proprement monastique - avec intervention des moines seuls, sans la participation du peuple qui peut ou non y assister, portera les gens à s'adonner à la méditation, favorisée par la tranquillité et la monotonie des chœurs des moines, ou bien au contraire obligera ces derniers à adapter leur psalmodie aux traditions ecclésiales si favorables à la participation effective des fidèles à l'office divin, en sacrifiant la récitation de la plupart des psaumes.

Cette dernière alternative ne devait pas, par exemple, effrayer les moines d'Antioche et de ses alentours qui - peut-être régulièrement - quittaient leurs solitudes, pour participer aux célébrations et, aux offices des églises et des cathédrales les plus proches.

Il est vrai aussi que, souvent, il s'agissait de prêtres ou de diacres diocésains qui s'étaient retirés à la solitude des montagnes environnantes, non par amour pour la solitude exclusivement, mais pour pouvoir mieux se détacher des biens de la terre, et se consacrer à leurs âmes et à celles de leurs semblables[18].


 

Top

 

 

§ 2. - L'OFFICE LATIN EN GÉNÉRAL ET LES OFFICES ORIENTAUX.

IMPRESSIONS D'ENSEMBLE.

 

 

35. - L'interférence des traditions ecclésiastiques et monastiques, il faut bien le reconnaître, a réussi à imprimer, à l'office divin l'uniformité substantielle et la régularité des parties qui lui avaient fait défaut jusqu'alors, en permettant aussi sous l'influence de plusieurs facteurs dont la mention dépasse le cadre de notre sujet, la diffusion d'un Bréviaire dont le «cursus» restera essentiellement monastique!

 

Entre le Ve et le XIe siècles, cette uniformité embrassera tout le monde latin à travers l'adoption du Bréviaire de l'Église de Rome[19].

D'aucuns attribuaient autrefois à St Jérôme, sous l'instigation du Pape Damase (336-384) son protecteur, la première division et ordonnance officielle des 150 psaumes pour les sept jours de la semaine et les sept heures de la journée, selon le cursus de l'église romaine. Le Pape Damase l'aurait adoptée et promulguée[20].

 

 

36. - On est plus avisé aujourd'hui, d'autant plus que cette tradition si vieille cependant, est attaquée comme apocryphe par certains auteurs modernes[21]. Néanmoins l'on affirme unanimement qu'au temps de St Jérôme une certaine uniformité dans le choix et dans l'ordre des psaumes et des lectures avait commencé à gagner du terrain, et la matière de l'office était constituée, à part un certain nombre de psaumes désignés pour chaque jour, de lectures tirées des livres des deux Testaments auxquels - comme nous en témoigne la règle de St Benoit - on ajoutait les commentaires que les Pères en avaient donnés, et les Actes des martyrs[22].

 

Tout ce matériel indispensable à la célébration de l'office divin en commun, était contenu dans des volumes différents appelés : Passionnaire, Homiliaire, Antiphonaire, Responsorial, en plus de la Bible et du Psautier.

 

Le nombre et la vie communautaire des moines latins (surtout les bénédictins) étaient pour beaucoup dans la copie, la conservation et la divulgation des exemplaires de ces volumes.

 

D'autre part la paix et la tranquillité dont jouissait l'église d'Occident ont favorisé la diffusion d'une littérature patristique que l'Orient, déchiré par les nombreuses hérésies du IVe au vie siècle, (suivies de près de la conquête arabo-musulmane) s'est vu refuser malgré la bonne volonté de ses moines et l'admirable floraison d'écrits patristiques orientaux à cette époque.

 

Tout, certes, n'a pas été perdu; mais les documents qu'on en conserve ont si peu de copies ou d'exemplaires, qu'encore de nos jours l'on qualifie de découverte sensationnelle chaque trouvaille de manuscrits orientaux surtout ceux qui sont écrits en langue syriaque.

 

 

37. - Quant à l'uniformité dans l'office oriental syro-antiochien, celui précisément dont mous allons nous occuper le long de cette dissertation, ce qui nous manque comme document contemporain pour prouver qu'elle s'était réalisée fondamentalement déjà vers la fin du IVe siècle au moins, nous est suppléé par une donnée de fait dont la valeur n'est pas à mépriser à ce propos, et qui, probablement, est appelée à soutenir bien d'autres hypothèses ou déductions que les historiens du Bréviaire latin ont affirmées ou avancées seulement avec vraisemblance.

