Tristes conséquences de la guerre

Italo- Turque 

L’un des motifs principaux qui ont a mené nos missionnaires de Syrie à construire une vaste résidence dans le haut Liban. Fut celui de concentrer, en cas de danger, de trouble ou de guerre, le personnel de la mission dans ce territoire neutre, habité de chrétiens maronites. Pourtant, ce rassemblement aurait été effectué une fois le bâtiment terminé et il aurait atteint son but, si les chrétiens “francisés” ne s’étaient pas démenés corps et âme pour faire chasser de ce lieu de refuge, comme des malfaiteurs tous ceux qui, au prix de tant de sacrifice, s’étaient consacrés au bien de leur population même.

La déclaration de guerre, entre l’Italie et la Turquie, était désormais un fait accompli dès le 29 septembre 1911.

Notre collège (à Bécharré) ouvrit ses portes, pour la 3ème année scolaire, le 10 octobre, avec un nombre raisonnable d’élèves. Nous étions loin de nous imaginer que tout l’enfer allait se déchaîner contre lui. Les ennemis du bien, saisissant l’occasion de notre situation critique et mettant à profit l’appui solide du consulat français et de l’influence exercée par celui-ci sur le autorités turques dérangées  par le gouvernement italien et sur le Pacha du Liban qui avait pour épouse, une française. Par une série de lettres, de télégrammes, de visites personnelles, les ennemis du bien, exhortaient le gouvernement du Liban à notifier à la grande porte qu’il y avait à Becharré un collège sous protectorat italien et dirigé exclusivement par un personnel italien et que conséquent il fallait le fermer et faire rapatrier les missionnaires italiens. Ils ont dû se contenter, pour cette fois-là, d’être réussi seulement, après tant d’effort, à faire fermer le collège.

Notre mission de Kobayat… étant entourée de villages habités, exclusivement, de musulmans et par conséquent bien exposée a des représailles, le supérieur de la mission ne perdit pas son temps pour prendre les précaution opportunes et retirer de cette localité le personnel le plus en danger… Le 18 octobre, onze orphelines accompagnées d’une maîtresse indigène et d’une vieille dame, après un voyage long et périlleux, n’ayant pour tout bagage que les habits qu’elles avaient sur le dos, sont venues d’Alexandrette à Bécharré dans l’espoir d’y trouver un refuge sûr. Les sœurs de Kobayat, avec quelques pensionnaires et quelqu’un de non religieux, devaient se transférer à Bécharré. Comme elles avaient à traverser tout le Haut-Liban pour ne pas attirer les regards des turcs, on envoya là-bas, khouri Hanna Geagea avec un muletier familier de la route à suivre. Celui-ci, imprudent, avait divulgué le but du voyage à tous les arrêts. Mais, le long du chemin de retour, en compagnie de la nombreuse équipée, il essuya les conséquences de l’erreur commise. Quelques jours après, nos sœurs avec leurs pensionnaires, le père Pierre de Venise avec frère Boni-face et quelques enfants de Kobayat qui étaient inscrits dans notre collège, entreprirent l’indescriptible voyage pour se rendre à Bécharré. Heureusement, ils étaient accompagnés de cinq hommes de Kobayat robustes et courageux, très amis des religieux.

A peine, la nombreuse caravane de 25 personnes avec un nombre supérieur de bêtes pour le transport des bagages se fut éloignée de trois heures environ de marche de Kobayat, elle commença à entendre des coups de fusil tirés dans sa direction alors qu’elle allait de l’avant dans cette localité. Les cinq hommes de la garde, armés de bons fusils et bien fournis de munitions, comprenant vite qu’il s’agissait d’une attaque turque… pour délester le groupe et, peut-être, pire encore, s’écartèrent courageusement de la file et, faisant face aux attaquants, défiant le danger, ouvrirent le feu pendant quatre longues heures.

On lieu de s’arrêter, le groupe reçut l’ordre de ces braves de poursuivre son chemin. La frayeur des religieuses, des filles et des garçons est indescriptible. Fr. Boni-face, ne se tenant plus sur son cheval, descendit à terre mais ses jambes ne le soutenaient plus. Le père Pierre, remarquant que le frère, effrayé, traînait ses pas, hésitant de poursuivre, fit tourner bride à son cheval et le rejoignit. Le pistolet à la main, il l’incita à suivre le groupe en lui disant: “ En avant! En avant! Frère Boni-face ! Autrement, si les turcs ne te tuent pas, je te tue moi-même!”

Comme Dieu voulut, ils purent atteindre, sur le soir, un petit village du haut Liban où ils passèrent la nuit, toujours dans la crainte d’une attaque possible.

Dans l’après-midi du 24 octobre, tout le personnel, qui partit de Kobayat, arriva, sain et sauf, dans notre collège, épuisé par le long et désastreux voyage de la montagne et plus encore épouvanté par le danger encouru. Deux ânes avec leurs fardeaux furent capturés par ces scélérats et le cheval du muletier de Bcharré, touché par une balle, périt quelques jours plus tard. Les pertes ne furent pas tellement considérables à la lumière de ce qui aurait pu arriver si les cinq braves hommes de Kobayat n’avaient pas fait face avec un courage magnanime, à ces nombreux bandits. Le R.P. Joseph, (Préfet Apostolique) informé succinctement de ce qui était arrivé, fit entrer tout le monde, avec le personnel du collège, à l’église où l’on chante le Te Deum!.

Les cinq braves hommes de Kobayat furent, ensuite, photographiés pour en garder le souvenir dans l’album de la Mission, comme ils furent décorés de la médaille d’argent par le gouvernement italien.