Kobayat : l’Hospice et son Eglise
Cette résidence, fondée en 1836 sur une riante colline qui domine le pays divisé en trois bourgades, habitées exclusivement de chrétiens maronites, était constituée d’une modeste habitation à deux étages, surmontée de terrasses comme toutes les autres maisons. Il y était joint une chapelle, unique dans ce pays, surmontée, elle-aussi, d’une terrasse. Obscure, humide, petite, basse et assez indécente. Pour se libérer des infiltrations d’eau, nos missionnaires eurent recours à plusieurs expédients mais toujours sans résultats. Ils décidèrent enfin d’employer l’asphalte, mais même cette bonne travaille s’évapora, car, ayant acquis une chaudière avec le four relatif, il leur fut impossible de la transporter autre Tripoli faute de route, le chemin entre Tripoli et Kobayat étant scabreux et interminable.
Le nombre des fidèles augmentait et la chapelle autant que la maison étaient menacées de ruine à cause des intempéries. Le père Stanislas, alors supérieur de cet hospice n’épargna point sa plume agile pour exposer à qui de droit les tristes conditions de cette maison et la nécessité d’une nouvelle église capable de contenir les fidèles toujours plus nombreux. D’ailleurs, le père Cirille, préfet apostolique, lors de sa première visite à Kobayat, se rendant compte de la gravité de la situation, à la vue, durant les fonctions sacrées de la chapelle Archi-comble de fidèles alors que des centaines étaient obligées de rester dehors exposées aux rayons du soleil et aux intempéries des saisons, fit la promesse d’une nouvelle église, le plus tôt possible.
Le 9 février 1905, le R.P. Cirille se rendit à Kobayat pour bénir et poser la première pierre de la nouvelle église. Le dimanche, 11 février, avec une solennelle bénédiction et en présence de toute la population en fête, laquelle, dès les premières heures du matin faisait résonner la vallée de la fusillade habituelle, fut posée la première pierre de la nouvelle église.
Les travaux furent exécutés par des maîtres italiens sous la surveillance du père Stanislas, sur un plan dessiné par un frère convers Jésuite. Formé de trois nefs, longue de 35 m et large de 15, l’église avait un beau presbytère à fond pentagonal éclairé par plusieurs grandes fenêtres de style gothique. Sa construction bien solide et faite toute en pierres à ressemblance d’une forteresse, était d’un style très simple. La façade était percée d’une simple porte sur montée d’une lucarne ovale. Certes, elle ne donnait pas à l’œil. L’intérieur était bien simple, l’enduit des arcades et des parois laissait beaucoup à désirer. Un plafond, en plan uniforme, couvrait l’armature du toit. Le presbytère, seul, était pavé. Il n’y avait pas de tribune. Le maître-autel était fait de marbre alors que les latéraux étaient en bois. Le Bon Dieu, glorifié, de plus en plus, par cette bonne et reconnaissante population, toujours plus nombreuse, participait aux fonctions sacrées, le Dieu très haut, voulant, en quelque sorte, récompenser la fois et la dévotion de ces fidèles et voulant se donner un trône plus digne dans cette localité permit, quelques années plus tard, une catastrophe.
Le soir du 13 décembre 1912, au terme de nos réunions, on fit une sortie en groupe pour une promenade à la marine où l’on acheta des anchois en vue d’assaisonner, more italico, un peu de pâte, étant ce jour, là un vendredi, à sa voir qu’on n’enfreignait point l’abstinence réglementaire. Ce frugal repas fut assombri par la triste nouvelle de l’épouvantable catastrophe sur venue à notre église de Kobayat.
Sur les six heures et demie de ce soir. Là, Elias Ghosn arrivait expressément de Kobayat avec un simple pli écrit par la supérieure de nos religieuses, annonçant le fatal désastre. Dans le pli, il était simplement écrit: “ Ce matin, vers 9 heures, avec un bruit indescriptible, le toit et l’intérieur de notre église sont tombé, on ne soit comment. Aucune disgrâce…” S. Raffaella.
Interdite, la bonne population, dès les premiers instants était accourue sur les lieux du désastre et avait commencé le déblayage. Tout le toit de la nef centrale et celui de la droite y comprises les arcades étaient devenus un tas de débris. Seul le toit du presbytère et de la nef gauche se tenaient debout. Cette dernière menaçant de tomber, fut à son tour de mantelée pour en sauver le matériel resté intact.