 

L'Église syrienne, qui compte parmi ses fils ou ses disciples, un St Ephrem aussi bien qu'un St jean Chrysostome[23],St jean de Damas ou St Jacques de Saroug[24], conserve encore de nos jours, dans les trois ramifications qui en sont nées (la nestorienne, là jacobite, et la catholique[25], un ordre d'office divin qui ne diffère, d'une communauté à l'autre (qu'elle soit orthodoxe ou hétérodoxe) que-dans les pièces nouvelles ou réformées à dessein, et qui d'ailleurs sautent aux yeux dès la première comparaison qu'on en fait avec celles qui, pour être communes sont plus anciennes.

 

Ce fait, qui ne peut s'expliquer ni fortuitement ni par un accord tacite arrivé après les séparations ou les hérésies, nous montre avec évidence qu'avant 431 p. C. (Condamnation de Nestorius) un certain «ordo» était généralisé dans les églises de Syrie, Palestine et Mésopotamie dépendantes plus ou moins de la métropole d'Antioche - à tel point que l'uniformité dans toutes les églises locales en était fortement cimentée[26].

 

 

38. - A l'appui de cela, nous pourrions remarquer encore que dans les pièces communes aux trois rites syriens, aucune allusion n'est faite à certaines hérésies ou erreurs sévissant au Ve siècle. Cela nous prouve qu'elles sont réellement bien antérieures, car les autres pièces particulières à chaque rite ne manquent pas de le faire à l'égard des erreurs ou des événements qui sont contemporains à leur introduction dans l'office divin.

Or, un pareil fait nous conduit tout naturellement aux deux constatations suivantes:

 

D'abord que l'office oriental syrien avait reçu, depuis déjà le IVe siècle, un certain ordo fondamental; les systématisations qui surviendront ne le changeront plus qu'accidentellement ou en quantité de prières ou bien mais rarement en qualité.

 

Une telle vérification faite et admise, la caractéristique d'office ecclésial et populaire qui a été, et autant que possible, est encore aujour­d'hui l'apanage de tous les offices divins dans les églises syriennes[27], est en connexion ininterrompue avec les offices des premiers siècles de l'ère chrétienne en Orient, au moins dans la qualité, si ce n'est pas toujours dans la même nature et la même quantité de lectures, de cantiques ou de psaumes. Tous ceux que les documents anciens nous citent parmi ces derniers sont restés aujourd'hui à la même place qu'ils occupaient aux premiers siècles.

 

Rien n'empêche donc que d'autres pièces encore, reconnues aussi anciennes et communes, ne soient à considérer aussi primitives.

 

 

39. - En conclusion, nous pourrions dès maintenant consigner ici ce qui constitue à nos yeux la caractéristique spéciale des offices divins des syriens, et d'une façon particulière de l'office syro-maronite.

 

Tandis que les autres offices en général ne sont que «la prière du Corps mystique du Christ adressée à Dieu au nom et pour l'avantage de tous les chrétiens, par les prêtres et les autres ministres de l'Église ainsi que par les religieux délégués par elle à cet effet»[28], notre office divin est la prière de la communauté hiératique, «du peuple priant»[29], en ce sens qu'elle comporte la participation effective (réelle ou supposée par le texte même) de la communauté des fidèles présidée par leurs prêtres dont la présence active est toujours indispensable. Ainsi le prêtre «officiant» même privatim, ne peut ni ne doit être considéré comme un individu, en tant que personne déterminée, mais en tant que prêtre chrétien, un être sui generis dans sa notion et dans sa réalité.

 

Le texte suivant de St Cyprien apporte plus de clarté, d'autorité et de précision peut-être à la nuance si importante que nous essayons de mettre en relief entre l'office oriental syrien et les offices monastiques latins qui ont originé l'idée de la «députation» du prêtre à la récitation du Bréviaire:

 

«Notre prière est publique et commune, dit-il, et, lorsque nous prions, nous prions non pour un seul, mais pour tout le peuple; car le peuple et nous ne faisons qu'un»[30].

Donc, même quand le prêtre prie son office en privé, il est le peuple fidèle![31]

 

 

40. - La structure de l'office oriental syrien «plus harmonieuse peut-être[32]» que celle de l'office latin, tout en étant imprégnée d'un certain ascétisme monacal, et d'une certaine influence monastique, trahit toujours sa nature de prière foncièrement populaire et sacerdotale à la fois, en un mot communautaire dans le sens pleinement chrétien de ce mot.

 

La spiritualité des moines n'y est pas parvenue à s'émanciper complètement de celle du clergé et des ascètes chrétiens. Ainsi malgré les longs siècles où la hiérarchie de l'Église Maronite persécutée s'était réfugiée dans les monastères et parmi les abbés et les moines maronites[33], cette note typique n'en a pas souffert essentiellement, et on peut dire, elle n'en a point été transformée.

