Table des Matières

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Dr. Père Cezar Mourani ocd

Nouvelle Edition 2002

 

L'Architecture Religieuse de Cobiath (Kobayat) sous les Croisés

 

QUATRIEME PARTIE

 

Chapitre IV

 

Influences Latines

 

L’architecture religieuse syriaque, paralysée, à peu près, par la conquête islamique du septième siècle, perdit de son originalité depuis que l’Eglise maronite commença de se rapprocher du monde latin dans ses programmes liturgiques et architectoniques.

Les historiens maronites ont, généralement, la tendance à minimiser cette transformation, mais la latinisation est beaucoup plus profonde qu’ils ne le laissent entendre. Déjà, vers la fin du XIX s., le Père Lammens, criant gare à la destruction des vétustes témoins de l’ancien art religieux maronite du Liban, déplorait l’imitation appauvrissant de l’Occident[1].

 

 

Etapes :

 

L’histoire de l’échange artistique entre Occident et Moyen-Orient, connut, sur le plan religieux, deux grandes phases entre-coupées d’événements historiques importants.

 

La première étape s’étend sur toute la période qui va du quatrième jusqu’au septième siècle.

Cette période, marquée par l’influence de l’art oriental sur les arts occidentaux, connut un génial épanouissement fait par les chrétiens de Syrie dans l’élaboration du plan de leurs basiliques[2].

 

Nous avons, déjà signalé l’émigration du peuple syriaque vers l’Europe, ainsi que l’établissement des échelles commerciales européennes sur les côtes de la Méditerranée orientale. L’intensité des rapports économiques entre les deux ailes du monde chrétien d’alors, accentua l’impact des influences mutuelles de telle sorte que, mis à part certains détails des programmes liturgiques propres aux églises, il serait fort difficile de faire, sur le plan architecture religieuse, la part respective de chaque art. Ces détails, par ailleurs, pourraient être, plutôt, des signes de reconnaissance que des critères de définition, car négliger la part des conditions climatiques, de la nature des matériaux en présence, des caractères socio-démographiques dans l’élaboration d’un art, serait, en réalité, commettre une grave erreur historique.

 

Cette première période connut une production artistique surprenante. Les plus beaux monuments religieux de la Syrie antique remontent, en effet, aux siècles pré-islamiques. La conquête musulmane, commencée vers le milieu du VII s. arrêta net l’élan du développement de l’art chrétien de Syrie en soumettant la population locale à des conditions de vie avilissante. En fermant les ports et en bloquant les routes du commerce au Moyen-Orient, l’élan culturel et artistique s’accentua en Europe par l’émigration des maîtres-d’arts syriens, alors que l’art chrétien de Syrie connut une longue période de léthargie. La politique menée par l’Islam officiel étouffa toute reprise valable de l’architecture religieuse chrétienne, et, rares pour ne pas dire inexistantes les églises qui relèvent de la période islamique. Les monuments, qui en datent, peuvent tout au plus enregistrer un témoignage douloureux de l’existence, plus ou moins, latente de l’église du Liban.

 

- La phase franque:

La seconde phase se caractérise par un contact direct entre Orient et Occident. L’échange, qui jadis s’opérait par intermédiaire donc partiel et sporadique, se réalise, aujourd’hui, d’une façon profonde et massive.

Dans la première phase, les emprunts culturels et les influences artistiques s’effectuèrent par le biais de commerçants, de pèlerins et d’artistes de passage; l’établissement des Latins en Syrie, mélangea les cartes et mit, face à face, peuples et civilisations. Cette confrontation, directe et intense, fut à l’origine d’une féconde créativité artistique.

Les hasards et les nécessités de la coexistence firent, des habiles maîtres-d’œuvres syriens des élèves appliqués. Ils fournirent toute leur expérience du terrain, du climat, des matériaux; ils offrirent, amplement, modèles et programmes aux nouveaux maîtres du pays.

Mais, bientôt, ils empruntèrent à ces derniers tellement qu’ils risquèrent de perdre leur propre cachet.