Le fait de penser que vingt minutes à peine, à la place de ces décombres, il y avait plus de 250 enfants, filles et garçons, en train de réciter les prières du matin et d’assister à la ST. messe, obligation quotidienne pour les élèves qui fréquentaient nos écoles, comme ils avaient l’habitude de participer aux prières du soir et à la récitation du chapelet, à la fin des classes. A penser que sept ouvriers se tenaient, en ce moment, là sur les échafaudages en train de refaire l’enduit, à penser que Père Pierre, posant le pied sur la charpente, allait s’engouffrer dans les combles au moment de la casse, à la seule pensée que cet effondrement épouvantable s’était fait sans coup férir, il y avait à rendre grâce à Dieu; Sans aucun doute, c’était une intervention de la providence divine.
Le travail de retouche au plan initial de notre église de Kobayat, fut confié à l’ingénieur Bianchi, de Rome, qui y fait des modifications de façon à rendre cette église digne de figurer dans n’importe quelle cite. Un portail artistique en pierre banche cannelée en corniche ; aux deux fenêtres, déjà existantes, il ajouta six ouvertures en arcades au-dessus de la porte et un grand lucarneau circulaire, ce qui embellit la façade sur élevée de quelques mètres.
On début du mois d’août 1913, les travaux reconstruction, selon le nouveau plan, reprirent sous la direction d’un autre italien, un certain Giuseppe Guidi, expressément fait venir de Rome.
Le 2 Juillet 1913 j’étais à Kobayat pour diriger les travaux de restauration de notre église. Le contre-maître Giuseppe Guidi qui n’avait précédé d’un mois environ et qui, en passant par Beyrouth avait été délesté de son sac du métier, s’était attelé au travail avec un véritable enthousiasme. Le maître-maçon, l’alépin Abou-Elias, qui cisèlera l’imcomparable portail de l’église, s’était fait remplacer par deux maçons et quatre tailleurs de pierre, faits venir de Homs. L’un des maçons, d’âge avancé, craignant de travailler sur les ponts s’était excusé a lors que l’autre, trop plein de soi et se plaignant de la nourriture du pays, ne tarda point de s’éloigner, mais en recourant à une tromperie. Un jour, l’un des tailleurs de pierre, motivant l’urgence d’une affaire de famille, demande son compte et son licenciement. Le maçon, sous prétexte de vouloir en voyer quelque aide à sa famille et sans promesse de poursuivre de travail, se fit payer son dû-le lendemain, de bon matin, et à notre insu, il suivit son compatriote que Makhoul Béhara accompagnait à la station avec son mulet. Au début de la journée, dans la décente de Deir Jannine, notre fidèle muletier, voyant que le maçon le suivait et croyant que le soir d’avant, ce dernier s’était fait donner de l’argent plus qu’il n’en avait droit, craignant, en plus, d’être accusé de complicité dans la fuite du maçon, sans autre préambule, il fit front à celui-ci et l’obligea à lui remettre l’argent qu’il portait. Le tailleur de Pierre qui était à dos du mulet, remarquant la manœuvre du muletier et pensant qu’il allait subir la même contrainte, abandonna le mulet et s’enfuit à toute vitesse. Le bourru muletier était de retour, avant midi, raconter au couvent son exploit indélicat. Au début de la soirée, le maçon, en compagnie d’un prêtre et de deux autres laïcs de ses connaissances, le bras suspendu au cou et la veste perforée, se présenta au couvent pour protester et demander compensation de l’affront subi et des faux coups reçus de Makhoul Bechara. Mais le complot déjoué et su la vérité, la compagnie demanda qu’on lui remette ce qui lui était dû de son travail.