 

 

Top

 

 

§ 3. - DÉTERMINATION DU CONCEPT DE L'OFFICE DIVIN SELON L'ESPRIT DE L'ÉGLISE SYRO-MARONITE

 

41. - Nous chercherons, dans cet article, à concrétiser une définition ou une description de l'office divin qui puisse, tout en assurant les données théologiques là-dessus, convenir avec les exigences de l'histoire du bréviaire syro-maronite et de sa réalité actuelle transmise à nous par les siècles écoulés.

 

Nous avouons que les essais sur l'histoire et la réforme du bréviaire latin-romain nous ont servi seulement comme termes de comparaison, puisque les origines de l'office divin - pour les Orientaux et les Occidentaux - doivent se chercher nécessairement là où naquit aussi notre actuel bréviaire.

 

Sans vouloir critiquer les positions de leurs auteurs nous voudrions éluder certaines imprécisions radicales que nous considérons très nuisibles à une donnée de base concernant les livres d'office orientaux:

 

 

42. — Les imprécisions d'origine étymologique et nominale.

Inutile de reprendre l'étymologie de tous les termes que la langue latine a employés pour désigner les prières communautaires de l'Église chrétienne, puisque cela ne nous apportera que les éléments aprioristiques dont la valeur joue seulement pour le milieu qui les a employés. Ainsi: «preces horariae, horae canonicae, opus Dei, cursus psaIlendi; pensum servitutis, devotionis servitium etc... ». Le terme «officium divinum» retient notre attention en raison de son emploi équivalent dans toutes les langues des chrétiens du monde. OB — FACERE suggère l'idée d'un service, d'un ensemble d'actions que l'on fait eu égard à une autre personne ou pour s'acquitter d'une charge sociale qui nous incombe.

 

Dans le cas de l'office divin c'est la louange de Dieu et l'attention à ses volontés et préceptes qui constituent la fin immédiate de notre service et de nos actions.

 

Saint Bonaventure distinguant les actions des chrétiens toujours adressées indirectement vers Dieu[34] de celles qui sont officiellement une espèce de conversation avec notre Dieu, explique magistralement les raisons réelles de cette étymologie de «office divin».

«Alio tempore facimus pro Deo, z:z hoc auteur assistimus Deo et intendimus Deo et alloquimur Deum et nos Ipse[35].

 

La source d'où découle pour les chrétiens en tant que «ecclesiam Dei»[36] une pareille charge à remplir, est la volonté expresse du Christ et de ses Apôtres, ainsi que celle de l'autorité hiérarchique constituée.

 

Nous concevons donc l'office divin comme la «prière officielle» de l'Église, quoiqu'elle ne soit plus, toujours et partout, si employée en comparaison avec les dévotionnaires populaires.

 

Cette prière officielle a eu, le long des siècles, des formules variantes d'une région à l'autre, des rubriques, et des horaires précis que réunissait ensemble le «Bréviaire»[37].

 

Ce serait une grave erreur que de confondre l'office divin avec tous les termes qui suggèrent plus ou moins fidèlement le concept réel et originaire de la prière officielle.

 

 

43. - Elimination du facteur: horaire septénaire.

Ainsi l'idée d'office indique une réalité qui sera déterminée concrètement par l'expression «heures canoniques», et «psalmodie». Mais la concrétisation ici implique un surplus de signification qui nous empêchera d'individualiser ultérieurement l'office divin, s'il nous arrivait d'avoir à faire avec les livres d'autres rites, ou avec des documents primitifs s'y référant et qui n'ont rien de commun avec la psalmodie biblique ni avec les sept heures monastiques.

 

En égard à cette distinction minutieuse mais fondamentale, nous voudrions, dans l'évolution de cette étude, libérer autant que possible le concept de l'office divin soit des lieux et régions où il se déroulerait éventuellement, soit du nombre d'heures canoniques qu'il contiendrait, soit de la psalmodie davidique qui l'intégrerait, soit de la qualité particulière des individus qui s'y soumettent ou des intentions et finalités librement, (c'est-à-dire indépendamment d'un précepte hiérarchique) acceptées par ceux qui le célébreraient.

 

En échange, l'on devrait se demander de prime abord, si et combien de fois par jour ou par semaine les chrétiens mettaient en pratique le précepte de la prière, uni à celui de l'eucharistie d'une façon ecclésiale; si les textes de leurs prières ainsi conçues étaient prépondéramment de leur inspiration (chrétienne ou néo-testamentaire) — étant donné l'exigence de s'adapter aux modes, fins, et discipline ou cérémonies des réunions — ou bien s'ils provenaient d'une inspiration pré-chrétienne ( juive et biblique) sans avoir à s'accommoder ni à la foi, ni aux actions liturgiques des chrétiens.

 

 

44. — Elimination du facteur: psalmodie juive.

