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La source
article écrit par Dr. Père Cesar Mourani ocd

J’y
suis retourné un peu plus d’un demi-siècle après… Comme il me paraissait énorme
le petit promontoire déclive : Une faille dans la jointure de deux rochers
laissait jaillir ses jets d’eau lesquels, glissant prudemment entre les bras
d’une dalle pentue venaient écumer dans le sein de la rade. Les flots se
poursuivaient moutonneux à travers un treillis de plantes et de cailloux, se
cabraient sourdement, au pied du vieux platane puis ils s’en allaient vers le
lointain fredonnant leur ronron mystérieux. Gorgé d’eaux, le ruisseau évasait sa
poupe dont le roulis venait sans cesse lécher les dernières gouttes relâchées
sur les rives mais sans jamais être assouvi.
Dans la vasque initiale, tournant et retournant sur elle-même dans un mouvement incongru et presque fou, l’eau comme à la recherche de quelque chose perdu, recouvrait enfin un peu de calme, en retrouvant son chemin sinueux parmi le cresson, les plants de saule et les buissons de laurier-rose fleuri.
C’était beau, le matin, quand nous descendions de course la pente rapide qui relie le chemin poussiéreux au canal d’eau. Trois kilomètres à peine séparent notre maison de la source, comme ils semblaient long ces kilomètres aux petits enfants que nous étions et pourtant nous n’avons presque jamais fait les trois kilomètres car nous écourtions la distance en faisant des raccourcis à travers les vergers et les champs. Souvent nous étions là aux premières lueurs du jour. Comme il faisait beau le matin alors que les rayons nouveau-nés du soleil montant, filtrant à travers les arbres de la longue allée qui mène à la source, venaient se laver dans l’eau à peine réveillée du ruisseau.
Longues,
longues, nos ombres cherchaient à nous devancer dans notre course folle le long
de la berge. Les oiseaux ne semblaient pas effrayés outre mesure. Ils
n’arrêtaient pas leur gazouillis et ce n’était pas rare de les admirer perchés
sur les cimes des broussailles d’alentour. Étaient-ils insensibles pour ne pas
faire cas du vacarme de nos ébats répétant ses échos à travers la vallée? Ou
bien continuaient-ils leur chant de louange croyant que c’était le ramage
matinal d’un chœur d’ailés insolites? D’ailleurs nous n’étions pas loin de
l’être. Mi-volatiles, mi-poissons, nous étions les maîtres du ruisseau où le
ciel se mirait dans l’eau et la source embrassait les nuages. Comme c’était
émouvant de contempler les effusions de leurs accolades. Ils se retrouvaient,
s’embrassaient, se confiaient, pendant quelques instants, leurs intimités puis
ils s’en allaient, ils allaient toujours sans jamais le moindre regard en
arrière. Assis sur le bord du ruisseau, les pieds posés sur quelques galets
saillants, nous contemplions dans l’eau le départ des nuages. Il était, parfois,
tellement rapide que nous avions la sensation de ne pas tenir en place. L’eau
dévalait emportant dans un mouvement unique, le platane, les nuages, l’oiseau de
passage et nous. Le tout faisait partie de ce mouvement inéluctable. Où allait
tout ce monde ? Vers quels horizons inconnus? Le monde imaginaire des petits,
malgré son étendue, restant toujours limité, notre départ à nous manquait
d’envergure. L’eau pouvait enfin atteindre la mer immense. Par les livres nous
en savions déjà quelque chose. Les caravanes du ciel pouvaient, semblait-il, se
faufiler dans l’infini; mais notre ligne d’horizon ne dépassait, presque jamais,
les cimes des collines avoisinantes : Les ailes de notre jeune esprit étant
encore tendres, notre envol s’arrêtait brusquement et nous nous retrouvions sur
le bord du ruisseau, oubliant ciel et terre et tout ce qui ne faisait pas partie
de « notre monde ». Notre monde n’était pas comme les autres, peu d’enfants
avaient eu la chance d’en trouver l’accès. C’était un monde clos connu des
membres de la seule « clique ». La bande avait la prétention d’appartenir au
monde marin. Les pilotes, c’était nous, à naviguer sur le bassin de la rade,
avant de lancer les voiles sur les vagues écumantes de la haute mer. Les
barques, les yachts, les navires? C’est tout une autre histoire…
Dans la vie, les grands philosophent, dissertent. Ils parlent d’amitié, de principes, de moralité, mais, en dernier lieu, c’est toujours l’intérêt qui pointe ses antennes sous l’écorce fragile de la gratuité. Ceci fait que les hommes se retrouvent et s’éloignent selon des principes et des finalités qui son rarement désintéressés. L’éthique semble constituer le fond du voile qui coiffe la plupart des actions humaines. La réalité est, cependant, autre. Sous l’altruisme humain pointe, souvent, le moi.