“Entre Maronites et Francs régna toujours la plus grande cordialité”[3]. Celle-ci s’explique aisément quand on pense que les Maronites se considéraient comme en parfaite communion de foi avec l’Eglise de Rome. Thomas[4], évêque maronite de Kafartab en Syrie du nord, l’affirmait à la veille des Croisades. On trouve une nouvelle preuve de cette conviction dans la facilité avec laquelle les Maronites se prêtaient à l’adoption de certains usages latins comme le port de l’anneau, de la mitre et de la crosse par les prélats, alors que les autres chrétiens d’Orient n’en voulaient rien entendre[5].

Quelques uns des faits attestés par J. de Vitry, ont été illustrés par certaines peintures qui ornaient les absides des deux églises maronites de Maad et de Behdidat. Ces peintures, antérieures au XIII s. représentaient Saint Jean-Maron et Saint Cyprien revêtus du pallium et portant chacun, une mitre[6].

Ces peintures existaient encore au temps du Patriarche Douaihi (+ 1704).

L’action du cardinal Pierre d’Amalfi, légat d’Innocent trois, marque le début d’une latinisation officielle.

Innocent trois écrivait, en effet, aux Maronites: “Ayant vu qu’il vous manquait certaines choses, le dit cardinal a eu soin d’y suppléer par la plénitude d’autorité apostolique… En fils obéissants, vous avez accepté toutes ces choses avec humilité et soumission. Approuvant ces prescriptions et ordonnant qu’elles soient inviolablement observées, nous…décrétons que les prélats établis dans les contrées maronites portent, à la manière des Latins, les vêtements et les insignes pontificaux qui leur conviennent, se conformant en tout et avec plus de soin, aux usages de l’Eglise Romaine”[7].

Le pouvoir pontifical, les missionnaires, la plupart des Maronites formés à Rome, ont été, sans doute, les artisans de cette latinisation.

 

 

 

Latinisation de l’architecture religieuse maronite:

L’art de la construction religieuse maronite de l’époque franque révèle une double phase:

 

A – Avant la Latinisation:

 

La phase d’avant la latinisation s’étend sur la première moitié du XII s. Les édifices religieux de cette phase dénotent une fidélité aux traditions: ils appliquent les canons architecturaux conformes aux besoins du culte. Les églises de Saint Georges à Ehden, de Mar Saba à Bcharré construites entre 1111 et 1113 appliquaient la règle de la séparation entre les femmes et les hommes avec les accès relatifs; abside et autel répondaient parfaitement aux lois de l’architecture religieuse maronite; le béma conservait sa place au centre de l’église ou bien dans un angle de la nef[8] alors que les clochers typiques, visiblement collés, dénotaient un ajout postérieur du XVII - XIX s.

 

 

 

B - La phase de la latinisation:

 

A partir de la seconde moitié du XIIs. Commença réellement la latinisation de l’Eglise maronite. Les conséquences de cette latinisation furent nombreuses: traditions perdues, coutumes acquises, l’influence latine ne se fit pas seulement sentir dans l’habillement du clergé ou bien dans la liturgie maronite, mais elle se montra surtout dans l’architecture religieuse qui dérogea d‘une façon frappante aux règles fixées par les Anciens.

 

1 - l’exemple de l’Abside, si symbolique dans la liturgie maronite, est fort remarquable, elle représente en effet, le sein du Père[9].

D’après la tradition et les prescriptions des Anciens Pères, l’abside, raccordée à la nef du côté de l’Orient, devait être saillante, dégagée et, demi-circulaire ou polygonale. Empâtée quelquefois dans un ouvrage carré ou mieux dans un chevet droit, elle perdit petit à petit sa partie saillante pour devenir un simple mur droit dont la paroi intérieure a été ornée d’une série de voussures superposées, en forme d’arc brisé sur pied-droit.

“Les Maronites ont, sans doute, négligé la construction des absides depuis qu’ils se sont rapproché des Latins dans leur liturgie et leur culte…[10].

La plupart des restaurations, ayant été faite sans aucun contrôle scientifique, et, toujours dans l’objectif de préparer une place convenable pour un piètre tableau rapporté de Rome par un pèlerin ou bien offert en ex-voto par un émigré, les absides ont été détruites ou bien complètement, transformées.