En fait les expressions «psalmodie divine et cursus psallendi» induisent souvent en erreur le lecteur qui croirait que tous ceux qui célèbrent la «prière officielle» de l'Église ne font que réciter une bonne partie du psautier de l'Ancien Testament. Ce qui pourrait se vérifier dans les bréviaires actuels de l'Église latine, serait un contre-sens une fois généralisé dans le temps (=histoire) et dans l'espace (= dans tous les rites de l'Église universelle).

 

Psalmodier, dans le vocabulaire moderne, ne correspond pas tou­jours à son équivalent en langue sémitique, si souvent répété dans les sources néo-testamentaires et primitives du christianisme[38] Les textes patristiques et ceux des liturgies anciennes surtout des syro-antiochiens ont compris le terme «psaume — zoumoro et mazmouro, dans un sens général qui se référait, selon les cas et le contexte, tantôt aux hymnes davidiques de l'Ancien Testament, tantôt aux compositions chrétiennes en poésie ou en prose rythmée qui pouvaient être chantées selon les tonalités connues du «mizmar = psalterium», instrument mu­sical qui raccompagnait l'exécution de ces chants.

 

Les livres d'office des syriens, des syro-maronites —aussi bien que ceux toujours en manuscrits— des syro-melchites conservent encore aujourd'hui des passages nommés «mazmouro» d'inspiration nettement chrétienne[39].

 

D'ailleurs, si l'on considérait certains cantiques et madrochés syriens sous l'aspect du style, de la structure et du rythme mélodique, on y constaterait une ressemblance frappante avec une certaine catégorie des psaumes de l'Ancien Testament[40].

 

Décomposés et paraphrasés, pour être mieux christologisés, nous retrouvons dans le bréviaire maronite, une quantité innombrable de versets choisis dans le psautier davidique[41].

 

 

45. L'office divin, désigné en langue syriaque chrétienne par l'expression «Teschmechto ou «Teschmechto» tout court, indique un service cultuel fait à l'Église. Celle-ci groupant localement la fraction de communauté chrétienne telle qu'elle a été insti­tuée par le Christ, c'est-à-dire des fidèles laïcs présidés par la hiérarchie sacerdotale qui en est chargée, ne peut célébrer qu'un culte de chrétiens envers leur Dieu: le Christ Jésus dans la plénitude mystérieuse de sa personne divine[42].

 

C'est donc en ce sens que nous entendons l'expression de Communauté hiératique par laquelle nous décrivons plus loin l'Église priante officiellement: association des fidèles où l'on ne peut faire abstraction de la présence sacerdotale sans annuler, en même temps le caractère officiel et typique de l'association elle-même.

 

Toute réunion de fidèles indépendamment de la hiérarchie, privée de relation directe avec l'autorité sacerdotale — relation voulue par le Fondateur de l'Église — ne peut revêtir aucunement le cachet officiel des actions chrétiennes.

 

En partant de ce principe nous écartons de la catégorie des prières officielles de l'Église, non setilement les actions aliturgiques, mais aussi toutes les «para-liturgies», quoique ces actions cultuelles se fassent généralement avec l'intervention ou coopération d'un prêtre assistant ou présidant, sans pour autant prétendre exercer un acte de juridiction ou exécuter un précepte de la hiérarchie.

 

 Top

46. Monastique et choral — vs/ ecclésial et communautaire.

De même la distinction entre offices monastiques et ecclésiastiques ne devrait pas laisser la porte ouverte à la confusion entre la mise en pratique du précepte divin de la prière «vocale», publique ou communautaire et eucharistique» avec les usages pris par initiative non hiérarchique pour procurer la sanctification individuelle du priant[43] ou bien pour augmenter la dévotion envers un lieu sacré, un sanctuaire, ou le tombeau d'un martyr.

 

Les «stations» des documents primitifs, toujours en hommage au principe ci-haut énoncé, ne devraient pas nous faire croire qu'elles impliquaient toujours «une réunion plus ou moins plénière des fidèles et clergé»[44], mais, à l'exception des stations du dimanche, elles signifient un rendez-vous, un horaire fixé par l'autorité relativement à un lieu et à un moment bien déterminés pour y dérouler des exercices de piété. Elles ne se référaient donc qu'indirectement aux personnes, en tant que l'obligation à y participer différait, selon qu'il s'agît d'une prière officielle imposée par précepte général, ou d'une prière officieuse laissée à la ferveur et aux possibilités de chacun des membres de la communauté : qu'il fût clerc ou laïc.

 

La qualité personnelle ou professionnelle du fidèle chrétien n'a pas joué au début pour identifier ses obligations à l'égard de la prière officielle, ou de l'office divin. Le précepte de la prière était général et devait atteindre moines, ascètes "et séculiers aussi bien que clercs et laïcs du «peuple priant».