Notre monde, à nous enfants, n’est pas aussi innocent que le pensent les adultes. Il est vrai que la putrescence y est en germe. Il n’est pas moins vrai que le faux comportement des adultes est souvent cause du mensonge enfantin, mais mentir n’est pas encore devenu le sel de leur menu.
Le monde des enfants se recoupe selon le code mystérieux de l’affectivité. L’antipathie ou la sympathie conditionne leur regroupement. L’enfant ne hait pas, il aime ou il n’aime pas. Il ignore encore la duplicité. Dans sa primarité, il rallie la simplicité au naturel. Les groupes enfantins se font ou se défont selon une logique propre à eux. Souvent, les adultes y perdent la boussole.
L’intérêt peut y être, mais
ce ne sont pas les calculs des adultes. Spontanés, immédiats, relatifs aux
circonstances, les liens qui unissent les bandes des années premières sont des
liens d’amitié, d’affinité, d’intérêt plutôt momentané.
Notre clique n’était pas axée sur d’autres principes.
L’intérêt du jeu réunissait les copains. Faire voile ensemble tissait la trame
secrète de notre amitié.
Au
collège, l’été nous laissait un large espace de temps libre. Entre les heures
d’étude, et celles consacrées aux diverses activités à l’intérieur de la maison
et dans le terrain adjacent, nous trouvions toujours des moments que la bande
qualifiait de précieux, alors que les autres les jugeaient ennuyeux. L’ennui
étant fruit de l’inaction, ces moments recherchés constituaient le cap de notre
journée. Il nous en fallait encore… Vous en devinez la raison ; vous humez déjà
les émanations de la mer, vous percevez le tangage des voiliers sur les vagues
de la rade. Nous passions les temps libres au cours de la semaine pour préparer
les « régates ». Simples barquettes, au début, fabriqués sommairement et
rapidement avec le papier brouillon que nous étions sensés remettre au débarras.
Ce matériau de fortune, paraissant ne pas donner satisfaction, car le papier
mouillait rapidement, les copains eurent recours à d’autres matériaux plus
solides et des engins plus astucieux. Ils finirent par trouver les moyens de se
procurer du carton, de la colle, quelque reste d’étoffe, et les voiliers
dansèrent allègrement aux sons joyeux du ruisseau.
Quand arrivait le moment de la promenade vers la source, sortie presque hebdomadaire, ardemment désirée, tant attendue, notre agitation ne pouvait pas passer inaperçue aux yeux des responsables qui motivaient cette trépidation par l’enthousiasme naturel aux enfants de patauger dans l’eau. Notre secret, nous le portions bien caché comme nous trouvions le moyen d’emporter notre précieux trésor bien escamoté aux yeux des camarades étrangers à la clique. Nous allions d’un pas léger mais assez calme pour des enfants en sortie. Une fois arrivés au tournant de la route, à la hauteur du « rocher de la source », la bande, comme sur un signal secret, se lançait dans une course effrénée pour arriver en premier, et occuper les places sensées nous donner la victoire. Nous posions des marques que les copains respectaient. Sous l’ombrelle du vieux platane et à son ombre paternelle, nous nous regroupions juste le temps de préparer les barquettes ou de monter les voiles. Enfin tout étant prêt pour les régates, nous lancions nos pirogues ou bien nous envoyions nos voiliers. Il fallait beaucoup d’astuce afin que les barquettes, coincées par le ressac du bassin, ne dansassent sur elles-mêmes et soient mises hors concours, ou bien que le vent ne prenne les voiliers à la proue et les retienne dans la rade. Quand le vent, favorable, soufflait à la poupe, ou que les barquettes se laissaient pousser par le courant, la marine, après un bref salut d’adieux allait droit vers la sortie du port placée à point sous une racine arquée du platane. Une fois passée la digue, barquettes ou voiliers filaient, rapidement, emportés par le rythme des ondes moutonnantes dans le ruisseau. L’eau s’en allait, les barques aussi. Nous les suivions rapides jusqu’au début de la chute où l’eau dévalait écumeuse. Elle emportait, sans retour, nos regards flottants sur les vergues de nos voiliers partis pour un long voyage.