 

 

2 - Les Autels:

Depuis l’installation des Latins en Orient, les prêtres maronites ayant contracté l’habitude de célébrer dans les églises des premiers, ils ont, vite, imité la façon latine de construire leurs autels. Ceux-ci, cessant alors d’être des tables de sacrifice, surmontées, comme antan, de belles coupoles, deviennent des objets en forme d’escalier, avec palier central, encombrants, laids et grossiers. Le marbre importé d’Italie ou bien le bois y ont remplacé la belle et solide pierre du pays. Généralement collé à la paroi intérieure du mur de chevet, l’autel porte au centre de son plus haut gradin une boîte quelconque plus ou moins ornée d’un décor de très mauvais goût.

“…On dresse l’autel dans  “Beit el qods” (le Saint) devant le trône et à la droite de celui-ci…”

“…Nos anciens Pères dressaient les autels en bois par crainte des infidèles dont les persécutions les empêchaient de s’établir…”

“…On construit l’autel élevé car les oblations s’offrent seulement au Dieu du ciel… Les Pères n’ont pas permis de le coller au mur mais ils ont ordonné de l’en éloigner, semblable en cela à la pierre dressé par Jacob…pour les bénédictions qui se déroulent autour de l’autel lors de sa consécration… pour avoir plus de place dans l’église, les Pères ont ordonné de plier le mur oriental en hémicycle comme dans toutes les églises d’Orient”.

“…Dans le nouveau Testament, l’Eglise a ordonné de mettre un escalier sous l’autel du côté de l’Ouest et un autre escalier au-dessus du côté de l’Est”[11].

Le tabernacle contient le pain eucharistique: celui-ci, jadis, vrai pain, conservé, ailleurs, dans la “Khizanat er-Razat” avec les autres substances sacramentelles, est devenu sous l’influence latine, la petite et mince Hostie gardée dans un ciboire d’importation sur l’autel même du Sacrifice.

“…Avant la lecture des livres saints, on n’exposait pas les Mystères sur le grand autel, mais sur le petit autel qui était caché afin que les catéchumènes, ne pensent pas que les chrétiens appliquent les usages juifs ou bien qu’ils sacrifient comme les infidèles…” (P. 140).

“…L’Eglise a ordonné que les Mystères soient transportés, au début du Canon, de la Khizanat à l’autel; à la fin du Canon, ils seront rendus à leur place dans la Khizanat…”(P. 614).

Les anciens donnaient à la translation des Saints Mystères un symbolisme liturgique: “le petit autel indique la croix alors que la table (grand autel) représente le tombeau… après cette translation on commence le canon de la messe…”[12].

 

 

3 - Le Clocher :

Les Maronites faisaient leur appel à la prière par l’intermédiaire du Naqous en bois.

“En l’année 1112, à la Montagne, ils commencèrent de sonner le naqous métallique, à la place des bois, pour la prière”[13].

Ceci fait que le clocher, aujourd’hui partie intégrante du lieu du culte, n’avait pas de place réglementaire dans l’architecture religieuse maronite étant un ajout postérieur.

C’est ce que le père Lammens semble vouloir signifier en écrivant: “…Le clocher fait partie des éléments étrangers ajoutés à l’église après sa costruction…’’[14].

Les premières cloches ne trouvant pas de clocher prêt à les recevoir, furent, sans doute, suspendues aux branches des arbres ou bien, sur une traverse en bois ou en pierre, soutenue par deux colonnes ou deux poteaux de même nature. Cette coutume, encrée dans les habitudes du peuple maronite continue à être employée jusqu’à présent dans les édifices où le clocher manque. Citons, à titre d’exemple, la belle cloche de Notre-Dame des Victoires à Qatlabé, suspendue pendant longtemps entre deux sapins devant la façade Nord de l’église.

 

 

4 - Béma, Chancel et Rideau :

Tous ces éléments qui constituaient en Syrie les caractéristiques des églises maronites furent petit à petit complètement éliminées. Le béma, qui reste un vénérable souvenir dans certains édifices désaffectés, se réduit, aujourd’hui, à un pupitre portatif flanqué de deux bougies électriques. Le célèbre chancel fut abandonné au cours des âges. Les Maronites seuls, parmi les chrétiens d’Orient qui gardent jusqu’à présent l’iconostase, ont troqué le chancel et sa “porte royale” contre un chétif parapet d’emprunt; alors que le grand rideau d’une fois se réduit, aujourd’hui, au petit voile qu’on peut voir suspendu à la porte du tabernacle dans quelques églises d’Occident.