 

De soi, l'office divin pris dans cette perspective ne pourrait être ni l'apanage de clercs séparés (de la hiérarchie) et du peuple ou de la communauté, ni une initiative de la communauté sans la présidence de la hiérarchie et coopération ou participation des prêtres, ni même un simple acte autoritaire qui compromettrait la hiérarchie et tous ceux qui jouissent d'une parcelle du pouvoir sacerdotal (=ordre et juridiction) à l'exclusion de tout autre.

 

 

47. Pour mieux saisir les nuances de toutes ces distinctions, il faudrait naturellement ne plus faire cas, ici, de la situation désormais ultra-sécu­laire d'une récitation privée et individuelle de l'office divin[45], qui a changé la notion primordiale de cette prière officielle de l'Église — communauté hiératique —, donc de tous les chrétiens.

 

La déviation que l'évolution des livres d'offices ou -des bréviaires ont fait subir à l'esprit des personnes qui, le long de l'histoire moderne, se sentaient portées à le réciter, est tout de même un fait accompli et qui a, en effet, son poids dans la formation même de nos esprits.

 

Malgré cela, tout le monde peut reconnaître que l'on ne peut pas obtenir facilement de celui qui récite un bréviaire dont les textes sont en majorité orientés vers une édification personnelle, de croire qu'en même temps ces prières sont celles de tous les membres de la communauté hié­ratique dont il fait part, ou encore qu'il aurait dû présider.

 

Il est vrai qu'un effort pareil reste théoriquement possible, mais au prix de combien d'acrobaties mentales non dépourvues souvent de quelque exagération, pour forcer les textes et en découvrir tantôt le sens typique, tantôt celui accomodatice pour revenir un peu plus loin au sens littéraire.

 

 

48. Résultat de ces confusions: l'Institum Deputationis[46].

Pour remédier à cette situation bizarre on trouve alors logique de recourir — modo jurisperitorum — à une suite de fictions juridiques (= encore des acrobaties mentales) dont la principale est la notion de «députation».

 

Or, étant donné que la substance de la chose ne change pas avec et malgré tous ces efforts, le problème de la détermination du motif de cette obligation à la prière officielle, — cette «ultima ratio obligandi ad officium divinum» que l'on dirait en langage scolastique — n'en est que plus évanouie.

 

Que trouve-t-on en fait, dans les bréviaires généralement adoptés pour la récitation privée dans les derniers siècles?

 

D'abord les genres de prières vocales que l'on y trouve les rappro­chent beaucoup plus d'un exercice de piété personnelle ou d'une action qui sanctifie l'individu priant, que d'une action cultuelle au vrai sens du mot, oit l'ensemble des chrétiens — l'assemblée chrétienne en tant que telle — est édifiée, exhortée et instruite selon les expressions que nous retrouvons dans Saint Paul[47] et qui personnifient à nos yeux le vrai «cursus ecclesiasticus orationis».

 

La division des actes de religion ou «actions sacrae» en «pia exer­citia» qu'il faut prendre bien garde de ne pas confondre avec les «actiones liturgicae» viendrait ici très à propos. Nous rappelons seulement que la Messe, l'Office divin et la bénédiction eucharistique sont les trois princi­paux exemplaires de l'action liturgique[48].

 

D'autre part, les deux différentes catégories de personnes, clercs et laïcs, selon la teneur du can. 107 du CJC[49] que l'on voudrait «dépu­tées» à de telles charges ou obligations — relevant du domaine du culte public, donc des matières convenant au domaine du droit canonique -1-- ne trouvent, par cette «députation», aucune raison de communion entre elles, en dehors de la généralité du terme dont l'emploi parvient à les envelopper toutes les deux, mais qui ne se justifie qu'en partie: les laïcs peuvent être députés à cette tâche, tandis que les clercs in sacris y sont tenus par la seconde nature qu'ils ont revêtue. (Saint Thomas dirait : clerici, eo ipso quod clerici sunt...[50].

 

Nous sommes d'avis que les documents canoniques et les instructions qui, font usage de l'expression «a personis ad hoc legitime deputatis» le font précisément par esprit de concision juridique et ne dispensent pas les moralistes, ni les canonistes non plus, d'approfondir cette question. Au lieu de s'arrêter au terme «députation», ils devraient le dépasser pour identifier la nature de l'obligation attribuée aux clercs in sacris vis-à-vis de l'office divin en tant que «actio liturgica» et partie constituante du «culte public» chrétien.

 

Et, en effet, la députation à des actions qui appellent, par leur na­ture même, la relation au pouvoir d'ordre «potestas ordinis sacerdotalis» ne peut être adéquatement conçue sans la «sacra ordinatio».