Le laurier couronnait l’embarcation qui aurait atteint, en premier, un point de repère convenu, juste à quelques palmes de la chute. Le copain victorieux était salué en héros et reporté à la base, sur les épaules, par la bande piaillarde.
Parfois nous réussissions à récupérer nos embarcations à la fin de la course. Souvent nous en fabriquions de nouvelles et les régates recommençaient, chahutées par les enfants. Combien d’embarcations n’ont été envoyées sur l’eau. Quelques-unes ont fait naufrage, échouées sur les écueils de la berge, la plupart sont parties, charriant nos rêves et nos émotions d’enfants.
Un jour, l’été fini, les oiseaux, quelque temps divaguant dans la ramée, se réunirent, firent une dernière sarabande et piquèrent leur vol vers d’autres cieux.
Un jour, les nuages de septembre apparurent sur le bleu de l’horizon, les chaleurs s’atténuèrent et les premières fanes de l’automne s’éparpillèrent, tristes, sur le gazon mélancolique des jardins.
Nous aussi, nous sommes partis. Les copains de la clique, l’émotion au cœur, durent prendre, eux encore, leur envol. Ils n’ont pas pleuré. Ils se sont dit un simple adieu. La larme aux yeux, pensaient-ils, ne sied point aux grands. Se reverront –ils un jour ? Quelques-uns, comme les premières feuilles d’automne, tombés en chemin, manquent à l’appel, d’autres se retrouvent encore mais leurs discours reviennent rarement sur les beaux souvenirs des premières années. Ce sont les malheurs plutôt que les moments heureux qui marquent l’histoire.
Plus
d’un demi-siècle s’est écoulé dans les sinuosités de ma route. Tout seul, je
reviens me retremper aux eaux de la vieille amie. Tout est changé à la source,
excepté son amitié. Je regarde déçu, mes yeux ne retrouvent plus le spectacle
d’une fois. La rade de nos jeux enfantins est disparue. Le platane, mis à sec,
déplore les anciens temps où l’onde venait écumer, gaiment, à ses pieds. Le
ruisseau, toujours en promenade à travers sa végétation luxuriante, est réduit à
un lugubre canal en béton. Les plants de saule au beau vert-bleu, les gais
bouquets de laurier-rose fleuri, les ronces des talus aux mûres savoureuses, les
cailloux de la longue allée crissant sous les pieds trépidants des enfants, le
vivace platane de jadis, rabougri sous l’effet de la solitude, les fifres
allègrement soutenus des rainettes tapageant sur la descente du soir… Tout est
changé sous la main fruste et utilitaire de l’homme.
Généreuse source, combien d’eau tu as drainé dans ton
ruisseau en course vers l’inconnu. Vieux platane, combien d’équipées joyeuses ou
préoccupées tu as rafraîchies à l’ombre de ton feuillage ondoyant. Chers amis,
un demi-siècle c’est déjà beaucoup. Le poids des ans se fait déjà sensiblement
sentir. Tout a vieilli, il est vrai et peut vieillir, mais jamais l’amitié.
article écrit par Dr. Père Cesar Mourani ocd
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