 

 

5 - La Nef :

Les nefs des belles églises maronites de jadis avaient établi leur renommée, entre autres, sur trois éléments distinctifs et fondamentaux: un système d’éclairage et d’aération fort avancée par rapport à leur temps; une couverture, bien originale, faite de deux séries d’arcades orientées dans les sens est-ouest, et, Nord-sud dont le point de croisement s’appuyait sur des colonnes; et sur la présence du béma.

Or, toutes ces structures ont été éliminées ou, au moins, transformées. Les arcades et les tuiles rouges sont devenues la pesante voûte des siècles derniers appelée “amas de pierres” dans le pays. Aux basiliques grandioses d’autrefois les Libanais ont préféré le plan, beaucoup plus simple mais combien plus laid, des chapelles à nef unique ou des deux chapelles juxtaposées. La nef, meublée jadis du seul béma, était vide de sièges, car “… nos Pères, les patriarches, ont négligé l’emploi des sièges et se sont obligés à prier debout selon la parole du Seigneur: Si vous vous levez pour la prière, dites: Notre Père qui es aux cieux…”[15].

Les curés, formés au Collège Maronite de Rome, ou bien imitant les églises latines d’outre-mer, remplacèrent le béma par des bancs ou des chaises.

- Les fonts baptismaux, quant à eux, après avoir perdu leur symbolisme à l’entrée de l’église, finirent par être relégués dans quelques coins attenants aux églises comme témoins du passé ou bien remployés dans d’autres fonctions moins honorables. Les Maronites se servent, aujourd’hui dans la cérémonie du baptême, d’une banale bassine d’eau.


[1] LAMMENS H., Vestiges du Liban, vol. I, p. 99

[2] DAOU Boutros, Histoire des Maronites, vol. II p. 396 ss.

[3] Lammens H. la Syrie, 169

[4] Kafartab “Localité sur la route d’Alep à Apamée, à mi chemin entre Maarra et Chaïzar ou Sheïzar(Larissa). Les historiens occidentaux connaissent Kafartab sous la forme de Caphards, cfr. R. DUSSAUD, Topographie historique de la Syrie antique et médiévale, Paris 1927, p. 178 s.s. et Mgr. P. Dib, l’Eglise Maronite P. 135, Note 2”. P. SOAIBY ph., le Monothélisme de Thomas de Kafartab, Liban, 1985, p. 9

[5] Cfr. Jaques de Vitry, Ch. LXXVII, dans Bongars,Tome I p. 1094

[6] LAMMENS H., Vestiges du Liban, vol. I, p. 87

[7] Lettre de pape Innocent III, reproduite par Anaissi TOBIE dans Bullarinum maronitarum, p.p. 3- 4.

[8] ADDOUAIHI Est., vol. I p. 125

[9] ADDOUAIHI Est., O.C., vol. I, p. 107

[10] LAMMENS H., Vestiges du Liban, vol.I p. 84

[11] ADDOUAIHI Est., Manarat el Aqdas, vol. Ip. 144-145

[12] ADDOUAIHI Est., O.C., p. 21.

[13] ADDOUAIHI Est., Histoire des Maronites, éd. Chartouny, Beyrouth 1895 P. 108.

[14] LAMMENS H., Vestiges archéologiques du Liban, vol. I, p. 91.

[15] ADDOUAIHI Est., Manarat el aqdas, vol. I, p. 121

 

 

Table des Matières

Partie1-Chap1

Partie3-Chap1

Partie4-Chap1

 

Partie1-Chap2

Partie3-Chap2

Partie4-Chap2

Introduction

Partie1-Chap3

Partie3-Chap3

Partie4-Chap3

   

Partie3-Chap4

Partie4-Chap4

 

Partie2-Chap1

Partie3-Chap5

Partie4-Chap5

 

Partie2-Chap2

Partie3-Chap6

 
   

Partie3-Chap7

Conclusion

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