Aux premiers jours de décembre 1913, par une chaîne composée des élèves majeurs de nos écoles et de nombreux jeunes volontaires du village avec l’aide de l’équipe ouvrière, s’étirant de la place devant l’église jusqu’au-dessus du presbytère, notre église fut assurée contre les intempéries par une couverture à tuiles de Marseille. Durant la dite manœuvre, Habib, le brave homme de l’hospice, alors qu’il traversait la solide charpente, le hasard voulut que son pied glissa et, enfourchant la jambe dans l’intervalle des poutres il y tomba se faisant une grave lésion dans la région du scrotum. Comme si de rien n’était, il se remit courageusement sur ses pieds, passa à côté de moi et dévala l’échelle longue et incommode. Mais ayant rejoint sa famille qui habitait les locaux de nos sœurs, il se mit sur son grabat, c.t.d, un matelas étendu sur une natte selon les coutumes des arabes qui, difficilement, font usage des lits européens, en proie à des fortes douleurs. On appela d’urgence un médecin des villages voisins et le docteur Habib Daher, médecin stagiaire local ; ceux-ci ne firent qu’aggraver les spasmes et les douleurs du blessé. Le soir du lendemain, nous eûmes l’idée de le faire transporter à une clinique de la lointaine Beyrouth, et, malgré les nombreuses difficultés le projet se réalisa. Pendant la nuit, nos menuisiers apprêtèrent une sorte de chaise et réunies une vingtaine de personnes, robustes et décidées, il fut transporté à la station ferroviaire la plus proche mais qui, effectivement, est assez loin. Le malheureux, fut porté quelque peu en brancard et le plus souvent à dos d’hommes, par un sentier de montagne, accessible à peine à des jeunes chasseurs et illuminé de quelque faible lanterne. Malgré l’incommodité du sentier et la distance, les hommes, arrivés sur le palier de Darjannin, pressèrent leurs pas au maximum, mais déjà l’heure du passage du train allait sonner. Le P.Pierre qui devait accompagner le blessé à Beyrouth, fouetta son cheval et rejoignit le train sur le point de démarrer. Il se démena de telle façon à obtenir ce qui n’aurait pas pu se vérifier dans une nation estimée plus civilisée que la Turquie. Il obtint l’attente du train plus d’un quart d’heure pour accueillir le malheureux. Ainsi que Dieu voulut, à une heure tardive au soir du même jour, le malade, accompagné du P. Pierre, fut hospitalisé à Beyrouth où il fut soumis à plusieurs opérations. Une fois remis, il regagna son foyer.
Durant l’avant de l’année 1913, Abouna Boutros, le carme Italien qui surveillait les travaux voulut faire plaisir aux Kobayatiens en leur offrant un avant-goût d’une messe célébrée dans leur nouvelle église en chantier.
Ecoutons-le : « En un des derniers dimanches qui précédent la fête du saint Noël de cette année, Abouna Boutros, pour sa satisfaction personnelle et beaucoup plus pour donner une consolation à ces braves gens qui, avec un véritable élan de charité chrétienne, tous, y compris le maire, avaient prêté leurs épaules pour transporter, des champs voisins, la pierre nécessaire ; et dans le but de leur offrir plus de commodité, de possibilité et de décence pour assister à la messe de minuit 1913, dans le nouveau temple, Abuna Boutros eut recours à un tour de main qui, pour sa génialité, mérite d’être rapporté. L’église était tout encombrée de beaucoup de restes de débris, de matériaux qui devaient être utilisés dans la voûte en trompe, l’œil, et d’un grand dépôt de salle dans la nef centrale. Ne pouvant avoir recours à des ouvriers pour le déblayage pour raison d’économie, un dimanche, à la fin de la bénédiction dont il est d’usage de l’administrer au peuple à une heure de l’après-midi, toujours dans la vieille chapelle, après la bénédiction, je répète, Abuna Boutros fit trouver les portes de la nouvelle église ouvertes et sans l’écriteau « interdit d’entrer ».
Il avait disposé, sur l’échafaudage, tout le personnel du chantier avec leurs outils et de vieux instruments en main pour faire le plus possible de bruit, en modulant leurs chants à tue-tête avec la dissonance des instruments. Il est impossible de décrire comment la foule des fidèles, ne trouvant pas d’obstacle pour jeter un regard curieux sur les travaux, se déversa à l’intérieur de la nouvelle église, attirée par cet assourdissant vacarme jamais oui. Quand tout le monde fut dedans, Abuna Boutros donna le signal aux acteurs de s’arrêter et fit comprendre à la foule déblayée en quelques heures et la nuit de Noël, le peuple enthousiaste put assister à la messe solennelle accompagnée de chants grégoriens par Abuna Boutros, de même qu’il put recevoir la bénédiction du st. Sacrement à une heure du jour suivant dans l’église en reconstruction… »
En juin 1914, les travaux dans la nouvelle église étant complètement achevés la belle basilique fut ouverte, officiellement, au culte avec un grand concours de peuple.