 

C'est le cas des «actions liturgicae» mais non des «pia exercitia».

 

Car lorsque cette «députation ne présuppose que la seule «missio vel jussio canonica», alors les «actions sacrae» en question, ayant perdu leur relation médiate ou immédiate envers la «potestas ordinis» — clef de voûte de la société chrétienne et du culte public dans l'Église, — seraient réduites de facto, qu'on le veuille ou non, à la seule catégorie qui puisse leur convenir: celle des «pia exercitia».

 

Revenant sur la notion même de la députation, il faut bien admettre qu'elle ne porte que sur des actions déterminées concernant la société et non la personne. Elles sont supposées «sociales» mais réservées de droit ou de fait à des personnes choisies et investies de ces fonctions.

 

Or, lorsqu'une fonction pareille revient par nature à certaines catégories de personnes, par le fait même du rôle qu'elles sont nées pour jouer dans la société, sa motivation par la notion de députation ne résulte plus adéquate.

 

C'est pourquoi le précepte général de la prière dans la société chrétienne y crée un devoir qui fait appel à des motifs d'ordre théologique et non seulement juridique. Il faudra les rechercher dans la «théorie du christianisme».

 

De la même façon, l'imposition aux prêtres de la célébration d'une «action liturgique» — dite ici «office divin» — jette ses racines dans la théologie même du sacerdoce[51], et non plus dans l'«institutum depu­tationis» de la seule science canonique.

 

 

49. Partant de là il est plus raisonnable de dire que le précepte de la prière chrétienne est spécifié dans l'Église de deux façons :

 

1]) Principaliter: L'action liturgique de l'office divin est l'apanage de la «Communauté hiératique» qui est capable de se réduire aux seules personnes «sacerdotales». En fait, les prêtres, par leur qualité de média­teurs, représentent en eux-mêmes le Christ et les fidèles à la fois.

 

L'action liturgique laudative leur convient pour ainsi dire connatu­raliter [52]. Ce n'est pas la «députation» à elle seule qui peut justifier cette tâche.

(Ainsi sur le plan de la société civile, les commerçants exécutent des «actions économiques» qui profitent à l'État ou à la Nation, mais on ne conçoit pas qu'ils y soient députés juridiquement. Ils font simplement leur profession dans la société).

 

2]) Secundum quod: l'action liturgique de l'office divin est cependant «deputabilis», lorsque ceux qui n'y sont pas appelés connaturellement (mais tout de même appelés) veulent ou acceptent de s'y adonner.

(Les députés h la chambre législative font des «actions législatives», parfois sans trop comprendre la portée ni l'étendue de leurs concours, mais ils font cela au nom de ceux qui les ont mandatés à cette tâche).

L'origine de toutes ces confusions auxquelles la notion de « députa­tion» est venue apporter un apparat d'ordre intellectuel, est à chercher dans l'évolution historique de la prière officielle en Occident et en Orient.

 

Le concours de plusieurs facteurs et différentes circonstances a fait imposer aux ecclésiastiques des genres d'offices divins qui appartenaient à d'autres régimes:

 

a) Dans les rites latins on a voulu soumettre des prêtres séculiers à des prières d'un cursus de soi monastique.

 

b) Et en Orient on tend à faire réciter en privé des prières, faites pour être célébrées en communauté, et dont la fréquence au moins est certainement d'origine monastique, lorsque les textes eux-mêmes, et leur ordonnance ne le sont pas.

Les éléments constituant la «materia rogabilis» de ces offices gardent souvent l'éclat de leur origine «ecclésiale», mais parfois les traces du «cursus ecclesiasticus» rentrent plutôt dans le domaine de la paléographie !

 

Néanmoins le cursus ecclésiastique en général reste toujours mieux conservé dans les offices orientaux que partout ailleurs.

 

Le contraste créé par ces deux déviations (a et b) ne peut être discipliné «canoniquement» que par la notion de «députation» (a supra jussum et missum, ergo semper ab extra non ab intra seu non ab aliquo fonte connaturali) ; car elle ne tient plus compte des exigences subjectives du priant, ni de la composition et des origines des textes de la prière officielle.

 

Donc à la lumière du facteur «députation» l'office divin peut être discipliné, mais il doit forcément s'éloigner de son concept traditionnel en Orient. Or, ce concept le retient foncièrement comme «office ecclésial», pourchassant la «députation» à l'avantage de la «médiation sacerdotale» d'une part (= cléricis), et de la communauté du «peuple priant» de l'autre (= laicis). Ces deux derniers facteurs ont une importance bien plus décisive sur la configuration exacte du concept de l'office divin en tant que «actio liturgica publici cultus».

 

En conséquence, si, un jour, les différentes Commissions Pontificales et régionales pour la Réforme liturgique devaient aboutir h recommander le remaniement des «bréviaires» pour en adapter le sens à un usage chrétien et ecclésial, alors on devra réviser en même temps la théorie de la députation pour la remplacer par une motivation moins juridique en un sens, mais certainement plus théologique et, partant, plus canonique[53].

 

 

50. L'identification de la réalité objective de l'office divin.

Dans la recherche d'une notion historico-juridique de l'office divin, il nous semble que la question n'est pas de savoir si, primitivement, il y avait un office déterminé de façon stable = «bréviaire», adopté partout et intégralement récité ou célébré.

 

Ce serait même une erreur que d'y penser, ou d'essayer d'en trouver une explication dans les traces des réunions euchologiques réparties entre plusieurs sanctuaires, ou convoquées sporadiquement auprès des tombes de martyrs ou à des occasions spéciales dans l'année.

 

De même, la question de la conformité des usages entre plusieurs régions et de la détermination stable des matières de ces opera «aedifica­tiva» n'est même pas à poser, parce que l'office divin dans sa notion élémentaire devrait en faire abstraction.

Seule la question suivante doit retenir notre attention: Quelle était la fin immédiate de la prière officielle chrétienne dès l'âge apostolique, et quel était l'élément différentiel qui distinguerait une prière individuelle (non officielle) de celle qui était communautaire et officielle?

 

Et nous y répondons de suite en disant d'abord, qu'une prière officielle est précisément et seulement celle qui se fait dans une réunion présidée par la hiérarchie sacerdotale en tant que telle, coopérant avec l'assemblée, non seulement pour y mettre ordre et discipline, mais faisant corps avec elle.

 

Quant à la fin spéciale et typique de la prière officielle chrétienne, ainsi que toutes les autres demandes que nous avons suscitées jusqu'ici, elles pourraient trouver une réponse et une détermination satisfaisante dans la définition générale de l'office divin que nous proposons dans les termes que voici :

«Officium divinum est opus communitatis hieraticae Novi Testamenti ex professo celebratum (sive in re, sive sacramentaliter) in orationem, gratiarum actionem et in ejusmet communitatis spiritualem aed/cationem, pro statis quidem diebus (et horis) in hebdomada christiana.

 

Cette définition renferme les éléments qui constituent à nos yeux les facteurs essentiels et distinctifs d'un office divin. Il va sans dire que c'est là une modeste opinion qui ne prétend point ni les problèmes que pose une définition exhaustive de l'office divin, ni ceux de nature historique créés par les questions formulées plus haut.

 

Elle a la chance, tout de même, de s'appuyer sur des textes de Saint Paul qui a été certainement le premier organisateur attitré des «offices divins» de l'Église, émancipée par lui de la sujétion aux traditions juives[54].

 

 

51. - En parcourant les épîtres de Saint Paul, nous y retrouvons, comme suite des prières spontanées de l'assemblée chrétienne primitive[55], l'écho de doxologies[56] et de bénédictions[57] qui, comme c'est à supposer, devaient être bientôt très en vogue parmi les communautés naissantes du monde éthnique, et qui resteront un précieux héritage fidè­lement transmis et gardé dans les offices et les liturgies de tous les rites, en particulier auprès des rites syro-antiochiens.[58]

 

Saint Paul, en effet, tout particulièrement dans sa I ad Cor. XIV, nous suggère les éléments et l'ordonnance de la prière officielle ou de l'office divin public tel qu'il était pratiqué d'après son enseignement dans toute l'Asie[59] et tel qu'il l'avait organisé par ses dispositions ultérieures[60] pour l'Église de Corinthe.

 

Nous allons nous permettre seulement d'agencer les versets dans un

ordre un peu différent de celui qu'ils ont dans la lettre de St Paul:

Quid ergo est, fratres, cum convenitis in ecclesia? (v.26) orabo spiritu, orabo et mente: psallam spiritu, psallam et mente (v. 15); Unus benedicit, et qui supplet locum idiotae dicit Amen (v. 16) ;

« Quinque verba sensu meo... ut alios instruam» (v. 19).

« Sive doctrina, sive psalmo, sive interpretatione, sive lingua, sive apoca­lypse » (v. 26).

«Si gratias agas, et alter non intelligit? (v. 16), alter non aedfcatur» (v. 17).

« (Ideo) in ecclesia volo quinque verba sensu meo loqui (orando ? sc. paraenetice?) ut et alios instruam quam decem millia» (v. 19). « Si ergo conveniat universa ecclesia in unum... (v. 23).

«Cum convenitis unusquisque vestrum psalmun habeat... omnia ad aedgica­tionem fiant (v. 26).

« Sed omnia secundum ordinem fiant (ita ut prophetae non plus quam tres loquentur et per partes (vv. 27 et 40).

«omnia fiant honeste (v. 40) — ideo mulieres in ecclesiis taceant (v. 34). « Haec omnia ut in finem proprium tendant, non quidem suipsius sed eccle­siam Dei (vv. 4+34), — ideoque — ad aedcationem, exhortationem et consolationem (v. 3).

« Si quis propheta ................. cognoscat quae scribo vobis, quia DoMINI SUNT MANDATA » (V. 37).

 

 

Si nous y ajoutons le «coetera autem, quum venero disponam» (du chap. 11, v. 34) nous aurons de quoi reconstruire le schéma des offices divins de l'âge apostolique.

 

Ainsi la structure de la prière chrétienne, celle de la communauté ou société dont les liens essentiels et unificateurs sont précisément l'Eu­charistie et le Sacerdoce spécial dont elle a été douée par son Fonda­teur[61], n'est pas à chercher chez les moines du désert ni dans les tra­ditions et les Hallel des juifs, ni dans la récitation intégrale du Psautier davidique dans l'intervalle d'un jour ou d'une semaine, mais dans ces réunions de l'Église de Corinthe pour lesquelles Saint Paul est amené à légiférer, et dans les prières et suppliques qu'il demandait à Timothée d'organiser dans son église pour le salut de tous les hommes[62], ainsi que dans les actions de grâces qu'il ne cessait d'inculquer aux destina­taires de ses lettres[63].

 

Ce devait être une structuration d'où résulterait une prière communautaire réunissant tous les chrétiens pour obéir au précepte du Christ de prier sans cesse[64]; une prière comme celle que Pline le jeune signalait au début du IIe siècle[65] comme seul délit attribuable aux chrétiens de Bithynie: eucharistique, christologique, et cela va sans dire, hiératiquement célébrée[66].

 

Or une prière individuelle ou même chorale, privée de ces qualités requises par les prescriptions sus-mentionnées, c.à.d. faisant régulièrement abstraction du «conventus ecclesiae»,de la participation de ceux qui «supplent locum idiotae», ou au moins de la prévision des passages réservés à ces derniers, ne peut pas s'harmoniser non plus avec la fin immédiate assignée à la prière oflîcielle : «ad aedificationem, exhortationem, et consolationem non suipsius sed ecclesiae Dei».

 

Saint Paul a ainsi écarté du concept de l'office divin non seulement l'idée d'un «exercitium pietatis ad sanctificandum se», mais aussi celle d'une prière non contre-signée par le sceau de la révélation chrétienne.

 

Pour qu'une prière soit «ecclésiale» et officielle il faut qu'elle tire son origine d'un esprit chrétien, ou qu'elle soit adaptée aux exigences de la communauté néo-testamentaire des fidèles chrétiens.

 

Dans cette direction se sont orientées les églises de Palestine comme celles de Bitynie, de Cilicie et de Cappadoce — d'après les données des siècles postérieurs — en s'accordant à consacrer un jour par semaine — ensuite plusieurs — à une réunion de prière officielle autour de la fraction du Pain.

 

Quant à la «station», c'est-à-dire le lieu et l'horaire de la réunion communautaire, de même que l'indication des matières ou textes de la célébration «officielle», son choix, sa longueur, son emploi intégral, son chant ou sa lecture étaient affaire du président hiérarchique, seul compétent pour les déterminer chaque fois ad arbitrium, selon les circonstances du moment et les possibilités du profit éventuel des membres participants de l'assemblée.

 

 

Parfois il devait même commencer par une allocution[67] qui s'introduisait ainsi dans l'office divin comme partie aussi importante que les autres: «ad aedificationem, exhortationem et consolationem... ad instruendum, et gratias agendum»[68].

 

 

52. L'office divin syro-maronite.

Dans des assemblées les communautés locales de l'église syrienne, — ensuite de l'église maronite — le rassemblement des pièces empruntées à plusieurs sources chrétiennes et bibliques, en rapport avec les finalités indiquées par Saint Paul pour la prière officielle, a donné lieu à la formation d'un livre d'office divin concret dont voici la définition descriptive inspirée à celle que nous avons proposée plus haut pour l'office divin en général:

 

LIBER OFFICII DIVINI MARONITARUM EST :

«Congeries orationum et carminum quam officiose seu ex professo adoptavit Ecclesia, in quantum communitas hieratica populi orantis, in gratiarum actionem Deo et Christo, et in suipsius aedificationem spiritualem, pro statis quidem horis in hebdomada christiana».